CHAPITRE IV. iai
un frein à cette jouissance infnictueuse de la multitude , et tourne son attention vers un objet plus utile , si bien que les brebis suivent le pasteur avec docilité, loin que celui-ci se laisse guider par leurs caprices. Or, c'est une chose qu'on ne peut obtenir qu'à la double condition de mépriser les louanges et de posséder la puissance de la parole. Si l'une des deux vient à manquer, l'autre toute seule devient inutile. Si l'orateur qui dédaigne les louanges expose la doctrine dans un langage dépourvu de grâce et de sel , il sera généralement dédaigné et ne retirera de la noblesse de ses sentiments aucun fruit. Un autre manie bien la parole , mais il est esclave de la faveur populaire ; pour lui comme pour ses auditeurs le préjudice est le même , car, avide de louanges , il songe à plaire plutôt qu'à sauver. Et de môme que celui qui résiste aux attraits de la vaine gloire , s'il manque du talent de bien dire, quoiqu'il ne soit pas le jouet des caprices du peuple , se met , par la pénurie de ses moyens , dans l'impossibilité de lui procurer un bien réel; ainsi, celui qui se laisse entraîner par l'amour des éloges , pouvant , par la doctrine et l'éloquence , rendre le peuple meilleur , ne songe qu'à lui plaire et à exciter de vains applaudissements. Il faut donc qu'un excellent pasteur soit parfait sous ces deux rapports et fasse marcher de front ces deux quaUtés. Alors seulement, il aura la pleine liberté
de se montrer indulgent ou sévère Possédât-on à un
degré supérieur le talent de la parole (ce qui est le privilège du petit nombre ) , on ne serait pas dispensé pour cela de travailler sans relâche. Puisque c'est de l'élude plutôt que de la nature que vient l'éloquence , se serait-on élevé sous ce rapport au faîte de la perfection , on en descendra vite , si Ton ne cultive ce talent par une application soutenue et un exercice continuel. D'où il suit que les plus habiles sont aussi ceux qui ont le plus à travailler ^ . . . >
* Chrys.,!. 5, c. 1, S, 4.
« En effet , poursuit Ghrysostôme , on ne pardonne pas à un orateur cette faiblesse commune à tous les hommes , qui est de ne pas réussir toujours également. Si. ses discours ne répondent pas exactement à sa réputation, il se retire accablé des reproches, des traits maUns de l'auditoire. Personne ne songe qu'une peine subite , une vive préoccupation a troublé peut-être la pureté de son intelligence , et ne lui permet pas d'enfanter des idées claires et précises ; que l'orateur est un homme , et que par conséquent il lui est impossible d'être toujours égal à lui-même , et qu'il est , au contraire, fort naturel de faillir quelquefois et de rester
au-dessous de ses moyens Au talent de la parole, au
travail assidu , il faut joindre une grande patience. L'orateur est entouré de jaloux ; s'ils n'ont rien à lui reprocher, ils s'irritent de l'estime générale dont il jouit Ils le diffament, le calomnient, le poursuivent de leur malice et en public et en particulier. Si à chaque trait qu'on lui lance son âme s'afflige , s'irrite , elle succombera bientôt au chagrin. . . . Souvent on choisit un misérable orateur, qu'on porte aux nues par des éloges exagérés , et cela dans le but , non d'exalter un homme sans mérite , mais de rabaisser celui
qui en a Outre ces ennemis, le défenseur de la vérité
aura souvent à lutter contre l'ignorance de tout un peuple. En effet, un auditoire ne se compose pas entièrement d'hommes instruits : ils y sont d'ordinaire en petit nombre. . . Aussi le meilleur discours n'est-il pas le plus goûté... Il faut se résigner d'avance à ces absurdes jugements, excuser, pardonner le défaut d'instruction , aussi bien que la jalousie, et être convaincu que ni l'un ni l'autre ne peuvent ôter le talent à celui qui en est doué. Un peintre éminent dans son art verrait son tableau , celui qu'il a le plus soigné , critiqué par des personnes étrangères à la peinture , qu'il n'en éprouverait aucun découragement. De même , leur enthousiasme ne lui ferait pas prendre pour un chef-d'œuvre