‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 264 sur 282 · CHAPITRE XVI. Wi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. Wi

certaines maisons il était traité plutôt coaune un domestique dévoué et cher à la famille que comme ud esclave dans d'autres , et trop nombreuses encore , on retrouvait , comme en plein paganisme , la brutalité du commandement , l'oubli de toute pitié , tous les caprices du despotisme , les coups pour la moindre faute ^ , la torture et le fouet appliqués à chaque instant , et souvent pour le bon plaisir d'une femme ridicule ou jalouse. Â la pensée de ces humiliations infligées à la nature humaine sous les yeux et par la main des disciples de Jésus-Christ , l'âme de Chrysostôme se révolte et s'indigne , son accent s'empreint d'une indicible amertume ; on dirait qu'il veut rendre affront pour affront, outrage pour outrage à ces impies contempteurs de l'humanité, et flageller à son tour les maîtresses cruelles qui osent flageller leurs servantes.

« Quoi donc ! s'écrie-t-il , la pensée de l'enfer ne te vient pas à l'esprit pendant ce temps-là ? Tu mets à nu cette jeune enfant , tu la livres dans cet état aux regards de ton mari ; et tu ne crains pas qu'il te condamne? Au contraire , tu te plais à l'irriler, en menaçant d'enchaîner la pauvre malheureuse, en l'accablant de mille injures, en l'appelant sorcière ^ , fugitive , prostituée , car la colère ne te permet pas de respecter ta propre bouche , et tu ne songes qu'à te venger, môme en te déshonorant ; puis , comme un tyran , tu présides au supplice entourée de tous tes esclaves , et ton stupide mari, debout à tes côtés, remplit les fonctions de licteur. De telles scènes devraient-elles se passer dans les maisons des Chrétiens? — Mais , dis-tu, c'est une mauvaise race, insolente, effrontée, incorrigible. — Je lésais; néanmoins on peut la réformer, et la corriger par des moyens plus efficaces et moins honteux. En disant de sales mots, toi , femme libre , tu flétris moins ta servante que toi-mâme.

> Ghrys., t. Il, p. 113, 114; ei hotn. in Kalend., t. 1 , p. 703. ' B(7(ra>('?« — The$taliennef synonyme de iorcièref magicienne.

»»a s. JEAN GHRYSOSTOME.

— Mais, répliques-tu, ces gens-là sont intolérables dès qu'on est indulgent. — Je le sais aussi : emploie donc pour les changer, non la crainte et les coups , mais les caresses et les bienfaits. Cette jeune fille est ta sœur, si elle est chrétienne. — Mais elle se conduit mal. — Marie-la, ôte-lui les occasions de pécher. — Mais elle vole. — Garde -la, surveille-la — 0 exagération ! Je serais la gardienne de mon esclave! — 0 folie ! Pourquoi ne le serais-tu pas? N'a-t-elle pas la même âme que toi ? N'a-t-elle pas reçu de Dieu les mêmes grâces? N'est -elle pas admise à la môme table? N'a-t-elle pas la même noblesse d'origine? — Mais elle est médisante, querelleuse , bavarde , ivrogne. — Que de femmes libres le sont aussi ! Dieu ordonne à leurs maris de les supporter avec leurs vices et leurs fautes ; pourvu qu'elle ne soit pas adultère , a-t-il dit , résigne-toi. Serait-elle ivrogne , médisante , bavarde , jalouse , oi^ueilleuse , prodigue , c'est la compagne de ta vie.... Voilà la vraie sagesse. Et maintenant , des femmes en viennent à ce degré de cruauté et de folie , qu'elles découvrent la tête de leurs servantes et les traînent par les cheveux. » Il y eut, à ces mots, un frémissement dans l'auditoire. Toutes les femmes courbaient la tête. « Pourquoi rougissez-vous? s'écria l'orateur. Ceci ne s'adresse qu'à quelques-unes , à celles qui se portent à de telles horreurs ' . » Et il continua avec plus de force. Ailleurs , commentant les paroles de l'apôtre : Laissoiu > les menaces, et sachant que voire Maître et le leur est au Ciel, Ghrysostôme s'écrie : « Oh! quelle grande chose, et qu'elle est effrayante ! Cela veut dire qu'il nous appliquera la mesure dont nous aurons usé pour les autres. N'entendezvous pas : Méchant serviteur, je t'avais remis toute la dette ,.... — et ailleurs : Il n'y a point d acception de personnes devant lui? Ne croyez pas que ce qu'on fait contre •

