‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 276 sur 282 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

roffrande spontaoée de la pitié , mais parce qae le riehe doit à Dieu ce qu'il donae au pauvre , et qu'en repoussant le pauvre il lèse les droits de Dieu. Sous une forme ou une autre, Jean ne dit pas autre chose. Y a-t-il tant de mal à rappeler au riche qu'il a reçu du Ciel la'noble mission d'être le bienfaiteur de ses frères, de représenter, de suppléer la Providence ici -bas? Est-ce lui faire injure que de l'appeler économe de Dieu , dispensateur de ses bontés ? Et puisque nous passons si vite sur la terre , et que nous n'emportons de ce monde, en le quittant, qu'une absolue nudité, qu'est-ce en vérité que la propriété la mieux assurée , sinon un rapide usufruit? Dieu , qui la donne comme un précieux moyen de nous associer à sa miséricorde , en punira l'emploi égoïste comme une opposition à ses desseins et un coupable détournement.

Il est vrai que les termes employés par l'orateur sont quelquefois très-vifs, et certainement outrent sa pensée.

« Dis - moi , s'écrie - t-il , quelle est la source de ta

richesse? De qui la tiensrtu? De mon aïeul, de mon

père. — Remonte la série de tes ancêtres, et montre-moi que cette possession est légitime ; tu ne le pourras jamais. Inévitablement, le principe et la racine de ces biens , c'est l'injustice. Pourquoi? Parce que Dieu dans l'origine n'a pas créé celui-ci riche et celui-là pauvre ; il n'a pas prodigué des trésors à l'un , tandis qu'il les refusait à l'autre , mais il leur a donné à tous la même terre , qui est commune à tous. Pourquoi donc possèdes- tu tant d'arpents , quand ton voisin n'a pas môme une motte? — C'est mon père, dis-tu, qui me les a légués. — Et lui , de qui les avait-il reçus ? — De ses ancêtres. — Il faut toujours remonter au principe. Jacob fut riche, mais sa richesse était la juste rémunération de ses travaux. Cependant je ne veux pas scruter cela{trop sévèrement. J'admets que la fortune est légitime et pure de toute injustice. Après tout, si ton père a ravi le

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jbien des autres , la faut» n'en est pas à toi. Ta possèdes le fruit du Yo), mais tu n'as pas Y4)Ié. Accocdoos môme que ton père n'ait pas mérité le reproche de ravisseur , et qu'il ofait eu qu'à recueillir l'or qui s'épanchait du ;sein de la (erre, s'ensuit -il que les richesses sont quelque chose de bon? Nullement. — Mais, diras -tu, elles ne sont non plus rien de mauvais. — Sans doute , mais pourvu qu'elles n'aient pas pour origine la rapine et l'avarice , et que, d'ailleurs, on y fasse participer les indigents. Sans la charité, elles sont mauvaises et funestes. — Celui qui ne fait pas le mal , répliques- tu , n'est pas mauvais, quoiqu'il ne fasse pas le bien. — A merveille. Mais n'est-ce pas un mal de garder exclusivement ,pour soi le& biens du Seigneur, de jouir seul des biens communs? La terre et îoui ce qu'elle conlieiU est /m Seigneur < . Si donc les biens que nous possédons appartiennent à Dieu , le Maître commun de tous , ils appartiennent aussi à nos frères , qui sont autant que nous les serviteurs de ce Maître... C'est parce que quelques-uns essaient de s'approprier ce qui est à tons, que les querelles et les guerres éclatent, comme si la nature s'indignait de ce que l'homme , au moyen de cette froide parole , le tien, le mien, mette la division où Dieu avait mis l'unité. Voilà le principe des discordes ; voilà la source de mille ennuis. Là où rien de semblable n'existe , il n'y a que la paix. Ainsi , la communauté , plus que la propriété , fut notre lot , et est conforme à la nature > . »

Mais ce langage , faut-il le prendre au pied de la lettre ? Pas plus que celui de S. Ambroise quand il dit : «La terre a été donnée en commun à tous les hommes. Pourquoi quelques-uns ont-ils la prétention de se l'approprier exclusivement 3?» Non, ni le grand évêque de Milan, ni le grand

« Ps. 23.1^. 1.

