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CHAPITRE XXVIl Le Mystère de la Passion

M. Florimond Truchet a fort intéressé les membres du Congrès des Société savantes de la Savoie, tenu à Saint-Jean de Maurienne en 1878, par sa communication sur le Mystère de la Passion, qui fut représenté dans cette ville en Tannée 1573. Mais un certain nombre de documents importants ont échappé à ses recherches. Nous avons eu la bonne fortune de les trouver dans les archives de l'Hôtelde-Ville et nous pouvons compléter son récit, qu'il voudra bien nous permettre d'intercaler dans le nôtre.

C'était le 1" mars 1565. La peste venait d'éclater dans la ville, qu'elle n'avait quittée que depuis quelques mois. Le vicaire général, Jacques Rapin, et les conseillers des syndics, ceux-ci étant occupés ailleurs, s'assemblèrent dans l'église Sainte-Marie et arrêtèrent à la hâte les mesures les plus urgentes pour essayer de combattre le fléau. Puis les portes de l'église s'ouvrirent et le Conseil général de la cité alla se ranger près du maltre-hôtel, devant Celui qui, bien que caché dans Thumilité de l'Eucharistie, ne tient pas moins dans sa main U

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vie et la mort. C'est un des plus nombreux Conseils généraux dont il soit fait mention dans les registres : il se composait des trois syndics, de deux chanoines, délégués par le clergé, de quatre gentilshommesj aussi délégués par leur ordre, et de centquarante-huit bourgeois. Voici le procès-verbal en sa naïve et touchante simplicité.

Messieurs les scindics de la noblesse et du tiers-état et assistants, après Toraison Veni, Creator, chantée au cueur de Tesglise paroissiale Nostre Dame, assemblés devant le grand autel d'icelle, ont voué, promis et juré 4 mains levées, présents et assistants les seigneurs de justice, représenter par personnaîges le dict mistère de passion, faire et accomplir ce que sera requis pour cest effect suyvant leur povoir au temps et lieu que seront advisés par les esleus et commis et députés pour cest effect, priants et requérants humblement et dévotement à Dieu qu'ils puissent faire et accomplir le dict mistère en sa louange, santé et prospérité de toute la ville, et luy playse par le mérite de sa dicte passion, laquelle ils ont voué par mistère, divertir le fléau et contagion estant et régnant à présent à la dicte cité et faire grâce et miséricorde à son paovre peuple. En foy de quoy ont promis ériger les trois croix jeudi prochain feste de Saincte- Groix de matin en procession générale, laquelle à ces fins sera faicte en dévotion. Et de ce ont commandé à moy notaire ducal et secrétaire de la politique de dicte cité faire et passer le présent acte., qu'a esté faict et octroyé par commandement de mes dicts seigneurs vicaire, corrier et juge commun de la dicte cité, au dict cueur esglise paroissiale Nostre Dame l'an et jour que dessus. Et jusques à ce que le dict mistère soit esté par per&onnajges représenté, ont promis faire chanter une messe baulte à dyacre et sous dyacre tous les vendredis

de Toffice de la dicte mort et passion incontinent après que la procession de Jésus sera faicte.

On convint que les frais de la représentation seraient répartis entre tous les habitants de la ville sans distinction, les pauvres seuls exceptés. Jacques Portier, syndic de la noblesse, offrit le bois nécessaire pour les croix et il fut élu, ainsi que Pierre de La Balme, commissaire de son ordre pour la préparation du mystère. La bourgeoisie fit choix de Jean Mestrallet, de M' Canal, de Nicolas Juillard et de Martin Ulliel. Le clergé fut invité à élire pareillement ses commissaires dans sa première assemblée. Enfin Ton arrêta que le tout serait soumis à l'approbation du duc de Savoie, du gouverneur et du Souverain Sénat. L'évêque, — c'était le cardinal d'Esté qui résidait à Rome, — était représenté par son vicaire général.

