CHAPITRE XVI* ÎMF
entendre de sévèree aTertissemenU. Ce qo'il n'obtient pas de la pitié , il le réclame de la conscienee ; car^ et il ne cesse de le rappeler, la richesse dans les mains du riche n'est qu'un dépôt , un fidéicommis reçu à la chaîne d'en rendre compte et d'en user chrétiennement * . Non , certes, que la propriété ne soit pas à ses yeux un droit certain , irrévocable » perpétuel , ou qu'il y ait dans son esprit une objection quelconque contre une loi fondamentale de tout ordre social. A coup sûr, il ne tient pas la propriété pour ill^time, lui qui ordonne à l'esclave la plus parfaite soumission à son maître 3, lui qui interdira l'entrée du saint lieu à l'impératrice Eudoxie pour avoir usurpé la vigne d'une veuve opulente. 11 veut seulement étabhr dans l'esprit du riche cette conviction, que sa fortune, si honorable qu'en soit la source, si assurée qu'en soit la possession, si incontestable qu'en soit le droit, n'en est pas moins grevée d'une servitude en faveur du pauvre , servitude qui est la clause tacite apposée par la Providence elle-même au titre primordial de la propriété ; en sorte que le mépris de cette clause , sans rendre la propriété moins légitime , sans lui rien ôter de son inviolabilité, la charge d'un crime devant Dieu , et fait qu'au tribunal du grand monarque des imes le possesseur sans entrailles est traité comme le voleur ^. Cette servitude générale de la propriété, c'est l'aumône. Mais si elle crée un devoir au riche , elle ne donne aucun droit au pauvre , et le suprême propriétaire , le Maître du ciel, s'est réservé à lui seul d'en exiger la fidèle exécution. Il semble qu'on traduirait la pensée de Chrysostôme en disant que la propriété est une espèce d'usu-
1 Chrys., Conc. 1 el 2 m Lawr,, l. 1, p. 725, 730, 732, 735.
^ Chrys., in Gènes. , serm 5, l. 4, p. 666 ; — in I, ad Corinth, hom. 19, l. 10, p. 164; —intp, ad Ëph. hom. 22, t. 11, p. 160; — m e/). ad TU. hom. i, t. 11 , p. 752. Il va jusqu'à recommander à l'esclave de ne point rechercher le bienfait de l'afirauchissemenl.
> Voir la note //' à la fin du volume.
57« S. JEAN GHflYSDSTOUB.
Irait traQoninbto et irréfoeable , un fief mmfaiit de Dieii, qui le garantît , de génération en génératkm , k celui qui fa légitimement acquis , mais à certaines clauses de vasselage , à certaines charges en faveur des membres souffrant» de la société; en sorte que Taumâne est la taxe de la suzeraineté divine, et qu'en négliger le devoir, ce n'est pas seulement une doretéde frère à frère, mais une félonie à l'égard de Dieu, un attentat contre la Providence dont les vues sont méconnues, un attentat contre la propriété elle-même dont la condition morale et le titre primordial sont faussés ; mais un attentat que personne, ni individu; ni communauté, ni état, ni genre humain, n'a le droit de poursuivre, parce qu'il ressortit au seul tribunal de Dieu. C'est la pensée que Bourdaloue exprimait en ces termes : « Ces richesses que vous possédez ne sont pas proprement à vous ; . . . vous n'en êtes , par rapport à Dieu, que les dépositaires et les dispensateurs ;... vous devez lui en rendre compte un jour ; . . . en vertu de Tobligation indispensable de l'aumône, vous en êtes redevables aux pauvres ^ ...» Et ailleurs : « Dieu est le souverain maître de vos biens , il en est le seigneur, il en est même absolument le vrai propriétaire, et, par comparaison de vous à lui , vous n'en êtes , à le bien prendre , que les économes et les dispensateurs : c'est ce que la raison et la foi vous démontrent. Or, puisque vos biens sont à Dieu par droit de souveraineté , vous lui en devez le tribut , l'hommage;... et puisqu'il en a la propriété, il doit en avoir les fruits. Que fait Dieu ? 11 affecte ce tribut et ces fruits à la subsistance des pauvres ; c'est-à-dire qu'au lieu d'exiger ce tribut par lui-même et pour lui-même , ce qui ne convient
pas à sa grandeur, il l'exige par les mains des pauvres
Tellement que l'aumône qui , par rapport au pauvre, est un devoir de charité et de miséricorde , est , par rapport à
■ Bourdal., serm. pour le jeudi de la 2« semaine de carême, S* part., t. 3 , édît. de Besan., p. 33.
