CHAPITRE VI
tions. Dans cette solitude peuplée de sages, à laquelle la mort de Yalens avait rendu la paix et ses habitants , il ne trouvait ni assez de silence ni assez d'isolen\ent. Bien des regards se tournaient vers lui ; il était moins oublié qu'il eût voulu l'être. Trop près des hommes, il brûlait d'être seul à seul avec Dieu. Après quatre ans de séjour au milieu des cénobites, il les laissa sous la règle du monastère, et s'enfonça plus avant et tout seul dans la montagne < . Une grotte fut sa demeure. Il y vécut de la vie de ces sublimes misanthropes qui, sous le nom d'anachorètes, s'immolaient pour les hommes qu'ils avaient fuis , et , ajoutant sans cesse sacrifice à sacrifice, souffrance à souffrance », eussent voulu combler l'enfer de leurs expiations , l'éteindre de leurs larmes , s'ils l'avaient pu , pour en épargner le malheur à leurs frères.
Il est vrai de le dire : sous ce beau ciel de la Syrie , dans ce climat pur et doux , en présence de cette nature privilégiée , où Dieu avait accumulé toutes les magnificences de la Création , le séjour de l'ascétisme , n'avait rien d'effrayant : au contraire, il devait attirer, captiver par un charme puissant des hommes d'une imagination ardente, d'une foi profonde, agités par les grandes pensées de la religion, et mal à l'aise au milieu d'un monde dont leur organi* sation délicate supportait difficilement les rudes contacts. Pour eux , la soUtude était pleine de Dieu ; ils l'y sentaient partout avec une impression ineffable de rafraîchissement et de paix. Ils se sentaient là dans le sanctuaire du recueillement , de l'extase , de l'adoration , où , suivant l'expression d'un prophète , Dieu se plaît à attirer Tâme humaine quand il veut lui parler au cœur^, où l'on trouverait peutêtre , s'il en restait sur la terre , les traces de ce paradis qui
« PalL.p. il.
2 Chrys.. l. 3, p. 267.
* Lactabo eam, et ducam in tolitudinem, et loquar ad cor ^us. (Osée,
i88 S. JEAN CHRYSOSTOME.
fut la première demeure de l'homme ici-bas , alors que son Créateur s'entretenait familièrement avec lui.
D'ailleurs , ,en ces temps de malheur et de trouble , dernier jour d'un empire condamné par la Providence, le besoin de la solitude se faisait plus vivement sentir aux cœurs, lassés et dégoûtés du spectacle d'agonie et de décomposition qu'ils avaient sous les yeux. Là seulement, on se possédait soi-même dans sa liberté et sa dignité ; il n'y avait que ce refuge contre l'anarchie, l'oppression et le découragement. La Providence retrempait silencieusement dans le désert l'énergie humaine : c'était le laboratoire caché où elle refaisait en sous -œuvre l'humanité. Il est impossible, en étudiant cette époque de l'histoire , de n'être pas frappé de ce fait : tous les hommes qu'on voit apparaître au milieu des autres avec la puissance des œuvres et de la parole , ceux qui ont le courage de lutter contre la tyrannie des rois et la corruption du peuple , qui contribuent à la rénovation sociale , élus du génie et de la sainteté pour éclairer, dominer, entraîner le siècle dans les voies de Dieu , ont vécu au désert * . « Tout ce qui est grand , tout ce qui est fort , disait S. Âmbroise , se retire sur la montagne avec Jésus 3.» C'est là qu'on apprenait le mépris des sens et l'oubU de soi , sans lesquels nulle puissance» n'est vraie , nulle œuvre féconde. Le flot de boue qui submergeait tout, n'atteignait pas ces hauteurs privilégiées, d'où s'épanchait sur l'univers l'esprit qui devait le changer. La solitude était l'école des grands hommes et des fortes vertus , la pépinière de la Providence : elle abritait dans son ombre sacrée l'espérance du genre humain.
Chrysostôme passa deux ans dans cet exil volontaire, loin de tout être vivant , au milieu de rochers inacces-
' Villem., Éloq. cbrét., art. Chrys.
^ 0mnt9 magnif omneê sublimes montem ascendunt. (S. Ambr. in Lue,, 1. i, c. 16.)