CHAPITRE VI
d'or. Aussi, pour en avoir, il confisquait; pour confisquer, il tuait. Son premier ministre des finances était le bourreau. Il avait trouvé mieux que cela. Deux hommes incomparables, l'astrologue Héliodore et Tempoisonneur Palladius, exploitaient , pour son compte , des accusations d'une portée indéfinie , qui leur permettaient d'enlever , d'un seul coup de filet, bien des têtes à la fois. On poursuivait les uns pour fait de sortilège , les autres comme complices d'attentat à la majesté du trône. Les femmes, dit Amnien , n'avaient pas le temps de pleurer leurs maris. Dès qu'une dénonciation était lancée, arrivaient des agents qui, sous prétexte d'apposer les scellés , glissaient parmi les effets du prévenu quelque papier suspect, une ridicule amulette, une recette de philtre: autant de pièces de conviction devant les tribunaux où, sans défense écoutée , on prononçait la confiscation et la mort. Cet horrible artifice fut tant de fois répété, il causa la mort de tant d'innocents, que bien des familles en Orient prirent le parti de livrer aux flammes leurs livres et leurs titres , tant la terreur s'était emparée de toutes les âmes « ! Quand Héliodore mourut , Valens , désolé , obligea les premiers personnages de l'empire à escorter, pieds nus, mains jointes , le cercueil de ce misérable jusqu'au lieu de sa sépulture.
La fourberie et la cruauté étaient les traits saillants de cette nature. Il ne prisait et ne récompensait dans ses lieutenants que la félonie. L'un d'eux invita à sa table un jeune roi allié de l'Empire , et le fit assassiner à son côté avant la fin du repas. Ces infamies répétées, qui faisaient les délices de l'empereur, achevaient de déshonorer la majesté du nom romain , si tant est qu'une ombre de majesté romaine existât encore. La nature sévère à Valens n'avait dissimulé ses défauts sous aucun prestige. Ses traits
' Amo. Marc, 1. 29, c. 2.
avaient la sécheresse et la dureté de son âme , ses jambes étaient arquées, son ventre proéminent, sa démarche lourde, son teint brun, un de ses yeux couvert d'une taie ». A Ântioche, où il résida long -temps, le peuple le détestait et le méprisait ; et son nom , objet de toutes les imprécations, était aussi le synonyme de toutes les injures. Son règne n'a laissé dans l'histoire qu'une large tache de sang et de feu 2.
Jamais l'empire romain n'avait été plus près de sa ruine. Il avait perdu dans les plaines d'Andrinople , avec ses meilleures troupes , sa confiance en lui-même et l'ascendant de son nom. Les frontières du Tibre et de l'Euphrate étaient menacées par les Perses , les Ibères , les Arméniens ; l'Illyrie et la Thrace ravagées par les Goths , les Alains , les Huns , les Taïfales , barbares entre les barbares ; le Rhin et le Danube forcés par les hordes de la Germanie , les Francs , les AUamans , les Suèves. L'univers s'écroule 3, disait S. Jérôme. Et, en effet, c'était fini de la capitale de l'Orient et de l'empire lui-même. Mais l'heure de la Providence n'avait pas sonné. Théodose fut proclamé empereur.
Son père avait rendu naguère , en qualité de général , les plus signalés services , et n'avait reçu pour récompense que la mort de la main du bourreau. Il venait de pacifier et de sauver l'Afrique , après avoir soumis et pacifié la Grande- Bretagne, quand, sur un ordre de Gratien indignement trompé , il fut arrêté à Carthage au miUeu de son triomphe et décapité * . Le comte Théodose ne demanda ni grâce ni justice : il implora le baptême et mourut. Son fils , encore jeune , mais illustré déjà par de hauts faits d'armes et des
' Amn. Marc.f 1. 31 , c. H.
^ Amn. Marc, 1. 31. — Zosim., 1. i et 5. — Theod. vit, pat, ^ c. 8. — /(/., Hist. eccl., 1. i. — Vict. epit. — Oros., 1. 7. — Themist., orat, 8. » Paul, diac, 1. 12.
3 S. Hier., 1. 8 m E%ech, prœfat,
4 Oros., 1. 7, c. 33.