1 Chrys., inep. ad Eph. hom. 15, t. 41, p. 113 à lU.

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les esclaves sera pardonné comme fait contre les esclaves. Les lois du monde connaissent la différence des deux races , la loi de Dieu, Tignore ; car Dieu bienfaiteur de tous, ouvre le ciel à tous > . »

Hélas ! ces hautes censures ne faisaient pas plus que les avis paternels. En vain disait -il aux maîtres : « Si vous voulez nous écouter, nous vous dirons de vos esclaves ce que nous avons dit de vos fils : Apprenez-leur à être pieux, et tout le reste suivra. Mais aujourd'hui , qu'on aille au théâtre ou au bain , on traîne après soi tous ses serviteurs ; pour l'église, il n'en est pas de même. On ne fait rien pour qu'ils viennent écouter la parole. Et comment l'esclave écouterait-il , quand toi , le maître , tu as ton esprit ailleurs > ? > Mais les maîtres n'aimaient pas à pousser les esclaves bien avant dans la religion ; car elle avait sans cesse à la bouche la fraternité d'origine de tous les hommes , et leur commun affranchissement en Jésus-Christ'. C'étaient là des dogmes malsonnants à l'oreille des riches , et plutôt que d'y appliquer celle des esclaves, ils les laissaient aux champs sans oratoires ^ , à la ville sans instructions , au risque de trouver chez eux tous les vices de l'esclavage : le mensonge , le vol , la paresse , l'insolence , l'insubordination. Les maîtres s'en prenaient à la race ; Chrysostôme s'en prend aux maîtres, et n'hésite pas à signaler publiquement leur influence corruptrice. « C'est une chose généralement admise , dit-il, que la race des esclaves est effrontée , peu maniable , peu propre à recevoir les enseignements de la vertu , non par un vice de nature , à Dieu ne plaise , mais par la négligence et par la conduite des maîtres. Comme les maîtres ne leur demandent que des services , et qu'à part l'intérêt per-

> Chryg., m ep. adEph. hom, 22, t. 11, p. 167. 3 Chry8.,t&id., p. 168.

3 Chrys., in Ad. hom. 18, t. 9, p. 149.

4 Wall., /oc. cit., p. 345.

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sonnel qu'ils peuvent quelquefois y avoir , ils ne s'inquiètent pas que leurs esclaves se livrent à la débauche , au vol, à l'ivresse , il arrive que ces infortunés , sur lesquels personne ne veille, s'enfoncent dans l'abyme du vice. Si, eu effet , malgré l'active surveillance d'un père , d'une mère , d'un précepteur, malgré l'heureuse influence de nos ^ux et du sentiment même de la liberté, nous évitons difficilement la contagion des méchants , que sera-ce de ceux qui, privés de tous ces secours , vivent dans la plus mauvaise compagnie, personne ne s'occupant de leurs relations? Aussi est-il mal aisé aux esclaves d'être bons; car ils ne reçoivent d'instruction ni chez nous ni ailleurs, et n'ont point de rapport avec les hommes libres et bien élevés qui attachent du prix à la considération piri)hque ^ »

Tl y avait, sans doute, des exceptions, et le saint orateur parle de maisons , en grand nombre , où l'exemple d'esclaves vertueux avait exercé sur les maîtres une salutaire influence > . Les noms des Blandine , des Potamiène , des Félicité , d'une foule d'autres , n'étaient-ils pas inscrits aux fastes des Saints , parmi les plus illustres noms des martyrs? Mais, somme toute, ce que Jean dit ici et ailleurs de la corruption générale des esclaves n'était que trop vrai. Un siècle plus tard , Salvien nous les peint sous les mêmes traits , menteurs , dissimulés , gourmands , voleurs , impudiques 3; et, comme l'orateur d'Antioche, il voit la principale cause de ces désordres dans la dureté , l'irréligion , l'avarice , la vie scandaleuse des maîtres , et même , en fait d'impudicité , dans leurs influences directes et le plus infime abus de pouvoir ^. D'autre part, les vices des classes serviles passent , à leur tour , aux classes libres , et l'esclavage

1 Ghrys., inep. ad TU. hom. 4, t. 11, p. 753. ^ Chrys., m ep. ad ThesêaL hom. 5, n. 5, 1. 11, p. 543. > Salv. , de Gubem. Dei, iv. S. 5. p. 67 , etc. — Chr^., de fvrg.. t. 1, p. 813.

4 Salv., ibid, vu. 3, et iv. 6.

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