CHAPITRE m
féroces , bien nourries et bondissantes , terrassent facilement ceux qui les attaquent , surtout s'ils ne sont ni forts ni habiles ; mais que si on les exténue par la faim y leur fureur s'assoupit et leur force s'éteint en grande partie : ainsi, celui qui affaiblit les passions de l'àme les soumet au joug de la raison ; celui qui les nourrit avec soin les rend si terribles , qu'il passe toute sa vie dans la crainte ou dans l'esclavage. Or, quels sont les aliments de ces monstres? De la vaine gloire , les louanges et les honneurs ; de l'orgueil , la puissance et les dignités ; de la jalousie , la réputation des autres ; de la volupté , les plaisirs et le commerce assidu des
femmes Si je me présentais dans le monde, tous ces
monstres se jetteraient sur moi , déchireraient ma vie , m'entraîneraient dans une guerre formidable. Enfermé dans ma solitude , j'ai des efforts à faire pour les dompter ; cependant, par la grâce de Dieu, je les dompte, et je n'entends plus que leurs lointains hurlements. Voilà pourquoi je garde ma cellule et la tiens close à tout visiteur < . »
Ainsi , dans sa douce sécurité , il attachait plus de prix tous les jours à sa retraite , et tous les jours aussi il la rendait plus étroite. Sa mère lui tenait la parole donnée, et s'appliquait avec une touchante solUcitude à lui assurer, aux dépens de sa propre Uberté , celle dont il avait besoin luimême , la subUme liberté d'être à Dieu. Grâce à cette providence du foyer domestique toujours cachée et toujours agissante , affranchi de toutes les préoccupations de la vie physique , libre de ces lourdes pensées qui exercent sur l'âme une fâcheuse compression et la refoulent au-dedans d'elle-même sous un fardeau qui la profane en l'écrasant , les yeux fermés au monde des phénomènes , endormi pour ainsi dire dans un divin magnétisme, toutes ses forces vitales, tous ses sens internes se dirigeaient librement vers l'autre
' Ghrys. , de Sacerd, , 1. 6, c. 7 et 8.
84 S. JEAN GRRYSOSTOME.
côté de rexistence , vers le monde supérieur et la lumière incréée , sans que rien vint le rappeler à la conscience de sa matérialité et de sa servitude terrestre. L'ombre des visions célestes flottait autour de son front : un reflet du jour étemel colorait sa vie. Ses amis regrettaient cet isolement: on l'accusait de misanthropie , et il eût bien voulu éviter ces mille propos tenus sur son compte. « Que puis-je faire , écrivaitil , pour me justifier? Je subis ces reproches avec douleur ; j'en souffre. Mais il n'est pas aisé d'être d'un commerce agréable avec les hommes , et de garder en même temps la paix et la sécurité dont je jouis. Aussi , ajoute-t-il à son ami , loin de me blâmer, prends pitié d'un homme dans une position si difficile > . »
Ainsi s'écoulait sa jeunesse libre , pure , studieuse , extase de la pensée , hymne de l'amour, printemps sans orages , ivresse sans trouble , flamme sans fumée , colloque intime et délicieux entre Dieu , l'âme et la nature , aux confins de la terre , aux portes du ciel ! Plus tard , ses ennemis voulurent fouiller dans ce passé pour jeter à la face du pontife les fautes du jeune homme ; mais il leur avait fait d'avance une réponse si péremptoire qu'ils en restèrent écrasés > . Ce fut le rare et beau privilège de cette noble vie d'avoir appartenu tout entière et toujours à Dieu , sans qu'il en restât rien sur le chemin glissant de l'adolescence, sans que le souffle du monde , un instant respiré , en eût terni l'éclat , sans qu'une seule goutte du fleuve fût détournée de son cours et absorbée ailleurs que dans l'océan de l'infini , son aspiration et son but. La Charybde de luxure, pour parler comme S. Jérôme », ne put dévorer un seul jour de cette existence ; Scylla, de m figure de vierge qui nourii pour tromper, n'entraîna pas une seule fois le naufrage de sa
* Dt Sacerd,, c. 12, aliàsS, p. I3t,t. 1.
2 Pall. , c. 49.
s Letir., 1. 1, p. 39.