‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 42 sur 282 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

bientôt. La jeunesse peat espérer une longue vie; mais nous qui avons vieilli, nous n'attendons plus que la fin. Quand tu m'auras ensevelie et mêlé mes cendres à celles de ton père , entreprends de longs voyages , navigue sur telle mer que tu voudras ; personne alors ne t'empêchera. Mais tant que je respire encore, ne dédaigne pas de vivre avec moi. N'encours pas témérairement la colère de Dieu , en précipitant dans un abyme de maux une mère qui ne t'a fait que du bien. Du reste, mon fils, si tu peux me reprocher 'de t'avoir engagé dans les embarras du monde , de t'avoir contraint à t'occuper de tes propres affaires, oublie, j'y consens, les lois de la nature , celles de la reconnaissance , et ta vie près de moi; fuis ta mère comme une ennemie. Mais s'il n'est rien que je ne fasse pour t'assurer les loisirs de la piété, à défaut d'autres liens, que cette considération du moins te retienne; car, mon fils, tu peux avoir de nombreux amis , mais nul ne t'assurera autant de liberté que moi, parce quil n'en est aucun à qui l'honneur de ton nom soit plus cher qu'à moi ^ . »

Ces prières , ces larmes , cette noble douleur désarmèrent Jean de sa résolution. Il n'eut pas le courage d'affliger sa mère, et, malgré les instances de son ami 3, il se décida à continuer auprès d'elle sa vie de recueillement et d'étude. Ânlhusa avait arrangé toutes choses autour de son fils pour que rien ne vint l'arracher aux célestes enivrements de la prière ou à ses travaux sur les livres saints. 11 trouvait la solitude dans la cité ; mais sa mère était l'ange de cette soUtude bénie , toute pleine de sa tendresse. Entre elle et Dieu , Jean s'abandonnait à toutes les inspirations de sa piété. Il jeûnait souvent , couchait sur le pavé nu , dormait le moins possible», et s'efforçait , par toute sorte de rigueurs contre

( De Sacerd., 1. 1.

'< Ibid.,h 3, p. 389;— I. 6, p. 426.

s Ibid, , p. 426.

83 S. JEAN CHRYSOSTOBIE.

lui-môme, d'amoindrir la chair, d'éluder, pour ainsi dire cette loi de la pesanteur qui nous écrase , afin que l'âme moins chargée de matière pût s'élever plus librement à Dieu. Une retraite presque absolue < protégeait ses sens contre les impressions du dehors , en même temps qu'une oraison incessante gardait son cœur contre les défaillances au-dedans. Dans un de ses écrits , postérieur de plusieurs années , reyenant sur cette époque de sa vie , il décrit avec complaisance les charmes et les avantages de cette existence austère et douce sous les yeux de sa mère . « Ici , dit-il , la langue des méchants ne peut se déchaîner contre moi. Et qui donc s'occuperait à divulguer mes vices et à m'accuser? Ce toit, cette chambre? mais ils ne parlent pas. Serait-ce ma mère , qui , mieux que personne , connaît toutes mes actions? Mais il n'y a rien de commun entre elle et moi , et nous n'avons jamais eu de contestation. Quelle serait d'ailleurs la mère assez dénaturée , assez barbare pour flétrir,

pour attaquer la réputation de son fils ? Sans doute mes

passions ne sont pas éteintes , mais il m'est plus facile de les combattre. Assailli par la vaine gloire , je m'aperçois plus vite de ses pièges. Le feu des désirs déréglés est d'autant moins violent , que mes yeux ne rencontrent aucune matière inflammable. Je suis préservé de dire ou d'entendre dire du

mal , car je n'ai personne avec qui je puisse converser ,

personne qui me provoque à la colère ; ou si quelquefois un bruit lointain des hommes et de leurs injustices soulève en moi comme un flot d'indignation , je m'apaise aussitôt , en pensant combien il est ridicule de s'emporter contre les fautes des autres quand on a les siennes à corriger. Mon âme est faible , étroite , facile à entraîner, sujette à la plus amère des passions , à l'envie : elle ne peut supporter avec modération ni les injures ni les hommages De même que les bêtes

< De Saeerd,, 1. 1 , a» 6, p. 86i.

Page 1