CHAPITRE XV
idée , sQspends-les à ton cou , et qu'ils soieot rornement de ta tête. — Vous riez ! Moi, j'ai envie de pleurer, en voyant la folie de ces hommes et de pareilles sollicitudes. Us aimeraient mieux , je crois , voir leur corps tout couvert de fange qu'une tache sur leurs pieds. Aussi ne savent-ils dire que des frivolités, et ils aiment l'argent par-dessus tout. Il en faut beaucoup , en effet , pour satisfaire des goûts insensés. Celui dont le père aime le faste n'a lui-même que plus de vanité ; celui dont le père est avare est contraint de recourir à des moyens honteux pour subvenir à ses dépenses. Nous avons vu de jeunes hommes vendre leur beauté, devenir les parasites des riches , se prostituer aux rôles les plus vils, pour contenter, au prix de tels opprobres, leur passion de la toilette ^ ! »
C'est ainsi que l'éloquence militante de Chrysostôme poursuivait, avec un zèle implacable et saint, sa guerre contre le péché , c'est-à-dire contre la rapacité et l'usure , contre l'immoralité du théâtre , la paresse du peuple , l'insolence des grands , la dureté des riches , leurs toilettes efféminées , le luxe monstrueux de leurs tables , leur prodigaUté scandaleuse qui employait l'or aux plus vils usages et refusait le pain au pauvre désespéré, et cet odieux égoïsme repu de luxure et d'orgies, sur des Uts d'ivoire et d'argent, au milieu d'une foule d'esclaves et d'eunuques tremblants sous son regard > . Jean tient à la main le fouet du Christ , et pas un vice , pas un ridicule n'échappe à ses coups. On se plaint de la hardiesse de son langage ; on tremble d'être reconnu dans ses portraits ; on s'éloigne de sa tribune. Mais la masse des fidèles ne cesse de l'entourer, attirée et retenue par cette parole tour-à-tour incisive et harmonieuse , sévère et indulgente , populaire et
1 Ghryg., hom, 49 in Math,, t. 7, p. 510, etc.
« Chrys., 1. 1, p. 3«4; t. «, p. 27-657 ; t. 5, p. 516-521 ; t. 7, p. 509- 796; t. 8, p. 188-520; 1. 11 , p. 15-279-397.
»34 S. JEAN GHRYSOSTOME.
sublime, venant du ciel à travers son cœur, et toujours inspirée par un ardent et généreux amour de Dieu et des hommes. Ses ennemis eux-mêmes le vénèrent autant qu'ils le redoutent. Lui, insoucieux de louange et de blâme, étranger à tous les bruits qui se font autour de lui , planant dans le firmament de son génie au souffle de la foi, il semble ne comprendre qu'une chose d'ici-bas : la souffrance du pauvre , n'avoir reçu d'en-haut qu'une mission : l'apostolat de la charité. Toutes les cordes de sa voix, toutes les fibres de son cœur vibrent : charité.
Tant de courage et de talent n'étaient pas dépensés en vain. Quoique tombée dans un sol couvert d une végétation païenne encore luxuriante|, au miUeu des racines entrelacées de vieilles erreurs , la divine semence prenait sa large part de terre et de soleil , et la moisson montait riche et belle sous l'œil du grand semeur. Toutefois, il s'en fallait de beaucoup que la charité des fidèles répondit toujours à celle de l'apôtre. La doctrine chrétienne, au milieu même des plus grands succès, restait souvent fort au-dessus de la pra* tique des Chrétiens. De là, malgré les admirables efforts de l'Église et ses créations déjà multipliées en faveur de l'indigence , l'affligeante quantité de nécessiteux et de mendiants. On les rencontrait réunis par troupe le long des chemins, afin de mettre en commun, avec leurs plaies, la compassion que cette vue leur attirait ^ . Ils avaient remplacé à la porte des palais la foule empressée des anciens clients; ils formaient le cortège habituel des patriciens que distinguaient leur bienfaisance et leur piété 3 , et l'on n'entrait dans l'église qu'en traversant des groupes nombreux de vieillards « courbés sous le poids des ans, couverts de haillons misérables, quelquefois privés de la vue, perclus de tous leurs membres >...
1 s. Greg. Nyss., de Pauper, amandis, orat, 2, t. 2, p. 55 et suit. 3 Voir la note D* à la fin du volume, s Chryt , t. 3, p. 289.