DiiQ, an àmàhée juitiee ^ un ddftir de rW^fwdwfm -efc àe sajétion... Un ritàe qui re{«se au pauvre Tauinôn , est un sujet rebelle qui refuse le tribut à sod souveraia ^ an Tasssd orgueilleux qui, par un esprit d'indépendance , ne veut pas reconnaître son seigneur * . »
Mais laissons parler Cbrysostôme :
« Oui, s'écrie-t-il , ne pas faire Faumône, c'est un vcd. Ce que je dis vous semble étonnant. Que votre étonnement cesse : je vais produire un témoignage tiré des divines Écritures , où vous verrez que, non-seulement prendre le bien d'autrui , mais ne pas communiquer aux autres votre propre bien, c'est rapine, fraude, spoliation. Quel est ce. témoignage? Le Seigneur, accusant les Juifs par la boucbe du^Propbète , dit : La terre a donné ses produits, et vous n'avez pas apporté vos dimes; mais la dépouille du pauvre esikdans votre demeure^. Parce que, dit-il, vous n'avez pas fait les offrandes ordinaires, vous avez volé ce qui est aux pauvres. Et , en parlant ainsi , il déclare aux riches qu'ils possèdent le bien des pauvres , quelle que soit d'ailleurs Torigine de leur fortune, qu'ils la tiennent par succession de leur famille ou qu'ils l'aient acquise de toute autre manière. L'Écriture dit encore : Ne vole pas la vie du pauvre 3 . Qui vole , vole autrui : il y a vol quand on retient le bien d'autrui. En conséquence, sachons bien que chaque fois que nous aurons refusé de faire l'aumône , nous serons punis comme des voleurs. Nos richesses, en effet , d'où qu'elles viennent, sont à notre maître qui est Dieu... Or, Dieu t'a permis de posséder plus, non pour le dépenser en festins, en orçies, en débauches, en vêtements somptueux,... mais pour le distribuer fiux indigents. De même
^ Bourdal., serm pour le 1*' vendredi du carême , 1 part., t. 2 , p, 154, 155, 156.
2 Malach. 3,v. 9et 10.— Isaïe, 3, v. U. s Eccl. 4. ▼. 1.
578 S. JEAN CHRY80STOME.
qa'tiB percepteur des dealers royau, qui^ au Ueo d'en (aire remploi prescrit , les applique à ses propres plaisirs , est puni et mis à mort ; ainsi le riche est une espèce dé receveur des sommes destinées aux pauvres* Et puisqu'il lui est ordonné de distribuer ses richesses à ses frères dans le malheur, s'il dépense pour lui au-delà du nécessaire » il sera puni très-sévèrement ; car ce qu'il possède n'est pas à lui , mais à ses frères. Donc , administrons nos biens avec économie » comme s'ils n'étaient pas nos propres biens , afin qu'ils le deviennent. Comment cela? En les partageant avec les pauvres , au lieu de les dépenser en superfluités et pour notre us2^ exclu»vement personnel. Quelle que soit ton opulence , si tu absorbes pour toi plus qu'il ne faut » ta rendras compte des sommes qui te furent confiées. Ainsi fait-on dans les maisons des grands. Beaucoup se déchargent sur leurs serviteurs de l'administration de leurs revenus, et ceux-ci , loin d'abuser de la conGance dont ils sont l'objet , gardent fidèlement ce qui leur a été livré et le distribuent suivant les ordres du maître. Fais cela , toi aussi , car tu as reçu plus que les autres , non pour consumer tout seul ce que tu as reçu , mais pour en être » vis-à-vis des autres , un sage dispensateur < . »
« Lazare et le Riche » dit ailleurs Chrysostûme , meurent en même temps. Mais la mort du riche est vraiment la mort , celle du pauvre est le passage d'un état de souffrance à un état de bonheur , des agitations de la mer au calme du port , des périls de la bataille aux joies du triomphe. Tous les deux sont entrés dans ce séjour où il n'y a plus que la vérité. La pièce est finie , les masques sont tombés. Voyez le théâtre à midi , il est tout couvert de tentures ; les acteurs paraissent , le masque sur le visage , et représentent une vieille fable , un événement quelconque. L'un joue le
I Chrys., Cône, II. inLauir,, t. 1, p. 733-733.
