ODO
Elidd :
Faisons par exultation Feste à largesse.
Japhet :
Exaltons la Rédemption De nostre humblesse.
Abel :
Disons tous l'exaltation De telle haultesse.
Jésus se rend au temple et, arrivé sur le parvis, il annonce avec des larmes la ruine prochaine de la ville. Puis il retourne à Béthanie chez Lazare, où il a laissé sa Mère, qu'il prépare doucement aux douleurs qui approchent. Chaque jour, il va au temple pour prêcher : les discours que le poète met dans sa bouche, sont tous tirés de l'Évangile.
Le poète descend dans les enfers, qui sont fort troublés. Des disputes y éclatent et les diables finissent par battre Satan, qui remonte sur la terre avec Bérith. Satan va tenter plus vivement Judas, pendant que Bérith s'occupe des princes des prêtres et des pharisiens. Ceux-ci ont déjà tenu de nombreuses assemblées, sans pouvoir s'entendre sur les moyens de perdre le Sauveur. Judas se présente et les tire d'embarras, en le leur vendant trente deniers, la somme qu'il aurait pu voler sur la vente des parfums de Magdeleine.
Ici reparaissent les voleurs. Comme ils ont fait une bonne capture, ils boivent et dansent chez la mère Heldroit. C'est là qu'un serviteur du grandprêtre va les chercher pour qu'ils se joignent à la
bande de valets et de soldats, qui attend l'heure d'aller, sous la conduite de Judas, se saisir de Jésus.
Le récit de la dernière Gêne, de l'institution de l'Eucharistie, des dernières recommandations du Sauveur à ses apôtres et de la trahison de Judas, est presque une traduction dialoguée des Évangiles. Une scène particulièrement touchante, c'est celle du Jardin des Oliviers. Pendant que Jésus sue sang et eau, les cieux s'ouvrent et l'on entend les anges supplier Dieu le Père d'atténuer les rigueurs de sa justice sur les hommes, pour que l'humanité de son Fils ait moins à souffrir. Ils obtiennent seulement la permission d'aller le consoler. Michel, Raphaël et Uriel descendent aussitôt et , s' agenouillant autour du divin Patient , lui adressent chacun un petit discours.
Cette première partie du Mystère finit au moment où les soldiits, ayant pris et lié Jésus, l'emmènent chez Anne, en continuant de l'injurier et de le frapper le long de la route.
Gomme nous l'avons dit, tout le reste du Mystère représenté en 1573 nous manque.
M. F. Truchet nous a communiqué un autre manuscrit complet du Mystère de la Passion, en deux volumes et en deux journées. Au commencement du second volume on lit ce dystique :
Prius huic operit sit gratta Pneumatis Almi. Mejuvet et faciat quod utile fiât (1).
(1) Que la grâce du Saint-Esprit préside à cet ouvrage. Qu'elle m'assiste et qu'elle fasse qu'il soit utile.
Au bas de la page, on lit : Van depuis V enfantement de la Vierge 1541 (1). C'est probablement la date de la représentation et, bien que le manuscrit ne le dise pas, diverses circonstances nous font croire qu'elle eut lieu à Modane.
Il y a entre ces deux Mystères des différences considérables. Dans le second, la première journée a soixante-douze acteurs. La seconde en a soixantesept, dont trente-trois ne figurent pas dans la première. Le drame n'est également qu'une succession de dialogues, suivant pas à pas le récit évangélique et y mêlant toutes sortes d'incidents plus ou moins fantaisistes. Il se termine à la Résurrection du Sauveur et à sa Descente aux Enfers.
Ce qu'il faut surtout remarquer, dit M. Truchet en terminant son étude, c'est la possibilité, au xvi* siècle, de trouver, dans la petite ville de Saint-Jean de Maurienne, une centaine de personnes suffisamment lettrées pour apprendre un rôle, assez intelligentes pour le jouer passablement, et dont plusieurs assez riches pour se charger des frais des costumes. Or ce fait ne s'est pas présenté en Maurienne, seulement dans la ville de Saint- Jean...; mais encore dans d'autres communes, à Saint- Michel par exemple, qui pr^te les livres du Mystère pour les copier; à Modane, où plusieurs pièces de même nature furent aussi jouées ; à Bessans, où j'ai retrouvé une partie des manuscrits du même Mystère, et surtout à Lanslevillard, où fut écrit et représenté un autre drame, la Dioclétiane, composé par Jacques Sybille qui se qualifie lui-même de maurianoys.
A ces communes, ajoutons celle de Saint-Martin (1) L'année commençait à Noël.
de la Porte, qui, en 1565, représentait le Mystère de son patron, saint Martin de Tours (1); celles de Saint-Michel, de Beaune, etc., où la Passion fut représentée vers la même époque.
Ce fait est très remarquable, en effet, et la conclusion qui en ressort immédiatement, c'est que l'instruction était en ces temps beaucoup plus grande, beaucoup plus répandue que ne le disent leurs détracteurs modernes.
Mais, pour bien apprécier ces représentations, il faut se placer à un point de vue plus élevé. Ce ne sont pas des représentations théâtrales proprement dites: ce sont des actes religieux; une profession publique et commune de foi chrétienne, faite par des populations tout entières; un moyen qu'elles croient propre à apaiser la justice de Dieu dans les calamités publiques; l'accomplissement d'un vœu fait au pied des autels par leurs délégués et en leur nom. La foi religieuse est le principe de la vie sociale ; le foyer où se fondent les passions, les jalousies et les luttes de classes; et l'on a pu voir que les questions d'amour-propre n'entrent pour rien dans la distribution et l'acceptation des rôles. Dans cet acte public de Christianisme, il n'y a plus ni prêtres, ni nobles, ni bourgeois ; il n'y a que des chrétiens, prêts à payer également de leur bourse et de leur personne.
Gela n'est plus dans nos idées ni dans nos mœurs; cela nous parait quelquefois grotesque; cela môme n'est pas absolument à regretter. Peu
(1) Publié par M. F. Truchet. (Travaux de la Société d'histoire.,., t. V).
importe : il n'est pas moins vrai que ces marchands, ces prêtres, ces cultivateurs, ces nobles, ces ouvriers, réunis sur le Pré de TÉvêque, au mois d'août 1573, pour la représentation, à laquelle ils se sont obligés par vœu, du plus grand fait religieux, du grand fait de tous les siècles, du fait suprême du ciel et de la terre, ont, au moins sur ce terrain, un même esprit et un même cœur; ils sont une communauté, et le lien qui la forme est le seul lien vrai, solide, noble et immuable des âmes; les liens humains se relâchent parfois, et même se rompent en partie. Il y a des tiraillements douloureux, il ne faut pas le nier, mais le lien essentiel reste et le mal est guérissable.
Voilà surtout ce qu'il faut voir dans les vieux Mystères, comme dans les vieilles associations; et alors on n'est plus choqué du style, de la naïveté, de la grossièreté même de certains détails. Notre habit nous paraît plus beau, et, sous plusieurs rapports, il l'est réellement; mais avons-nous plus de vie et de santé? Là est toute la question.