CHAPITRE IV
B Je traitais autrefois les princes d'absurdes, parce que, dans la distribution des honneurs , ils ont égard moins au mérite qu'à la fortune et aux protections. Mais depuis que le même abus a fait irruption dans FÉglise , qu'y a-t-il d'étonnant que des hommes du monde , pour qui la faveur publique et l'argent ont un si grand prix , tombent en de pareils désordres, quand ceux qui professent Texemption de ces misères n'ont point de meilleurs sentiments, et qu'ils traitent des intérêts étemels comme ils traiteraient d'un arpent de terre , confiant à des hommes vils , pris au hasard, le gouvernail de l'Église pour laquelle le Fils unique de Dieu a bien voulu se dépouiller de sa gloire , se faire homme, être suppUcié comme un esclave et mourir?
» Mais ce n'est pas tout : non-seulement on choisit les indignes, on repousse les bons... Le but de cette conduite, c'est que l'ÊgUse ne puisse trouver de consolation nulle part et gémisse dans l'oppression. Cela ne mérite- t-il pas mille fois les foudres du ciel , ou tous les feux d'un enfer plus terrible que celui dont nous menacent les Écritures? Et cependant il supporte , il souffre ces maux affreux, celui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie. Pourrions - nous jamais admirer assez sa clémence?
» Les enfants du Christ ruinent l'héritage du Christ avec plus d'acharnement que ses ennemis ; et le Christ , toujours bon , leur ouvre son cœur et les invite à la pénitence ! Gloire à vous , ô Seigneur ! Gloire à vous ! Quel abyme de miséricorde vous êtes, ô mon Dieu! Quels trésors de patience vous possédez ! Des hommes qui , à la faveur de votre nom , se sont élevés de la misère et de l'obscurité au faîte des honneurs, tournent contre vous vos bienfaits; ils osent ce qu'on ne peut oser. Profanateurs insolents de vos saints mystères , ils rejettent les bons , pour que des méchants, des êtres perdus de moeurs, avec une entière
liberté , avec une parfaite impunité , bouleversent tout au gré de leur malice.
v> Si tu veux connaître les causes de ce désordre , tu découvriras que leur racine , leur mère commune , c'est l'envie. Mais leur forme n'est pas la même; il y a sur ce point beaucoup de variété. Celui-ci est tout jeune, écartonsle , dira-t-on ; celui-là manque de souplesse. Un autre déplaît à un tel; certain personnage verrait avec peine élire ce candidat et rejeter celui qu'il a présenté. Un autre est bon, plein de mansuétude et de charité; un autre est sévère pour les pécheurs. Pour des prétextes, on n'en manque pas ; ils en ont tant qu'ils veulent ; et quand ils n'en ont pas d'autres, ils s'attaquent à la fortune. Il ne faut, disent-ils, élever personne tout d'un coup à une pareille dignité , mais avec précaution et par degrés I . . . Chaque jour voit former de nouvelles cabales. Mille traits malins pieu vent sur les élus , tant qu'enfin on fait exclure ceux qu'on n'aime pas et admettre ses créatures. Un évéque dans une pareille situation est comme un pilote qui aurait dans son vaisseau , pour compagnons de voyage , des pirates épiant l'occasion de le surprendre , lui , les matelots et les passagers * . »
Ce tableau, qui parait chargé, est pâle cependant auprès de ces quelques mots de Grégoire de Nazianze. « On dit , s'écrie-t-ii , que l'aigle pour éprouver ses aiglons leur fait regarder fixement le soleil; s'ils clignottent , il les jette. Pour nous , plus faciles , nous plaçons sur le trône épiscopal le premier venu , sans nous occuper ni de son présent ni de son passé , ni de ses paroles ni de ses actions ; c'est un coup de dé. Les choses divines sont livrées au hasard du jeu. Mettez un masque de théâtre au dernier des hommes , le voilà tout-à-coup un homme pieux. Hier parmi les histrions et dans les couUsses , aujourd'hui en spectacle dans le temple de Dieu. Hier avocat, vendant la justice, aujourd'hui
< Chris., ibid., 1. 3, c. 12.