Dans une délibération du !•'' août de la même année, on lit :

De la benoiste passion a esté dict que les esleus parleront et communiqueront avec maistre Nycolas Martin pour entendre de luy comme Ton fera les rooUes du mistère d'icelle voué à jouer par personnaiges à la dicte présente cité, aux fins y estre en après procédé moyennant l'aide et grâce de Dieu, jouxte et suyvant le vœu de la dicte cité faict.

Le poète Nicolas Martin était donc encore à Saint-Jean au mois d'août 1565, mais on ne trouve plus son nom dans les nombreuses délibérations prises lorsque la représentation eut lieu.

Cette représentation fut différée d'une année à l'autre, soit à cau9e de la détresse où la peste avait

réduit la ville et ses habitants, soit à cause de la difficulté de l'entreprise et peut-être aussi du départ de Nicolas Martin, dont on peut lire les adieux à Saint-Jean dans le compte-rendu du Congrès des Sociétés savantes de la Savoie en 1878.

Cependant, messire Jean Baudissard, curé de Notre-Dame, acquittait religieusement tous les vendredis la messe dite du vœu. Le G juillet 1567, il réclama ses honoraires. Le Conseil général, assemblé dans la maison de la confrérie, répondit qu'on le paierait sur la première taille qui se ferait pour les charges générales de la ville et qu'il continuât à dire cette messe.

La question de la représentation du mystère ne fut reprise dans le Conseil général que le 25 juin 1571, fête de sainte Thècle, dit le procès-verbal que nous copions :

M* Anthoine Baptendier^ docteur es droicts, remonstre comme en Tan 1565, causant la contagion et maladie de peste advenue en ceste cite et grâce à Dieu cessée, fut faict veu gênerai par les trois estats assemblés en conseil public gênerai de représenter par personnaiges le mistère de la passion, mort et résurrection de Nostre Seigneur Jésus Christ en temps opportun et comme seroit advisé parles commis à ce faict, et que Ton feroit célébrer tous les vendredis une messe de l'office d'icelle mort et passion jusques à ce que le dict mistcre soit représenté, laquelle auroit esté célébrée par quelque temps et dampuis de-laissée jusques icy, encore que par aultre conseil fust résolu que le dict mistère seioit acomply à la forme du contract du dict veu receu par le secrétaire de la présente cité, par teste de chcsque chief d'hostcl et non par facultés. Par ce Ton auroit faict assembler le présent

conseil aux fins de resouldre et délibérer entièrement si l'on prétend accomplir ce qu'a esté voué ou bien trover expédient pour en estre déchargé.

Après que les assistants au dict conseil aurôint esté sommés et interpellés par quatre et cinq foys de dire leur opinion touchant ce que leur a esté proposé à cause du dict veu, avec déclaration que leur a esté faicte que ceulx qui ne veulent à ce consentir ne le déclarant présentement seront tenus pour exprès consentants et obligés au dict veu et accomplissement d'icelluy suyvant le dict contract, duquel a esté faict présentement lecture, attendu qu'ils sont expressément appelés pour cela. Est résolu que le dict mistère sera représenté par personnaiges en temps opportun et comme sera advisé par les commis à ce, suyvant et à la forme du dict contract de veu, au contenu duquel les assistants par commun consentement ont acquiescé. Et à ces fins sont commis de la part de la noblesse superintendants au faict susdict M. l'advocat Michaelis et M. Bibal, le dict Michaelis présent et acceptant la charge. De la part de la bourgeoisie, M" Deaprili, Canalis, Mestrallet, NycoUas Julliar. Et pr esteront les commis par devant les seigneur de justice serment en tel cas requis. Messieurs d'esglise assistants à ce conseil ont requis communication du dict contract de veu.

L'assistance se composait de cent soixante-treize personnes : François de La Grose, vicaire général deM^'^de Lambert; Jean Baptendier, syndic de la noblesse ; Claude Rostaing et Claude Perret, syndics du tiers-état; Claude Michaelis, lieutenant du jugecorrier; Cornuti, procureur fiscal du duc de Savoie; Modéré, procureur fiscal de Tévôque; les chanoines Guillaume Mareschal et Guillaume Dubois ; Antoine Baptendier, Pierre des Costes, de GoUo et

Portier; les deux fils de M. de Saint-Marcellin, et cent cinquante-huit bourgeois.

