CHAPITRE IlL
vertu 1 . Sourd à la voix de la syrëne , Tintrépide voyageur ne sortit pas de sa route , ne se prépara pas un regret. Il ne perdit ni un atome de ses forces , ni une pensée de son cœur. Jamais , dans cette conscience radieuse , le sentiment du devoir ne fut obscurci par la convoitise. Et plus tard , quand il écrivit son beau Traité de la virginité, il n'eut qu'à célébrer ce qu'il goûtait , ce qu'il aimait , ce qu'il avait toujours pratiqué. Mieux que personne il avait le droit de s'écrier : « Qu'y a-t-il de plus doux que la virginité , de plus glorieux , de meilleur? Elle a des splendeurs plus belles que les rayons du soleil ; et , après nous avoir affranchis des ennuis du siècle , elle nous permet de porter notre regard épuré sur le soleil de la justice et de la paix 3. » Ce soleil , en effet , n'eut pas d'éclipsé pour Cbrysostôme : il remplit son œil et sa vie des clartés les plus douces. Jean n'était pas tristement condamné comme Jérôme à faire précéder ses éloges à la vertu de cette confession ingénue mais humiliante j qu'il exalte dans les autres ce qui lui fuanque à lui-même 3 . La fleur de la virginité, pour parler son propre langage, était restée le vêtement de son âme^. Aucune ronce ne l'avait déchiré, aucune éclaboussure sali. La sandale de ses pieds n'avait pas une tache. Son livre n'était que le parfum de sa vie. L'encens était digne de l'encensoir. L'hymne et l'autel étaient faits l'un pour l'autre.
Si profonde que fût la retraite du saint jeune homme , elle n'allait pas jusqu'à le priver de ses relations précieuses avec Flavien^Il continuait près de lui ses fonctions de lecteur, commencées près de Mélèce , heureux de travailler sous un tel guide , de ne faire ses premiers pas dans le noviciat des apôtres qu'au flambeau d'une orthodoxie inflexible et
> !bid.
' Devirg,, c. 21 , l 1, p. 283.
' Ingenua et vereeunda confemo est quo ipse careas m alii» prœdicare, ( S. Hier., ep. 30, t. i, ait. par., p. 242. * ihid,, t. V, p. 180. Oper. Chrys,
sainte. Sa porte s'ouvrait aussi pour Basile < et deux ou trois amis parfaitement sûrs, dont la noble affection n'était qu'un aliment de plus pour sa piété. Seuls , ils avaient le droit d'enfreindre cette clôture austère et de venir dans cet autre cénacle s'embraser des feux qui le remplissaient.
Il semble toutefois qu'il ait fait à cette époque quelques voyages. Rien sans doute ne l'indique positivement dans ses écrits ; mais on peut inférer d'une lettre adressée d'Ârabisse à Chéréas , Théodote et Âphtonius , solitaires illustres des bords de l'Euphrate , qu'il avait parcouru ces contrées et visité ces hommes de Dieu , afin de contempler de plus près les merveilles du spiritualisme chrétien et s'encourager à de plus hautes vertus par de plus nobles exemples de pénitence et d'abnégation 3.
 peu près au même moment', un autre voyageur illustre, aux convictions ardentes , au génie orageux et puissant, emporté par un sotuiain tourbillon de son cœur ^, s'arrachait courageusement à l'ItaUe qu'il aimait et à ses amitiés les plus chères', et, chargé de livres ramassés à grands frais*, il traversait la Thrace , le Pont , la Bythinie , la Cappadoce , la CiUcie au climat brulwnt 7, s'efforçant de se fuir lui-môme et se retrouvant partout, mais partout observant , étudiant, interrogeant pour contenter sa noble ardeur d'apprendre et de s'édifier. Enfin , après de longs circuits et bien des souffrances, il s'arrêtait en Syrie comme dans un port après le naufrage ». La réputation d'Apollinaire l'attira à Antioche , celle de Dydime à Alexandrie : il profita de la
3 Epist. Chrys. 70, t. 3, p. 631. ^ Le monastère de ces religieux était situé à Zeugma sur l'Euphrate. (Théodoret, Vt^ pair., c. 5.) s An 372 ou 373. — Tillem.. t 12, p. 15.
* SubituB turho convuUit {ep, S. Hier. 1, t. 4» ail. p. , p. 2). ^ Hier. , ep. 5.
> Ibid.^ep, 18, p 42.
* Ibid., ep. 1, p. 2.
> /Md., ep. 1 , p. 42.
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science de ces deux hommes sans rien prendre de leurs erreurs , revint à Jérusalem et à Bethléem s et , le cœur brisé plutôt que dompté , il se jeta dans le désert de Ghalcis j demandant à la solitude la paix que le monde et son ^e lui refusaient. « 0 désert , s'écriait-il , tout couvert des fleurs de Jésus-Christ ! 0 solitude où naissent ces pierres dont est bâti dans TApocalypse le palais du grand Roi ! 0 sauvage demeure où Ton jouit famiUèrement de Dieu ! Que fais-tu dans le monde , frère , toi qui es plus grand que lui ? Jusques à quand resteras-tu écrasé sous Tombre des toits , enseveli dans la prison de ces villes enfumées? Croismoi, je jouis ici de je ne sais combien plus de lumière. Qu'il est doux de s'arracher aux chaînes du corps , pour s'envoler vers ces régions pures et brillantes de l'Éther « ! » Mais ces délices saintes n'endormaient ni son cœur ni sa vigilance. Les souvenirs de Rome venaient le poursuivre au désert , d'où lui-même , sentinelle avancée , soldat sublime de la foi , il poursuivait de sa haine éloquente et implacable les ennemis de la vérité , devenus ses ennemis personnels : lion couché devant le berceau du Christ , dont les rugissements remplissaient le monde !
Il n'y avait pas très-long-temps encore que Basile de Césarée avait fait à peu près le même voyage. Son but était de trouver quelqu'un qui voulût embrasser avec lui la vie parfaite de l'Évangile » . C'est pourquoi il parcourait la Palestine, la Cœlésyrie , la Mésopotamie, faisant halte dans tous les monastères pour mieux étudier ces familles de saints , admirant partout comment par la prière et le travail l'homme peut s'élever à ce degré de spiritualisme, où il domine tellement les appétits de la chair qu'il semble plutôt un ange qu'un homme ^. Il passa en Egypte, s'arrêta
1 nrid., ep.li, p. 342.
^ IMd., ep. 5, p. 11.
s Ep. S. Basil. 79, t. 3, p. 141 ; éd. de Paris.