CHAPITRE VI
Valens réitère ses ordres , et les cohortes armées en guerre s'avancent pour livrer bataille à une assemblée sans défense . Les colonnes débouchaient dune des rues de la ville, quand tout-à-coup une femme s élance hors de sa maison , les vêtements en désordre, et cherche à traverser les longues files de soldats : elle conduisait par la main un petit enfant qui la suivait à grand'peine. — Où vas-tu? lui dit le préfet. — Où vont mes frères, répondit-elle. — Tu ne sais donc pas qu'ils seront égorgés tout-à-l'heure? — Je le sais, reprit la femme , et c'est pourquoi je me hâte , ne voulant pas arriver trop tard. — Mais cet enfant, pourquoi l'entraîner avec toi? — C'est mon fils, il partagera la mort et le bonheur de sa mère » .
Le gouverneur terrifié courut porter ces paroles à l'empereur, le suppliant, les larmes aux yeux, d'abandonner une entreprise lâche et cruelle où la honte serait le prix du sang. On décida de laisser le peuple et de mander les prêtres. — Étes-vous fous, leur dit-on, de vouloir résister au prince ? Entrez au plus tôt dans sa communion. — Les prêtres répondirent : L'empereur n'a pas reçu le sacerdoce avec la pourpre; nous n'entrerons pas dans sa communion. — Le gouverneur les fit enchaîner et transporter dans la Thrace. Ils étaient au nombre de quatre-vingts « . Sur leur route, on allait au-devant d'eux , on baisait leurs mains , on les félicitait d'avoir confessé la foi : leur passage à travers les villes était une ovation. La pohce de' Valens s'en émut, et renonçant à moitié chemin à l'exil trop doux de la Thrace , elle les fit conduire deux à deux , la chaîne au cou , les uns au fond de l'Arabie, les autres dans la Thébaïde. La déportation , c'était la mort 3 .
Du reste, Valens s'était surpassé lui-môme en infamie, en
* Theod., 1. i» c. 16. — Soc, 1. 4, c. 14. ^Iheoà., ibid.
s /ri., 1. i, c. 16.
cruauté, dans une expédition récente. Quatre-vingts prêtres de Constantinople étaient venus à Nicomédie» où il résidait , exposer dans une humble supplique les avanies de toute espèce que les Catholiques essuyaient chaque jour de la part des Ariens , et demander à sa pitié ou à sa justice un appui quelconque contre une tyrannie devenue intolérable. L'empereur les reçut, les écouta et dissimula sa colère. Mais il ordonna au préfet du prétoire de s emparer d'eux et de les faire mourir.
L'exécution publique de quatre-vingts personnes, que leur caractère sacré et leurs vertus rendaient vénérables, eût ému et peut-être poussé à la sédition le peuple de Nicomédie. On recourut à la ruse. Les prêtres furent embarqués comme pour être menés en exil. Mais , à peine au large , les matelots , exécutant l'ordre reçu , mirent feu au navire et se sauvèrent dans la chaloupe k Deux jours après , la vague jetait sur la grève , au fond du havre de Dacidize , quatre-vingts cadavres noircis, mutilés, conservant à peine la forme humaine. Cette agonie n'avait pas eu de témoins : nul n'avait entendu les cris des victimes ; aucune voix ne s'éleva pour protester au nom de l'humanité contre ce lâche etsauvage attentat. Mais, quelques années plus tard, Yalens vaincu, fugitif, enfermé par les Goths dans une masure et prêt à périr, lui aussi, dans les flammes, se souvint peut-être de cet horrible bûcher dressé sur les flots aux quatre-vingts prêtres de Byzance. Si cette vision traversa son agonie, elle dut la désespérer! Le crime a beau s'asseoir sur un trône et porter la pourpre , il n'en impose pas à Dieu. La Providence ne permet pas à l'homme de la trouver en défaut : si par moments elle semble fermer les yeux et dormir, elle se .réveille toujours à propos. Un jour, une heure suffit à la venger, et il se trouve qu a la
» Soc, I. 4, c. 13. — Theod., l. 4, c. 22. — Sozom., 1. 6. ~ Greg. Naz., oral. 25, n. 10, eiorat. 43, n. 46. — Tillem.» t. 6, p. 555.