CHAPITRE V. i
punir, il se coodamoa à ne plus sortir de Tétroit sentier qui menait de sa cellule à l'oratoire du monastère, et se garrotta si bien tout le corps avec des chaînes, quil lui fut impossible de porter ses regards sur le vallon ni de les élever vers le ciel. Il passa ainsi quarante ans; et quand on lui demandait la raison d'une austérité si étrange, il répondait en souriant : « J'amuse le démon à ces petites choses , où il gagnerait peu , quand même il me vaincrait , afin qu'il ne m'attaque pas sur l'humilité , la justice ou les autres vertus essentielles < . »
Quelques années plus tard , Siméon le Stylite vint dresser là sa colonne.
En ce moment, un autre Siméon, surnommé l'Ancien, remplissait la Syrie du bruit de sa sainteté. Après avoir fondé sur le mont Amanus deux monastères , qui devinrent sous sa direction deux grands foyers d'apostolat , il s'était retiré dans une caverne, « où, seul à seul avec Dieu, disait-il, il ne parlait qu'avec lui , ne voyait, n'entendait que lui. » Son visage portait l'empreinte de ces divines communications, et son âme avait retrouvé cet empire sur la nature , {\m fut le privilège du premier homme avant le péché. Les bétes féroces elles-mêmes, subjuguées par son regard, obéissaient à sa voix. On raconte que deux voyageurs juifs s'étant égarés au désert , au milieu d'une horrible tempête , vinrent chercher asile dans sa grotte , où les accueillit une charité ravissante. L'orage passé, le Saint fit un signe, et deux lions se présentèrent avec le regard et l'attitude dociles de deuf chiens. « Allez, leur dit Siméon, et conduisez mes hôtes au terme de leur voyage. » Et ses ordres furent exécutés ponctuellement 2.
Macédonius se nourrissait de grains d'orge trempés dans l'eau , d'où son nom de (Irithophage. 11 n'avait pas de cellule ;
^ Theod., ibid., c. -i.
2 Ibid,, c. 6.
un ravin de la montagne lui servait de retraite et d'abri. Devenu vieux et infirme, il se permit de manger un peu de pain. «Car, disait-il, si pour m'étre refusé quelques aliments , j'abrégeais ma vie , j'abrégerais aussi mes combats , et Dieu mè traiterait comme un lâche qui déserte la bataille au moment décisif. Vivre dans l'immolation est encore mieux que mourir d'inanition. » Nous verrons plus lard , lors du malheur d'Ântioche , cet homme sans lettres voler au secours de la ville menacée , et , avec cette audace sainte que la charité seule inspire , braver le courroux de l'empereur et faire entendre de fières et belles paroles. L'évêque Flavien , pensant qu'une si haute vertu serait une riche parure du sanctuaire , imposa les mains à Macédonius , et l'ordonna prêtre ; et telle était la simplicité de l'anachorète , qu'il laissa faire le pontife sans trop savoir ce qu'on voulait de lui. Quand il le sut , il éclata en reproches ; car , à aucun prix , il ne voulait quitter sa soUtude chérie. Il en reprit donc le chemin, et s'y attacha plus que jamais. Privé de la lecture des saints livres , il travaillait et priait sans cesse.
Un chasseur l'ayant rencontré sur la montagne, et lui demandant ce qu'il faisait là, toujours seul : « Et toi? lui dit le soHtaire; tu chasses? Moi aussi. Mais, au lieu de courir après les bêtes fauves , je cours à la poursuite de mon Dieu. Je voudrais le saisir , le posséder, le voir. De cette belle chasse je ne me lasserai jamais ^ . »
Voilà quels étaient les hommes auprès desquels Jean prenait le parti de fixer sa demeure. Il allait réaliSbr enfin le rêve de ses jeunes années et vivre au gré de ses nobles désirs. Mais, au moment de franchir le seuil paternel, il hésita. Quelque attrait qui le poussât vers la solitude, il ne pouvait s'arracher à ce toit qui avait abrité une si belle
1 Theod., ibid.t c. 13.