CHAPITRE VI
loin du bruit et de toute agitation , repattre son regard d*un ravissant spectacle , se posséder soi-môme dans le sentiment d'une joie plus pure que la lumière du ciel , je le demande , n'est-ce pas mille fois plus doux que de rester enfermé tout le jour dans une maison ? Non , riches , non , vos marbres splendides n'ont pas la fraîcheur de cet air qu'on respire ici ; l'ombre de vos toits ne vaut pas celle de ces arbres ; vos mosaïques ne seront jamais aussi belles que ce pavé des champs émaillé de fleurs. Vous le pensez vous-mêmes , vous qui voudriez avoir des arbres jusque dans vos appartements, et qui préférez une vaste prairie à vos plafonds dorés, aux splendeurs merveilleuses de vos mU' railles. N'est-ce pas pour cela que vous quittez la ville aussitôt qu'il vous est permis , et que , laissant là toutes ces beautés artificielles , vous en cherchez d'autres plus vraies
à la campagne «? Ainsi , poursuit le jeune docteur, au
fond de son désert, le solitaire est le plus heureux des hommes. Nul roi ne l'égale en puissance : car il commande à toutes ses passions, il est supérieur à toutes les faiblesses, à toutes les exigences d'une nature gâtée par le séjour des cités. Les écueils, où le bonheur des autres fait si souvent naufrage , il ne les craint pas. Il vole comme l'aigle au faite des airs , et ne se prend jamais aux pièges des passereaux. La mort elle-même, loin de l'effrayer, lui sourit; car elle vient ouvrir à ses désirs la porte d'une vie meilleure , dont l'espérance est le mobile de ses travaux et de toute son existence ici-bas 2 . »
Le troisième livre est adressé aux pères chrétiens , qui , mal disposés à l'égard de la vie monastique , se plaignaient de voir étouffer dans la retraite de légitimes espérances et les projets les plus chers aux familles. Jean y traite avec étendue des avantages et de la nécessité d'une éducation
* Chrys., t. 1, p. 64, 65.
2 Ibid., p. 68.
chrétienne. Il déplore que tant de parents ne s'occupent de leurs enfants que pour développer dans ces jeunes âmes les germes des passions, Tamour de Targent et Torgueil, deux sources empoisonnées qui versent sur le monde toute sorte de maux. A cette éducation frivole, sensuelle, païenne par les études comme par les tendances, il attribue la corruption des mœurs de son temps , dont il fait un horrible tableau. Des vices infâmes , des crimes dont le seul nom est une in* suite à la nature et à la pudeur, s'étalaient au grand jour, au milieu d'une jeunesse blasée par de précoces débauches, pervertie jusqu'à la moelle des os, qui avait perdu avec le sens de la vertu celui de la volupté. L'écrivain indigné s'étonne que le feu du ciel qui tomba sur la Pentapole n'ait pas dévoré Antioche , qu'il appelle une autre Sodome ^ . « Mais, poursuit-il, comment les hommes seraient- ils meilleurs, quand l'éducation qui a pour but de les former à la vertu ne leur apprend que le contraire de l'Évangile, quand la passion du théâtre et de l'hippodrome s'appelle urbanité, la vaine gloire grandeur, la fortune indépendance, l'injustice force, la profusion humanité , et que l'on traite la tempérance de rusticité , la modestie de faiblesse , la justice de niaiserie , et le pardon des injures d'absurdité « ? »
Il ne veut pas qu'on le prenne pour un ennemi de toute instruction httéraire ; mais il ne veut pas non plus que cette instruction soit le tombeau de l'âme. C'est pourquoi il redoute pour les jeunes gens les écoles où l'on puise le vice avec la science ; où pour obtenir ce qui est de moindre prix, on perd ce qui est plus précieux , la vigueur morale et l'esprit chrétien 3. a L'homme vicieux, dit-il, est d'autant plus à plaindre qu'il possède davantage l'art de bien parler. La vertu peut se passer d'éloquence ; mais l'éloquence sans la
i Chrys., l. 1, p. 88, 89.
2 /fcic/., p. 87.
s Ibid., p. 9i,95 et 9C, n.ll.