Nous laissons maintenant la parole à M. Florimond Truchet :

Le Mystère de la Passion avait déjà été représenté à Saint-Jean de Maurienne à une époque que je n'ai pu établir. Messire Guillaume Mareschal, chanoine, parait avoir été Torganisateur de la représentation de 1573. Je possède le manuscrit de la première journée, sur la couverture duquel on lit le nom de ce chanoine : Ouillaume Mareschal, chanoyne de Vesglise de Maurienne, et un jieu au-dessous ces deux vers :

A bien servir et loyal estre

De serviteur Ton devient maistre.

Ce volume a été percé de part en part de deux coups de poignard.

J*ai encore trouvé un autre manuscrit de l'époque intitulé : Registre des affaires et négoces concernant le faict du divin mystère de la Passion, mort et résurrection de nostre Seigneur Jésuschrist devant estre represente en la présente cité Sainct Jean de Maurienne, C'est de cet intéressant document que j'ai tiré le récit de la fabrique du Mystère qui va suivre.

Le mercredi, 5 novembre 1573, dans la maison capitulaire du chanoine Mareschal, s'assemblaient sous sa présidence : messire du Boys, aussi chanoine et comme lui député du clergé; messeigneurs Jean Amed du Mollard et Claude Michaëlis, députés de la noblesse; messieurs Mathieu Dapvrieulx, Catherin Bertrand et Jean Antoine Canal, représentants de la bourgeoisie et tiersétat, pour établir la liste des cotisations destinées à couvrir les frais de la représentation du Mystère, qui fut ainsi arrêtée :

!• Les chanoines^ au nombre de quatorze ;

2* Les prébstres, au nombre de dix-neuf;

8* Les nobles, au nombre de vingt-huit ;

4* Enfin les bourgeois et le tiers-état, dont la nomenclature occupe plus de vingt-cinq pages, où ils sont classés par ordre de rues> et arrivent au chiffre de quatre cent trente-trois personnes.

Le vendredi suivant, les mêmes députés ou commissaires s'étant de nouveau réunis dans la maison d'honnête François de La Croix, afin de procéder à la détraction des personnes misérables^ ont advisé détraire tant seulement les personnes qui vont mendiant . Les commissaires du clergé promettent de déposer le rôle de leurs collègues dans la journée même, et les nobles déposent le leur incontinent, puis, par naturel consentement des assistants, rassemblée s'ajourne au dimanche suivant. Dans cette réunion, on ajoute au rôle du tiersétat les trois greffiers des cours spirituelle et temporelle de l'évêché et Ton arrête à la somme de dev^ écus à cinq florins pièce la quote part de chaque personne du tiers-état.

M' Claude Michaëlis accepte la charge de trésorier de la noblesse, et les représentants des autres corps d'état choisissent aussi chacun leur exateur particulier pour la perception de cette cotisation.

On décide que les livres et rooUes du dict Mystère seront retirés des mains de demoiselle Jeanne, veuve de M' Antoine Baptendier, docteur en droit, qui les auroit corrigé et traduit, c'est-à-dire copiés, à moindre frais que faire se pourra.

Le mercredi suivant, malgré l'absence de deux commissaires, les autres s'en vont prier M. Pierre Rapin, corrier et juge commun de la présente cité, de les accompagner chez madame de Baptendier, où ils se rendent, en effet, pour conclure le marché des livres et des rôles du Mystère en question, que feu l'avocat de

Baptendier avait copiés sur des originaux venus de loin et à grands frais. Mais voilà que tout-à-coup on apprend à M. Rapin le décès de M. Jean-Louis de CoUo (du Col) son beau-frère, le corps duquel on auroit treuvé neyé entre deicœ grosses pierres près le Pontamafrey en la rivière d'Arch, ce qui n'empêcha pas les autres commissaires du tiers-état de requérir madame de Baptendier de leur communiquer les livres du Mystère, ce à quoi elle se refusa, si on ne payait les dépenses faites par son mari. Enfin, après des pourparlers, il fut convenu que madame de Baptendier les prêterait jusqu'à la fête de Saint-André, ou bien qu'ils lui seraient payés dix écus de cinq florins pièce, oultre ce en quoy elle powiTOit estre quottisée pour les frais du dict mystère, et les commissaires signèrent cette convention.