CttAPITOÉXVl. 579
phitosopbe sans ôtrô philosophe ; l'autre porte le diadème et parle en roi sans être roi ; celui-ci fait le médecin , te il ne saurait pas traiter un morceau de bois , mais il a le costume de médecin; celui-là remplit le rôle d'esclave quoiqu'il soit homme libre , ou pose en docteur quoiqu'il connaisse à peine les lettres. Aucun ne paraît sous ses traits véritables, ils ont tous un visage emprunté.... Tant que la pièce dure, et que les spectateurs joyeux garnissent les gradins , les masques restent ; mais le soir venu , quand le spectacle est fini et que tout le monde s'en va, chacun jette son masque ; ce roi de tout-à-Fheure n'est plus qu'un forgeron , cet homme libre n'est plus qu'un esclave : l'illusion a fait place à la vérité. Ainsi de la vie humaine et de la fin de la vie. Les choses présentes sont une'pièce de théâtre ; la richesse et la pauvreté, le prince et le sujet, sont les acteurs d'une comédie. Quand le jour sera écoulé, et que viendra cette terrible nuit , ou plutôt ce jour qui sera la nuit pour les pécheurs, le jour pour les justes , quand la représentation sera terminée , quand les masques seront jetés , chacun sera appelé avec ses œuvres au grand examen , non pas chacun avec ses richesses , non pas chacun avec ses titres , non pas chacun avec ses dignités , non pas chacun avec sa puissance, mais chacun avec ses œuvres, prince et empereur, homme et femme, et Dieu s'enquerra , non du faste , non de la pauvreté , non de l'élévation , mais de l'honnêteté de notre vie et de nos bonnes œuvres. Esclave , montre- moi des œuvres meilleures que ton maître; femme, montre-moi des œuvres plus courageuses que ton mari. Plus de masques , on^sait maintenant qui est le riche et qui est le pauvre ; et de même qu'au sortir du théâtre, quelqu'un qui verrait passer les acteurs s'écrierait : Tiens , n'est-ce pas lui qui était le philosophe ? C'est un forgeron. — N'est-ce pas lui qui était le roi? C'est un homme de rien. — N'est-ce pas lui qui était le riche?
580 S. JEAN CHRiSOSTOME.
Cest un misérable. De même aa dernier jour... Qu'importe à l'homme d'avoir ce qui appartient aux autres , s'il n'a pas ce qui lui appartient? Qu'importe qu'il possède des trésors, s'il ne possède pas la vertu? Pourquoi prends-tu le bien d'autrui, quand tu laisses perdre ton propre bien? J'ai une campagne fertile , dis*tu; qu'est-ce que cela? Ton âme est d'une affreuse stérilité. J'ai de nombreux esclaves, mais tu n'as pas une vertu; j'ai de somptueux vêtements, mais tu n'as pas la moindre piété. Ce qui est à autrui , tu l'as; ce qui est à toi, tu ne l'as point. Si quelqu'un te confiait un dépôt, pourrais-je te croire riche? Nullement; car tu ne posséderais dans ton dépôt que le bien d'un autre. Or, les richesses sont un dépôt , et plût h Dieu qu'elles fussent seulement un dépôt , et non une source de damnation pour toi * . »
Âa fond , et sous l'abondante diversité des développements oratoires, c'est toujours la même pensée. La terre appartient à Dieu , il en est le suprême propriétaire. S'il agrée le partage que les hommes s'en font entre eux , et s'il a reconnu sur le Sinaï le droit de propriété , quand il a dit : Tu ne déroberas point, il n'est pas moins vrai qu'à ses yeux le possesseur légitime d'une portion quelconque de la terre n'est qu'un dépositaire, un usufruitier. La condition de ce dépôt , la charge de cet usufruit , c'est le soulagement des pauvres. Le souverain Maître de tous et de tout affecte au soulagement des pauvres une partie des biens du riche ; et , sans créer un droit à ceux-là, il impose une dette à celui-ci. Exercer la charité , c'est acquitter cette dette ; s'affranchir des devoirs de la charité , c'est se conduire en débiteur de mauvaise foi , en dépositaire infidèle ; non que le pauvre ait à revendiquer une obole dans la fortune du riche , ni que l'aumône soit jamais autre chose que l'aumône , c'est-à-dire
1 Chrys., Conc. VI. in La%ar,, 1. 1, p. 780, 781, 784.