CHAPITRE VI. i7i
inhabitables à la vertu * Non , qae je veuille changer
les villes en désert , ni transférer le genre humain dans la solitude ou sur la montagne : je voudrais plutôt voir entre les hommes une paix si parfaite , que les hôtes de la solitude éprouvassent le besoin de rentrer dans la ville , et que les habitants de la ville n'eussent plus à songer au désert. S'il n'en est pas ainsi , est-ce ma faute ? Je ne veux pas du moins arracher au monastère ceux qu'il abrite , de peur de les arracher en même temps au calme et à la vertu ^ . »
Chrysostôme termine le premier livre par ces mots, qu'il eût pu payer de sa vie : « Si faire le mal sans remords est le dernier terme de la perversité, dans quelle catégorie mettrons- nous ces nouveaux législateurs, les auteurs de cette loi insensée , qui traitent les maîtres de la vertu comme on ne ferait pas de ceux du vice , qui attaquent avec plus d'ardeur les hommes qui travaillent à empêcher le mal que ceux qui le font? Car pour ceux-ci, non-seulement ils ne les blâment pas, mais ils les voient avec plaisir ; ceux-là, ils les supportent à peine , et , par leurs actes comme par leurs discours , ils disent à tous qu'il faut s'attacher exclusivement au crime, ne retourner jamais à la vertu, et punir nonseulement ceux qui la pratiquent, mais ceux-là même qui osent en parler 3 . »
Dans le second livre , l'intrépide écrivain s'adresse à un père idolâtre, outré de douleur parce que son fils s'est jeté dans la vie monastique . 11 lui montre , réalisé surabondamment dans le sohtaire chrétien, tout ce que Platon, Socrate, les poètes et les philosophes du paganisme ont dit de plus beau sur la vertu , sur le bonheur et la dignité du sage ; d'où il conclut que la vie des ascètes, si redoutée, est la plus vraie et la plus belle philosophie. Aux souvenirs
1 Chrys.) adv. oppugn. vit.monasl.f j^. 53, u. 7. ^ ibid,, p. 55, II. 8.
> Ibid.y p. 56.
qu'il invoque , aux allusions qu'il fait , aux séductions de son style , on voit qu'il est préoccupé de plaire aux lecteurs païens auxquels il s'adresse, et que, pour arriver à son but de dissiper leurs préventions , il ne veut employer que des autorités qu'ils aiment et des raisons qu'ils comprennent. C'est pourquoi il se place à un point de vue plus terrestre pour retracer les charmes et la quiétude de cette existence à part où ïon ne craint rien, parce qu'on ne tient à rien; où l'on jouit d'une indépendance que le trône ne donne pas, d'une joie plus vraie que toutes les voluptés du monde : existence sombre et odieuse au premier aspect , qui , vue de plus près , rappelle en quelqtte sorte les Champs-Elysées de la Fable, avec leurs îles, leurs prairies , leurs jnyrtes, leur air embaumé et les choBurs vêtus de blanc qui chantent des hymnes ^ . »
« Partout , dit-il , le solitaire est chez lui : pour le bannir de sa patrie , il faudrait le bannir de la terre . Les sources , les fleuves , les lacs fournissent à sa boisson , et pour sa nourriture il a les plantes , les légumes , le pain qu'il trouve partout. Il ne redoute pas la pauvreté ; il n'a pas le souci des richesses. Nul ne lui porte envie. N'ayant ni villas, ni contrats , ni argent , il n'a ni procès ni querelle : personne n'a d'intérêt à lui nuire ; il n'est au pouvoir de personne de le rendre malheureux. Sous le rapport de la santé , il a mille avantages sur l'habitant des villes ; car il respire l'air le plus pur, il boit une eau délicieuse , il vit au milieu des fleurs et des parfums. L'homme de la cité, au contraire, vit presque dans la boue ; aussi est-il plus faible de tempérament et plus sujet aux maladies. La vie du sage chrétien, préférable à ce point de vue , l'est aussi sous un autre : elle procure plus de plaisir. S'asseoir sur l'herbe épaisse, au bord d'une claire fontaine , à l'ombre des arbres touffus ,
1 Chrys., adv, oppugn. vit, monast., p. 74.