CHAPITRE V
n'était pas seulement une manière d'accomplir cette loi d'expiation imposée à la nature humaine , et devenue dans le Christianisme la loi de salut et de vie. Elle n'avait pas pour unique but d'apprendre à l'homme à vaincre des appétits tyranniques, à redresser des instincts pervers, à se donner sur lui -même une puissance nécessaire , à pratiquer la patience, le désintéressement, l'abnégation, vertus qui devaient régénérer le monde. On lui doit aussi ce résultat important et justement remarqué d'avoir réhabilité le travail dont l'esclavage avait dégradé le caractère et arrêté le développement.
Dans la société païenne , en effet , l'esclave avait supprimé l'ouvrier. Le patricien , le riche propriétaire trouvait sous sa main , parmi ses esclaves , tous les talents et tous les métiers. De là , l'horreur des hommes libres pour l'industrie et le travail , horreur que la loi elle-même avait consacrée. « Nous regardons comme sordides et bas, disait Cicéron , les métiers des mercenaires et de tous ceux dont on achète le travail ; car le salaire même est pour eux un contrat de servitude. Les artisans, ajoutait-il, sont tous, par leur profession , gens vils et méprisables , et il ne peut y avoir rien de noble dans une boutique ou un ateher ^ . > Et, avant l'orateur romain, le philosophe de Stagyre parlant de la classe ouvrière n'avait-il pas dit : « Leur existence est dégradée , et la vertu n'a rien à faire avec les occupations habituelles des artisans , des marchands et des mercenaires a » ?
Mais , quand des hommes que la vénération publique regardait comme les élus de Dieu , eurent voué leurs mains libres et saintes au travail ; quand on vit des magistrats , des sénateurs , des personnages d'illustre lignée , possesseurs de fortunes immenses , quitter tout pour devenir, vêtus de
« Cic, de Offic.t 1 , *2. • 2 Aristot., PoUl., 6, i.
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bure , d'humbles ouvriers du monastère et passer leur vie à bêcher la terre , à tresser des joncs , à tisser le chanvre ou le poil de chameau ; quand les législateurs des communautés religieuses eurent posé le travail comme une règle de la vie parfaite , on ne rougit plus des occupations manuelles, les métiers ne furent plus une flétrissure , et Ton commença à apprécier, à honorer le travail, qui, selon la belle pensée de S. Chrysostôme, continue dans le monde l'oeuvre de Dieu , et n'est pas seulement pour l'homme une expiation du péché , mais un préservatif contre ses atteintes , une source pure de bonnes œuvres et de vertu * •
Et de même que , dans le paganisme , l'esclavage avait avili et paralysé le travail ; dans le Christianisme , le travail libre réagissait à son tour sur les esclaves , et en diminuait le nombre.
Ainsi, la vie monastique, inspirée par des motifs de l'ordre surnaturel, opérait dans l'ordre social une heureuse révolution . Elle était en outre un merveilleux instrument de charité 3. Chaque panier, chaque filet sorti des mains des solitaires, chaque épi arraché à la montagne, en sus de leurs besoins si réduits , se vendait au profit des pauvres; et de ces pieux bénéfices, produit mixte et sacré de la pénitence et de la charité , on formait , en faveur des infirmes , des vieillards , des indigents de la contrée , une caisse d'épargne et de prévoyance , toujours ouverte et prête à intervenir pour combler ces cruels déficits que l'âge , la maladie , des circonstances malheureuses laissent si souvent dans l'existence d'un grand nombre d'hommes. Et voilà comment , sans tempêtes et sans violences , sans déchaîner ia horde sauvage des convoitises , sans ébranler une assise ni une pierre de l'édifice social , en partant de la seule idée
« Chrys., in illud: ialutate Priscam, § 5, t. 3, p 178 à 180. ^ S. kug.fde Murib, EccL, 1. 1, p. 711. Oneratas nave» in ea loca tnittant, ({ua inope$ incolunl.