Mais, douze jours après, les commissaires se réunirent de nouveau pour constater que les copies du sieur Baptendier c estoient manques et défaillants en plusieurs endroicts, tellement qu'il auroit esté advisé et resollu par les dicts commis de retirer de madame la jugesse de Baptendier les livres de Sainct-Michel qui sont devers elle, aux fins de les remettre avec ceux faicts par le dict sieur Baptendier entre les mains de noble Jean Loys de La Balme pour les corriger et mettre le tout en bon ordre; » de sorte qu'ils se rendirent chez madame Baptendier, qui leur remit non seulement les manuscrits du Mystère appartenant à la ville de Saint- Michel, au nombre de huit, mais encore ceux de la ville de Grenoble, reliés en peau rouge, pour le tout pariffier, à titre de prêt ou communication.

Le 3 novembre, nous voyons la même commission convenir de faire dresser une autre copie de la première

journée du Mystère, par M* Jean Chabert, moyennant salaire. Il semble, toutefois, que les commissaires ne purent s'entendre avec Jean Chabert ce jour-là; car le secrétaire de la cité, maître Jean Marquet, en fut chargé après en avoir débattu et convenu le prix, le jour de la fête de la Conception (8 décembre).

Le samedi suivant, on délibère de demander à ti^ le révérendissime évêque de Maurienne et prince, son approbation et Tautorisation de représenter le dit Mystère, au temps qui sera choisi par la commission.

Mais il restait encore à demander licence de monseiseigneurle gouverneur et du Souverain Sénat de Savoie, pour permettre la dite représentation, les assemblées nécessaires à cet effet, l'organisation et Tétude des rôles, l'exaction des cotisations ; il fallait obtenir encore des lettres contre les récusants à payer la somme à laquelle ils auront estes taxés, nonobstant toutes oppositions, etc.; délibération qui fut prise le même jour. Il fut encore délibéré que Ton ferait appel à la générosité publique pour subvenir à ces dépenses et que les dons volontaires seraient reçus par le secrétaire Marquet.

Le dimanche suivant, 1" février 1573, la commission s'assembla encore pour distribuer les rôles de la première journée à chacun des acteurs de cette pièce, qui en avaient été requis. Le zèle des commissaires était loin de se refroidir; aussi convinrent-ils de se réunir deux fois par semaine, le dimanche et le mercredi, sous peine de 6 gros d'amende.

Ils se réunirent en effet au jour désigné et résolurent d'aller, assistés de .M. le juge-corrier Pierre Rapin demander à l'évêque son autorisation de faire les répétitions dans l'église Notre-Dame. Dans cette séance, ils arrêtèrent encore que le premier versement de la cotisation serait de ung escu par chesque chief d'hostel, sauf l'avis de l'évêque et des juges mage et corrier.

Le 15 février, M»' Pierre de Lambert recevait en son palais les députés des trois états, pour la représentation du Mystère, accompagnés de M. Pierre Rapin. Après avoir pris connaissance des préparatifs que ces messieurs avaient déjà faits, Tévêque leur accorda gracieusement la permission de faire leurs répétitions dans l'église Notre-Dame, et les engagea à obtenir des personnages riches de la ville, qui n'auraient point voulu accepter de jouer un rôle, un équivalent en argent.

La première répétition du Mystère eut lieu le vendredi 18, dans l'église Notre-Dame, à une heure de l'après-midi, en présence de toute la commission d'organisation, représentant le clergé, la noblesse et le peuple. Le matin même, elle avait fait célébrer une grand'messe à six diacres, avec aultres prebstres, clercs et enfants de chœur, qui coûta 37 gros */*.

On reconnut la nécessité de faire un règlement et d'édicter des mesures fiscales, pour obtenir le bon ordre de ces acteurs improvisés, et il fut arrêté que les répétitions auraient lieu tous les mercredis jusqu'à Pâques et que ceux qui ne s'y seraient pas rendu à une heure sonnant, seraient frappés d'une amende de 1 florin, sauf motifs légitimes. Il fut interdit aux acteurs de sortir pendant les répétitions.