> Ghr^., in ep. I. lui Timoth. hùm. 1S> t. 14, p. 6t5-6i6.

s Voir la oofte M i U fin du volume.

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orateur d'Antiodie ne cdotesteot aux richea h légitime possession de leurs biens : ils ne eondamnent pas le prineipe de la pro(M*iété. De tels hommes ne peuvent ôtre pris pour des utopistes. Ils ne prêchent d'autre doctrine qoe celle de l'Église , et l'Ëgltse avait déjà frappé de ses anathèmes et les Àpoia€tùe$ et le moine Eosthate , qui faisaienl do renoncement aux richesses un devoir strict * , qui ôtaient tout espoir de salut à quiconque possédait quelque chose ici-bas. Jamais le décevant mirage de la popularité ne fascina l'âme de Jean; jamais l'intrépide avocat des pauvres ne leur sacrifia un ioia de l'Évangile. La charité était un trésor dans son cœur, elle ne fut jamais une arme dans sa main. Mais il avait sons les yeux , et le monde offrait akurs un douloiareox spectacle. L'usure, le pillage des provinces, l'infâme délation avaient créé la plupart des fortunes, et leur emploi était aussi soandaleux que leur origine malsaine. L'agriculture, le commerce , le travail Ubre étaient désespérés ; les paysans , les colons , les ouvriers mouraient de faim ; la mendicité avait pris de lugubres et effrayantes proportions; l'invasion ajoutait ses sanglants ravages à ceux de la famine et de la misère ; et, en présence de la détresse universelle,, quelques individus, possesseurs tarés et insolents de presque tout le sol de l'empire , dépensaient des sommes immenses en orgies, en débauches, en courtisanes, déployaient un luxe sans grandeur, sans utilité, ai^si stupide que ruineux et immoral , prodiguaient l'or aux harnais de leurs chevaux , aux toits de leurs maisons , aux plus vils usâmes , et n'avaient pour leurs fermiers , pour leurs d^iteurs , pour les pauvres , qu^une impitoyable dureté. S. Jérôme et S. Ambroise s'expriment à cet égard comme S. Basile, S. Âstëre et S. Ghrysost6me ^ . Est-il donc étonnant qu'à la vue de tant de hontes et d'injnstioes, ces grands

1 Voir la note /< à la fin da Tolame. ^ Voir la note K^ à la fin du Tolume.

cœurs si généreux , si profondémeot diiétieDS^ laissent échapper un cri de douleur, fassent enteodre une protestation, un anathëme contre les cruels ^cès de l'orgueil, de l'égoïsme , de la rapacité ? S'arrachaat aux réalités qui blessent leur regard , ils aiment à se réfugier dans Tidéal , à asf^rer comme un lointain parfum de l'Éden où tout fut innocence et bonheur, à se retracer en touchantes images les beaux jours de TÉglise naissante , alors que les fidèles n'avaient tous qu'un cœur et une âme , à opposer aux tristes choses dont ils sont les témoins le consolant tableau de la paix^ de l'union, des joies pures qui régnent dans les monastères , là où nul n'est pauvre parce que nul n'est riche et que le tien et le mien en sont exclus. Le rêve de cette égalité sainte à établir partout ici- bas traverse un instant ces. nobles cœurs , et il leur semble que la charité , qui peut tout sur eux , peut aussi changer la face du monde , ramener sur la terre le paradis , et , en rendant tous les hommes bons, les rendre tous, heureux. Mais de ces pieuses aspirations à des théories insensées, il y a l'infini. Vienne un novateur f^re un devoir de la pauvreté , mettre en question la propriété, ces intrépides apôtres du dépouillement seront les plus énergiques défenseurs de l'ordre social , les plus ardents ennemis de ces funestes et criminelles témérités.

Qui donc s'est élevé avec plus de force que Chrysostôme contre l'usurpation du bien des autres, de quelque nom , de quelque prétexte qu'elle voulût se couvrir? «Rien, dit-il, n'est plus honteux que le vol s les lois divines le condamnent autant que les lois humaines ^ ; on ne le répare pas avec des aumônes ^ ; les offrandes qui viennent de cette source impure sont indignes d'être agréées à l'autel * • » Ailleurs, il

* Id,, t. 7, p. 518.

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