CHAPITRE IV. ii
» Pour moi » j'ai entendu raconter qu'un vieillard , homme admirable y habitué aux révélations, assurait l'avoir vu un jour : il avait vu, pendant l'action sainte , autant du moins que de terrestres organes peuvent y suffire , une multitude d'anges revêtus de robes éclatantes , rangés autour de Tautel j le front courbé comme des soldats en présence de l'empereur: je le crois volontiers. Je tiens aussi d'une autre personne qui le savait , non par ouï-dire , mais pour l'avoir va elle-même , qu'au moment de quitter cette vie , alors que s'exhale le dernier soupir, les âmes qui ont eu le bonheur de participer avec une conscience pure aux mystères saints , sont escortées par les anges dans leur passage à l'éternité, en l'honneur du sacrement qu'elles ont reçu.
» Et tu ne frémis pas d'engager une âme comme la mienne dans un ministère si saint ; d'élever à la dignité des prêtres un homme aux vêtements souillés, que Jésus-Christ a exclu du banquet ! I/âme du prêtre doit resplendir comme le flambeau qui éclaire le monde, et la mienne, enveloppée des ténèbres d'une conscience impure , n'ose ni ne peut élever un regard assuré vers son divin maître. Les prêtres sont le sel de la terre , et mon peu de sagesse , mon insuffisance en toutes choses , qui pourra les supporter sans peine , si ce n'est vous , mes amis , qui m'avez voué depuis long-temps une affection sans bornes « ? »
Avec ce sentiment de la mission et de la dignité du sacerdoce , Jean devait regretter plus amèrement que personne les fautes , les passions , les contre - sens à l'esprit évangélique qui troublaient dès- lors et désolaient le sanctuaire. Tandis que de hautes vertus jettent sur l'Église un éclat divin, l'ambition et l'orgueil se montrent au pied de l'autel. Ce que les hommes éminents , la piété sincère , le vrai mérite redoutent et fuient comme un péril , la médiocrité présomptueuse
I Cbryi., ibid.. 1. 6, c. i, aliàt 8, pp. i24, 425.
ii4 S. JEAN CHRYSOSTOME.
le convoite sans pudeur. Aux yeux de quelques-uns, le sacerdoce n'est qu'une haute position entourée d'honunages , une magistrature puissante qui donne une influence considérable , de nombreux clients. La cabale en assiège les avenues. Ce ne sont plus ses bourreaux , ce sont ses disciples qui tirent au sort la tunique de Jésus-Christ. De là , les accusations amères de S. Grégoire de Nazianze et de S.Jérôme contre le clergé de leur temps ; de là aussi , les plaintes non moins éloquentes , quoique moins acerbes , de Chrysostôme , et la force avec laquelle il signale , lui , encore sans autorité et sans nom , les abus , les manœuvres de toute espèce qui déshonoraient souvent le choix des évéques.
«Rends -toi, dit- il , à ces fêtes populaires où se font les élections ecclésiastiques. Les électeurs se divisent ; les prêtres même ne sont pas d'accord. Chacun fait bande à part: l'un donne sa voix à celui-ci, l'autre à celui-là. Et pourquoi? C'est qu'on ne considère point la seule chose qu'on devrait considérer : les vertus du candidat. Un tel doit être élu parce qu'il est d'une famille illustre; un tel, parce qu'il est riche ; celui-ci , parce qu'il est venu de nos adversaires à nous; celui-là, parce qu'il est mon parent. Quant à celui qui est vraiment digne , personne n'y songe ^ . On allègue quelquefois des motifs plus absurdes. Il faut admettre ceux-ci de peur qu'ils ne passent dans les rangs ennemis ; ceux-là , parce qu'ils sont méchants et que , dédaignés, ils peuvent faire beaucoup de- mal. Des êtres pervers , chargés de vices , sont élevés à la dignité sainte de prêtres , par le motif même qui devrait leur interdire le seuil du temple!... Et après cela, je le demande , chercherons-nous les causes de la colère de Dieu , quand nous livrons ainsi les plus redoutables mystères à des hommes aussi méchants qu'incapables?
1 Chrys., ibid., p. 392, et l. 3, c. 15.