Cette même peine de 1 florin d'amende était la punition de celui qui aurait blasphémé en ce lieu, ou insulté, querellé ou outragé quelqu'un de l'assistance.

L'entrée de l'église Notre-Dame fut interdite à toutes les personnes étrangères à la représentation, à l'exception toutefois des magistrats, des commissaires et des . syndics, à moins de payer en entrant 4 gros de Savoie. Les personnes étrangères à la ville devaient préalablement obtenir des commissaires la permission d'entrer. L'acteur qui avait récité son rôle dans une taverne ou

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appelé un de ses collègues par son nom de théâtre» était condamné à payer 1 teston (1).

Le produit de ces amendes devait être réparti entre les pauvres et les frais du Mystère.

Ce règlement fut lu et publié dans l'église^ devant l'autel des saints Grépin et Grépinien» en présence de M. Rapin, qui en prit acte; puis Ton fit Tappel de tous les acteurs, qui déclarèrent y adhérer.

La deuxième répétition eut lieu le mercredi 24 février; à la suite de laquelle les commissaires^ réunis en séance, arrêtèrent qu'aulcung des hystoriens (acteurs) ne départira sans leur licence.

Le jour du mardi-saint, 10 mars, les personnages les plus distingués de la bonne ville de Saint-Jean s'étaient réunis pour choisir l'emplacement où l'on devait élever les échafaudages pour la représentation du Mystère. Parmi eux Ton remarquait messire Jean d'Humbert, docteur en droit, juge-mage pour Son Altesse Monseigneur le duc de Savoie au baillage et principauté de Maurienne ; messire Pierre Rapin, corrier et juge commun de la cité et ressort de Maurienne ; M* Jacques Cornuti, procureur fiscal pour Son Altesse; révérends messires Guillaume Mareschal de Luciane et Guillaume du Boys, chanoines de la cathédrale et commissaires de la part des seigneurs d'église; M* Claude Michaëlis, docteur en droit, et Jean Amed du MoUard, représentants de la noblesse ; M*' Mathieu Dapvrieulx et Catherin Bertrand, représentants de la bourgeoisie et tiers-état, et encore honnêtes Georges Boissonis et Pierre Richard, modernes syndics et bourgeois de la cité.

(i) La valeur du teston de Savoie à cette date précise ne nous est pas connue ; mais un arrêt de la Chambre des comptes, du 18 janvier 1578, la fixe à 18 sols 1 fort. {Compilation des anciens édits,,,, p. 763.)

Après avoir visité dans les environs les prés et les champs les plus propices pour rétablissement de l'échafaudage, et entre autres le pré de feu Pierre Giroult, au lieu du Clapey, oti Von ha aultrefoys représenté le mistére de Ut Pa$sion, le pré (VAmed Valet, où Von soloit tenir VescoUe, etc., la commission vint au pré de Tévêque, au pied duquel il fut décidé qu'on établirait Véchafauû ci plancheiement nécessaire, sauf toutefois le bon plaisir de M^' Pierre de Lambert, qui, le lendemaLn, accorda toute espèce de facilité à cet égard.

Le 24 mars, le règlement fut appliqué à Georges Rapin qui avait manqué à la répétition et dut payer 1 florin et, en outre, fut contraing retenir son roolle.

Depuis lors jusqu*au milieu du mois de juillet, les répétitions se succèdent presque tous les jours, pour les quatre journées du Mystère; Tévêque y assiste quelquefois.

