CHAPITRE m. 9S
pour le monde , car il s'en fallait bien que ces exemples renouvelés tous les jours fussent perdus pour le monde. Cette fièvre de spiritualisme était un symptôme heureux et une crise désirable. Le levain sacré agissait plus vivement sur la masse , et faisait fermenter tout ce qui restait de germes de vie dans cette pourriture universelle. De toutes ces cellules d'anachorètes cachées sous les palmiers du désert , suspendues aux flancs du Liban ou du Sinaï , de tous ces ermitages , de tous* ces oratoires jetés comme des nids d'aigles sur les corniches avancées , sur les dents aiguës des montagnes ; de toutes ces grottes, de toutes ces alvéoles taillées dans le marbre et dans le granit , à toutes les hauteurs , ruches de saints , il sortait je ne sais quel attrait , quel parfum , quel pieux murmure , quel rayonnement de vertu qui gagnait de proche en proche , et réveillait partout l'idée assoupie de Dieu et de l'immortalité.
Maxime, fidèle à ses engagements, devint plus tard évêque de Séleucie , et laissa dans l'Église une mémoire honorée. Un de ses successeurs le qualifie d'homme admirable et divine Quant à Théodore, dont l'imagination inquiète et mobile agita la vie et troubla la foi , il embrassa d'abord la vie des ascètes, et l'abandonna bientôt pour rentrer dans le monde auquel il avait renoncé.
Ses amis pleurèrent sa désertion, à l'égal d'une apostasie. Jean fit plus : il entreprit de ramener sous les drapeaux le transfuge de Dieu , et dans ce but il écrivit deux lettres , ou plutôt deux traités , où il déploie tout ce que la nature avait mis en lui de grâce persuasive , et la charité de sainte tendresse. C'était en 373 , l'année même où le jeune Augustin lisait à Carthage YHortensius de Cicéron , et commençait à sentir au fond de son cœur l'attrait de la vérité > .
1 Tillem., t. 11, p. 9, art. 4.
3 Siilting a établi, contre Topinion de Montfaucon, que ces lettrei ont été écrites en 373 , et non en 369 (t. 4, Sept. BoU. , p. 416).
Quoi qu'en dise Tillemont * , ces deux lettres sont bien adressées à Théodore , et c'est avec raison qu'elles comptent parmi les ouvrages les plus célèbres de Jean. Néophyte des lettres et de la foi , il y tient la plume d'une main ferme : la conviction supplée à l'autorité, l'apôtre inspire l'écrivain. On y sent la chaleur de cette âme en qui revit l'enthousiasme des temps apostoliques ; et l'on respire dans quelques mots empreints d'un parfum antique la sainteté de l'Église primitive , et , si je peux dire ainsi , ce stoïcisme chrétien, qui diffère de celui de la Grèce et de Rome, autant que l'amour diffère de l'égoïsme , et la foi au Dieu des miséricordes du fatalisme et de Toi^eiL
« Celui-là seul est libre , dit-il , qui vit pour Jésus-Christ. Aucune peine ne peut l'atteindre. Qu'il ne se nuise pas à lui-même, et nul ne viendra à bout de lui nuire. Supérieur à toutes les vicissitudes d'ici-bas , la perte de ses biens ne le rend pas malheureux ; car il sait que , venu au monde sans rien porter, il doit en sortir de même. Ses vœux, ses espérances sont au ciel. L'ambition ne l'agite pas, les injures ne l'irritent pas. Il n'y a pour lai qu'un mdheur, l'offense de Dieu. Tout le reste est secondaire. La mort elle-même, si horrible au grand nombre, lui parait plus douce que la vie. Comme un homme du haut d'un rocher voit sans péril la mer furieuse bondir à ses pieds , tandis que ceux qui naviguent sur ces flots en courroux luttent vainement contre la tempête , les uns engloutis sous la vague , les autres brisés contre les écueils , ceux-ci s'efforçant de gagner à la nage la terre trop éloignée , ceux-là s'attachant à un débris du vaisseau mis en pièces ; ainsi le chrétien , enrôlé sous les drapeaux du Christ , échappe au bruit et aux orages de la vie , placé qu'il est dans un lieu dont la sûreté égale l'élé-
^ L'Opinion de Tillemont, contraire & celle de Fronton et de Saville, a été réfutée par Montfaucon (t. 1 , Ghrys., préface des lettres à Théodore) et par Stilting (lœ. dt. ).