CHAPITRE IL
lettres. Heureux Torateur qui sait louer ainsi ! Heureux ceux qui ont trouvé pour les louer un tel orateur ^ ! »
Jean ne put se défendre d'un instant d'éblouissement. Il jouit de ses succès , se passionna pour le forum , fréquenta le théâtre , et des nombreux amis qu'il avait , le plus digne et le plus sérieux ne fut pas le plus goûté. Écoutons-le parler lui-même :
« J'avais beaucoup d amis , vrais et sincères amis , connaissant et pratiquant parfaitement les lois de Tamitié. Dans le nombre , il en était un d'une affection si grande pour moi^ que, sous ce rapport, il l'emportait sur tous les autres, autant que ceux-ci sur les indifférents. 11 ne m'avait jamais quitté: mêmes études , mêmes professeurs , même ardeur pour les lettres , mêmes goûts nés des mêmes circonstances. Et , nonseulement quand nous fréquentions ensemble les écoles, mais après en être sortis , quand nous eûmes à réfléchir sur le genre de vie plus sérieux que nous devions adopter, nous gardâmes cette parfaite harmonie de sentiments. D'autres causes contribuaient à la maintenir e^ à l'affermir. Ainsi, nous n'avions pas à nous prévaloir l'un vis-à-vis de l'autre de la grandeur et de l'illustration de notre pays. Je n'étais pas très-riche , il n'était pas très-pauvre ^ . La conformité de nos projets répondait à l'état de notre fortune. Nous étions d*une naissance également honorable , et tout enfin concourait à l'unité de nos vues et de nos volontés. Mais quand le moment fut venu où l'heureux jeune homme dut embrasser la vie des solitaires et la vraie philosophie , notre balance perdit son équilibre. Le bassin de mon ami, plus léger, s'élevait plus haut; moi, enchaîné par les passions du monde, surchargé des imaginations de la jeunese , je ne pouvais que
I h. Pel. , ep. i2 , 1. 2.
^ Nous suivons Giacomelli. Montfaucon et autres se sont trompés en faisant dire à Jean que son ami était très-pauvre : la preuve en est dans la phrase suivante ( rotr Giacomelli, not. 5 du 1«r livre du Sacerdoce).
SS s. JEAN CHRYSOSTOME.
tendre vers la terre. Notre amitié subsistait toujours , mais nos relations n'étaient plus les mêmes. Et comment, moi qui ne quittais le barreau et les procès que pour me livrer avec ardeur aux plaisirs de la scène , aurais-je pu me trouver souvent avec un homme qui, toujours sur ses livres, ne venait jamais au forum ? « >
Mais l'âme sérieuse et profonde de Jean , toute pleine des austères enseignements et des exemples de sa mère , n'était pas de celles que peuvent contenter de stériles succès et de vulgaires plaisirs. II vit le monde de près, le jugea et s'en dégoûta. Son regard ferme et sûr se détourna vite de ce faux mirage de bonheur et de gloire qui l'avait un instant séduit, et se dirigea vers le ciel. Bientôt toutes ses pensées, toutes ses espérances se concentrèrent dans une vive aspiration vers ce grand idéal de toute créature faite à l'image du Créateur : il cherchait Dieu , il en avait soif, il brûlait de sentir sa présence et de s'entretenir avec lui. De là, l'attrait d'un pieux isolement , et de cette vie cénobitique que Je Christianisme semblait avoir créée tout exprès pour des organisations comme la sienne , et dont il entendait raconter autour de lui les saintes merveilles. La solitude avec Dieu sur les montagnes qui semblent rapprocher du ciel , admirable piédestal de l'âme humaine , d'où, subUme stylite , elle regarde la terre d'en-haut et de loin, et, Ubre, se lance dans l'infini, s'y plonge, l'embrasse, le respire , le possède , sans que rien gène son essor ; la solitude dans la prière et l'extase lui paraissait le plus beau séjour de l'homme ici-bas , le vestibule du séjour de Dieu , et sa riche imagination lui en retraçait les hautes délices avec une volupté sainte, pleine d'ineffables ravissements.
Ces tendances mystiques trouvaient un aliment quotidien dans le sein de l'amitié. Car Basile, cet ancien compagnon
• De Sacerd , 1. 1 , t. i , p. 36«.