11 est à noter que le comité se départit un peu de sa sévérité réglementaire; car le jour de l'Ascension, jeudi SO mai 1573, on lut dans l'église cathédrale le factum suivant :

f Messieurs. — Afin que de myeulx en myeulx l'on puisse amyablement et de bon cueur poursuivre à la représentation du mistère de la Passion Nostre Seigneur, les commis ont ad visé entr'eulx que ceulx qui ont incouru les poynes portées par les articles jusqu'à présent seront exempts de les payer, et à ceulx qui les ont payé l'argent leur sera rendu pour ce qu'il pourroit estre qu'ils ont eu jusqu'à présent quelque excuse. Et affinque pour l'advenir personne ne puisse fauldre à aussi digne cause. Ton vous dict et déclare que tous ceulx qui fauldront à Tad venir aux resors (répétitions) et s'en sortiront avant que le resors soit à therme sans grande nécessité et ayent au préalable obtenu licence seront contraings de payer îrremisi^îblement ce que poyne pour chesque foys. »

Le vendredi 17 juillet, les commissaires représentants des trois états, sous la présidence de M. Pierre Rapin, se réunissaient en la place de TOfficialité et décidaient que se feront monstres, c'est-à-dire exhibitions ou promenades de tous les personnages du Mystère c par la ville, le premier dimanche d'aoust à pied trestous commençant dès l'esglise de Sainct Jean, à sortir par la maison de la Donne Matta sortant du portai d'Arvan, et iront droict par la grande rue jusqu'au portai de l'Horme et de là retourneront dans Tesglise par la petite porte de M^"" le Reverendissime par la porte dessous. >

Au 23 juillet, Michaëlis, le trésorier de la noblesse, avait dépensé, pour les frais de copie et de représentation du mystère, la somme de 205 florins 7 gros et demi. M* Marquet, secrétaire de la cité, qui avait assisté à toutes les séances du comité, et qui a pris notes de ses délibérations dans un registre où j'ai puisé les indications qui m'ont servi à rédiger cette étude, posa aussi son compte particulier. Ce compte mentionne le payement que huit citoyens avaient fait par anticipation, à valoir sur la taxe qui leur serait appliquée, pour subvenir aux premières dépenses. D'autre part. M'' Marquet présente une note de fournitures, où figurent : la façon du livre de la seconde journée du dict mystère, accordé à huit florins sans y comprendre le papier, et une pièce de boys que Von a faict le pilon de Pilate quatre florins.

J'ai encore trouvé la liste de quelques acteurs qui ont accepté des rôles et se sont engagés, sous leur signature, à s*accoustrer à leurs dépens. Voici textuellement un de ces engagements, au nombre de vingt -deux dont les autres varient peu :

« Maistre Jacques Boudrey a accepté le roolle de Sathan et a promys se fournir vestements nécessaires pour troys jours, en changeant chesque jour vestement nouveau, à charge que luy en sera faict un aultant beau

que tun des siens à communs despens pour le quatiHesme jour et à communs frays. >

Parmi les vingt-deux acteurs, dont M. F. Truchet donne les noms, se trouvent : Jean Dedux, teinturier; M* Pierre Brunet; M" Jean du Noyer, notaire ducal ; Claude Bruend ; Nicolas Jugliard , marchand; noble Pierre de La Balme; noble Boniface des Costes; AmbroiseMollin; Jean Béraud et Jean Fabert, prêtres; Pierre Mestrallet; noble Jacques Portier, qui souscrit au nom de demoiselle Georges de Martin de Serraval; Claude Picollet, apothicaire.

De notre côté, nous avons trouvé les engagements de vingt-cinq autres acteurs, dont nous ne nommerons que les principaux : nobles Jacques Portier et Pierre d'Arves rempliront les rôles de deux diables, Dragon et Griffon; noble François Luciane de Maresclial, celui de Malchus, serviteur du grand-prêtre; M* Georges de Jorcin, clerc au greffe de la judicature de Maurienne, celui de muet; Etienne Rossât, cordonnier, celui du diable Cerberus; demoiselle Jeanne, fille de Mathieu d'Avrieux, celui de demoiselle de compagnie de sainte Magdeleine ; Louis Bonîer, prêtre, celui de saint Pierre; Antoine Picollet, marchand, celui de Jéroboa7n, prince des prêtres; Pierre Brunet, couturier, celui deLaquedem, le juif-errant. Mathieu d'Avrieux, qui avait le rôle de saint Jean-Baptiste, étant tombé malade, est remplacé par le chanoine Dubois.

Il est certain que ces deux listes sont loin de donner les noms de tous les acteurs.

