CHAPITRE V. U
part de sa vie , sanctuaire de paix et de bonheur , consacré par les larmes et la chasteté de sa mère.
Au déchirement d'un grand adieu se joignaient une fouie de petites appréhensions. Sa résolution chancelait entre ses regrets et ses craintes. Après avoir long-temps aspiré à cette vie d'obéissance et de sacrifices, il ne comprenait plus qu'elle fût possible. « Je me demandais à moi-même , écrit-il, comment je ferais pour avoir mon pain frais tous les jours ; si je ne serais pas condamné à me servir pour mes aUments de la même huile que pour ma lampe ; si je ne tomberais pas entre les mains d'un supérieur impitoyable qui m'obligerait à bêcher la terre , à scier le bois , à porter l'eau , à travailler comme un mercenaire , à ne manger que de mauvais légumes < ; et , en un mot , j'étais fort préoccupé de mon corps. »
Il s'indigna de sa faiblesse et se précipita au désert. Un saint vieillard , austère entre les plus austères , se chargea de l'initier à cette nouvelle existence. Mais en quelques mois l'élève était le rival 2 du maître. Tout ce que la vie des ascètes avait de plus âpre aux sens , de plus propre à mater l'orgueil , à briser la volonté , Jean l'embrassa de toute l'ardeur de son âme. La souffrance, plus vivement sentie dans une organisation déhcate et frêle , lui donnait une plus vive soif de souffrir. Il savourait le martyre qu'il avait redouté.
Quatre ans s'écoulèrent ainsi , sur lesquels nous avons peu de renseignements 3. Connut-il, lui aussi, ces tempêtes de l'âme qiii troublaient au milieu de ses travaux le grand soU taire de Calcis? Ces quelques mots, écrits à cette époque , ne nous permettent pas d'en douter. « Ici même, dit-il, dans le silence et la paix qui m'entourent, d'absurdes
< Chrys., de Compunct., ^' 1> P ^33- '^ Pall., dial., c. 5, t. 13 op,^ p. n* S Pall., ibid.
passions viennent m'attaqaer < . » Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : « Le feu que n'alimente pas le regard donne une flamme moins vive ^ . » Et , sans doute , dans une nature comme la sienne , riche d'imagination et de sentiment , mais sereine et radieuse, et de bonne heure établie dans le monde de la pensée et de la prière , la lutte devait être moins orageuse et moins longue. Le bruit des fêtes à peine entrevues n'avait laissé dans sa vie qu'un faible écho , et il n'avait pas , comme Jérôme , à se garder sans cesse contre d'importunes apparitions et d'obstinés souvenirs. Mais il portait dans sa poitrine un cœur d'homme , le plus opiniâtre des ennemis; et si la victoire fut complète, elle fut aussi disputée 3. Plus tard, en effet, courbé sous le poids des ans et de l'apostolat , il aura à soutenir encore de rudes assauts , et , du haut de la chaire de Byzance, il en fera publiquement le touchant aveu. «Viens à moi , dira-t-il au pécheur, et recouvre avec moi la santé. Car moi aussi je suis homme, et soumis comme toi aux passions de la nature humaine : j'ai besoin de paroles qui allègent le poids de ces lourdes
chaînes. Moi non plus, je ne mène pas une vie paisible, sans soucis et sans troubles. Je suis bouleversé par les orages de la concupiscence , en proie aux flots soulevés * . »
Quoi qu'il en soit, le jeune cénobite devint bientôt l'admiration des anciens. On lui décerna la présidence du monastère , qu'il refusa » . Mais son humilité , qui déclinait cet honneur , ne l'empêcha pas d'être , malgré lui , l'oracle et le modèle de tous les hôtes de la montagne. George d'Alexandrie, et les hagiographes qui le suivent, nous le montrent, comme unautre Antoine, remplissant le désert
de prodiges. D'un mot, il rend la vue aux aveugles, la
* Chrys., de Sacerd.^ 1. 6, n. 12, t. 1 , p. 431. — Pall., lûc. cit.
2 Chrys., ibid.
3 Pall., loc, cii,
* Chrys., hom. habit, in martyr. , t. 12, p. 325, ^ Georg. Alex., in vit, S.