Dès le mois d'avril et aussitôt après le choix du

local, la commission s'était préoccupée de la construction des échafaudages. Le 16 et le 18 de ce mois, elle fit publier, dans les carrefours de la ville et sur la place du Pointet- du -Bourg, la mise aux enchères de cette entreprise, qui fut adjugée à Jean Dedin, serviteur de la ville, le dimanche 19, pour le prix de 420 écus de 5 florins pièce. Voici les principales conditions :

1' L'échafaudage sera en forme de croissant de lune; il aura vingt-quatre pieds de largeur et cinquante-deux toises de longueur sur le devant, sans y comprendre les escaliers, qui seront placés des deux côtés.

2* Il sera fait en bon bois, de sorHe que les pos (planches) qui seront mises et serrées dessus ne branleront aucunement,..., tellement que les historiens que par dessus passeront à cheval, puissent aller et venir en asseurance.

L'entrepreneur fournira toutes les cercles pour la tapisserie, clous ^nataillés^ taches et généralement toute espèce de ferrement nécessaire tant pour le plan chauffaulx, sousteneynent d'icelluy, que pour les stations et membres que conviendra faire, comme paradis, enferty montaignes, pilliers, croiXy sepulchres, rouf fies (sic) requis de faire à bois et juste (boiserie). La façon de ces stations reste au compte de la ville, le bois et les cordages étant seuls à la charge de l'entrepreneur.

4** Tous les bois seront plantés et posés huit jours avant la fête de Saint Jean-Baptiste. L'échafaud sera terminé douze jours avant la représentation. Si celle-ci ne peut commencer le jour de

la fête de Sainte Magdeleine (22 juillet), comme il a été décidé, Téchafaud restera en place jusqu'à la Saint Michel (29 septembre), sous la garde de la ville.

Une entreprise plus artistique fut confiée le 20 mai a M' Jacques Roche, peintre de Sollières. 11 s'engage, moyennant la somme de 300 florins de Savoie, *ï à fournir pour le dict mistère toutes peintures, coleurs, pouldre, or en feuille et aultres peintures nécessaires, et le tout mettre en œuvre, fournir et faire toutes (fmdàmes^ perruques, ailes des anges j, testiêres, gorges des diaMes, peitf turcs de îetœs accQUstrementSj faJntîscs et aultres choses àfeu^ mussi peindre des taurha/iSj tous téatres, prisons, raonumeyits^ temples et aultres stations et choses nécessaires. »

Tout doit être achevé le 10 juillet. En outre des 300 florins, la ville fournira le lojrement et la nourriture à Jacques Roche et aux ouvriers qu'il amènera; elle fournira aussi tous les matériaux: hois, cordages, clous et autres ferrures, toiles pour la gorge d'enfert, habits de diables, poits (poix) des perruques et barhes, etc. Tous les objets que Roche confectionnera ou peindra demeureront la propriété de la ville.

La représentation ne put pas commencer le jour de la fête de Sainte Magdeleine; mais tout porte à croire qu'elle eut lieu peu après la matisire du premier dimanche du mois d'août.

Le lecteur est peut-être désireux de connaître ce Mystère qui, pendant six mois, fut Tunique préoccupation des trois ordres de la communauté de Saint-Jean et qui, pendant les quatre jours que

dura la représentation, les esmut si fort à liesse et dévotion. Grâce à l'obligeance de M. F. Truchet, nous pouvons le satisfaire sur la première journée ; quant aux trois autres, malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible de les trouver.

C'est un grand et gros volume de cent quatrevingt-sept feuillets; les six premiers et les deux derniers ont été arrachés. Si, comme il est probable, les trois autres volumes étaient aussi considérables, les acteurs, surtout dans les rôles principaux, ont eu un prodigieux travail de mémoire. Dans la première journée, ils sont au nombre de quatrevingt-sept, et la plupart ont dû figurer dans les trois autres journées.

Le drame est calqué sur l'Évangile, dont il suit le récit pas à pas, y prenant tout le thème des dialogues et l'entremêlant de monologues, de prières, de chants, des scènes de tavernes, de conciliabules des Juifs, decomplots dans les enfers, d'entretiens pleins d'amour pour les hommes et de pitié pour Jésus souffrant, entre Dieu et les anges, etc. Inutile de dire qu'il y a des longueurs qui ne supportent pas la lecture, des naïvetés qui font sourire, des grossièretés qui révoltent.

Le xvr siècle n'était pas le xix'. Notre art compassé et nos délicatesses exciteront peut-être les mêmes sentiments dans trois siècles, s'il y a encore alors une langue et des langues françaises. Mais sous cette forme, qui ne ressemble en rien à celle de notre temps, il y a un fond immuablement vrai et touchant.

La scène s'ouvre à Jérusalem dans le cabaret de

la mère Heidroit. Quatre voleurs discutent les moyens de se procurer des habits et de l'argent. Ils feront partie de la bande qui ira prendre Jésus au Jardin des Oliviers, et la mère Heidroit portera la lanterne.

Jésus est à table chez Simon, le lépreux qu'il a guéri. Marie-Magdeleine, la pécheresse convertie, entre et répand des parfums sur sa tête. Murmures secrets des apôtres. Voici le commencement du long monologue de Judas :

A quoy sert la perdicion De ceste liqueur^précieuse ?

A quoy sert mynistration Quant la chose est infructueuse ?

C'est trop folle présomption A ceste femme vicieuse Et me deplaist Toblation Qui m'est à perte dommageuse.

N'eusse pas beaucoup mieux esté D'avoir cest oignement vendu Que sans prouffit l'avoir perdu Sans qu'il fust aux pouvres gecté ?

Folye est l'avoir respandu, Car je croy qu'il eust bien rendu La somme de troys cens deniers, Desquels pour le moins j'en eusse eu Trente pour ma part des premiers.

C'est le premier pas vers la trahison et les trente deniers seront le prix du Juste. Cependant Pierre et Jean vont à Jérusalem prendre Tânesse et l'ânon de Zachée. De Béthanie à Jérusalem, les apôtres se communiquent leurs réflexions.

Saint André:

Chemynons

Après Jésus et le suivons Sans jamais s'eslongner de luy, Car qui veult estre recuelly Devant Dieu pour à jamais vivre Doibt bien le doulx Jésus ensuyvre Et souvent en avoir mémoire.

Si qu'après la vie transitoire Ayons tellement milité Qu'aller puissions en la cité De la haulte Jérusalem Avecques Jesus-Christ, Amen.

Pendant ce temps, à Jérusalem, diverses assemblées ont lieu, animées de sentiments bien opposés. Puis la foule sort de la ville, portant des rameaux, et, quand le Sauveur approche, chacun fait éclater sa joie.

Zâché :

Voici nostre benoist Saulveur Qui nous vient icy visiter.

Si devons pour nous acquiter Luy faire triomphant honneur.

C'est le Roy bennin sans rigueur.

Voicy nostre benoist Saulveur Qui nous vient icy visiter.

C'est^le Roy bennin sans rigueur Qui dessus nous doibt dominer.

Véronique :

O doulce consolation !

Liesse et jubilation Soit à la fille de Syon Qui présentement le reçoit.

Digijized by VjOOQIC

Benoist soit l'œil qui Tapperçoit.

Benoist soit le cueur qui conçoit

Ton amour par dévotion,

Ta saincte Visitation ,

Ta clère illumination

Nous doint telle inspiration

Que par ce moyen mieulx nous soit.

Simon le lépreux :

0 benoist Saulveur, 0 vray Rédempteur D'humaine nature! A toy soit honneur, Puissance et valleur.

Plus qu'à créature !

Célius :

0 Roy fleurissant Des haulx cieux yssant !

Vray Emanuel Tout dueil guérissant Et nous congnoissant.

Peuple d'Israël !

Manassès :

Voici le Roy bennig et doulx Par lequel nous espérons tous Estre mys hors de servitude.

Gloire, honneur et béatitude, Sire, soit à Dieu et à vous !

Il y a aussi les chœurs des enfants.

Benjamin :

Chantons par modulation Chant de liesse.

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