CHAPITRE XXIX
La Fête de la Confrérie du Saint-Esprit. Un Écolier au XVI« siècle.
C'est un véritable voyage de découvertes que l'étude des institutions et des mœurs de nos ancêtres. On se demande si Ton ne pénètre pas dans un autre monde; s'il est possible que ces hommes, ces lois, ces usages aient existé là où nous sommes, et que trois siècles seulement nous en séparent, même beaucoup moins, car ce ne fut guère que vers le milieu du xviii* siècle que se produisirent, chez nous, les premiers craquements de l'ancienne société.
Le lecteur désire peut-être avoir des détails plus circonstanciés sur cette curieuse fête de la confrérie du Saint-Esprit, qui est, à notre avis, l'un des faits où se montre le plus la différence totale de ce que nous pouvons appeler l'ancien monde et le monde moderne. Nous allons le satisfaire, au moins en partie.
Le 27 novembre 1536, les prieurs, Antoine Truchet et Claude Ruffi, dit Marquet, devant fournir chacun un bœuf pour le repas du mardi de la Pentecôte de l'année suivante, font une convention
devant le juge-corrier. Marquet fournira le bœuf dû par son collègue. Ce bœuf sera « beau, bon, recevable, au jugement de gens probes de la ville choisis de part et d'autre, pour la confrérie que le dit noble Antoine doit faire avec le même Ruffi et avec Richard Séchai ; il le nourrira et engraissera comme le sien jusqu'à la veille de la Pentecôte, et ce jour-là il les mènera tous deux à Tabattoir où Truchet choisira celui qui lui conviendra. » Truchet paiera 80 florins. Ilyades accords particuliers pour les cas où le bœuf viendrait à périr par accident ou par la faute de celui qui le soignera (gubernatoris ejusdem), ou Marquet ne remplirait pas son ejigagement, ou la confrérie n'aurait pas lieu.
Un autre acte du 27 avril 1537 dégage Marquet des obligations stipulées dans le précédent. Truchet lui paiera 30 florins petit poids; il lui abandonne tout ce qui a déjà été retiré et tout ce qui le sera encore, au nom des deux prieurs, pour la confrérie : blé, vin, argent; si le blé que Marquet a envoyé aux syndics vient à périr, ce qu'à Dieu ne plaise, Truchet devra de nouveau fournir sa part et Tacheter de Marquet. A ces conditions, Marquet se charge de tous les frais et de tous les embarras du repas, auquel Truchet aura droit d'assister et d'invilcr neuf de ses parents à son choix(l).
Nous avons déjà deux bœufs, le pain et le vin de la confrérie. Mais qu'est-ce que Marquet doit y ajouter? Il y avait sans doute un règlement écrit
(1) In cena dicto nobili Anthonio Truchet compriore et novetn aliis parte ipsius nobilis Truchet de ejus parente et atfnltate eligendis.
dans un acte ou fixé par la coutume, la grande loi de l'époque.
A Modane, le règlement de 1538 contient les articles suivants :
A esté ordonné que les prieurs de la dicte confrarie soint tenus libvrer ainsi qu'est accostumé les dictes festes de Penthecostes, scavoir une seillie de potaige de chastaignes pour chescung confrère.
Item seront tenus libvrer chescune des dictes festes vingt six onces de lard de porceau cuyct pour chescung confrère.
La confrérie ne fournissait rien de pîus^ sauf le pain et le vin, et le règlement déclare que « Doresnavant ne se doibvent mectre aulcunes poUailles ny pollatons aux despens des dictes confraries, ï>
A Saint-Jean, le règlement nous manque. Mais nous allons voir que le prieur des nobles fournissait beaucoup de choses à ses frais, et il y avait trop de rivalité entre les deux ordres, pour que son collègue laissât les bourgeois se contenter de bœuf et de pain.
Le manuscrit, où nous puisons les détails qui suivent, est un peu au-delà des limites où s'arrête cette histoire; mais l'auteur a soin de déclarer, à chaque instant, que tout s'est fait conformément à la coutume, de sorte que nous pouvons nous permettre d'offrir à nos lecteurs quelques tranches de son livre.
En l'année 1605, Balthazard Baptendier était curateur de Pierre Sauvage, fils unique de Georges et frère de défunte Anne Gasparde, première femme du dit Baptendier, à qui elle avait laissé son héri-
tage. Pierre vivait chez son beau-frère et suivait les cours du collège de Lambert. En curateur prudent, Baptendier inscrivait, avec force détails, dans un livre, toutes les dépenses qu'il faisait pour son pupille. C'est ce livre que M. le comte d'Arves a eu la bonne fortune de retrouver dans ses archives et Tobligeimce de nous communiquer.
A la date du 28 mai, veille de la Pentecôte, Baptendier écrit : « Estant le dict noble Sauvage menassî^ de quelques gentilshommes de la cité luy donner le chappellet de prieur pour la noblesse pour Tannée suyvante et désirant pour ceste occasion se trouver en équipage honneste, en cas qu'il ne le peult reffuser, oultre que la quallité et moyens d*icelluy le peuvent permettre, auroytpryé le dict Baptendier son curateur le fournir au moings de ce dont le dict noble Sauvage havoit le plus de besoingt. »
En conséquence, Baptendier achète au futur prieur un chapeau noir doublé d'armoysin mesine coidleur garny de son cordon, du prix de 7 florins; une paire de bas d'estame verd; de belles jarretières verdes et troys quarts d'aulne de rybans mesme couU leur pour faire d'attaches de solliers, coûtant treize âouls et demy; et une paire de solliers à troys semelles neufs^ coûtant quarante six soûls.
Le lundi de la Pentecôte, au matin, la noblesse s* assemble dans le cloître de la cathédrale et Pierre Sauvage est nommé prieur pour l'année suivante, avec M* Bernardi et Jean Soudan élus par le tiersétat. Gomme le soir de ce môme jour il devra se rendre, en honneur et rang de prieur élu, au Pré de
rÉvéque, Baptendier achète detuv torches blanches Tune aiujc hom^nes et Vaultre aux femmes, qui fussent bastantes pour allumer au retour du grand pré... et là entretenues jusques à la fin du bal et de là à la mayson de chesque prieur.
Sauvage revient du bal, accompagné des autres prieurs, des prior esses, des violons et des tambours, et d'une suite nombreuse. Selon Tusage, on sert une collation : douze onces de dragées, deux tasses de griottes confites, deux tasses de noix confites, deux tasses de gelées de raisins marins, douze pots de vin clairet de Princens et neuf pots de vin blanc. On casse quelques verres et quelques tasses.
Au mois de juillet, on songe déjà aux préparatifs du repas de l'année suivante. On achète cinq livres de sucre, une partie au prix de ty^ois florins la livre, l'autre à trente-quatre sous la livre. On fait des confitures de raisins marins donnés par dame Antoinette Mareschal, veuve de Jean-Amé du MoUard. On achète aussi de la cassinade à vingthuit sous la livre. On fait des confitures de griottes et de noix au miel : le miel coûte six sous la livre.
Les dépenses que la coutume indiquait aux prieurs pour la fête de la confrérie étaient de deux sortes : les unes étaient considérées comme obligatoires, c'était de distribuer une aumône aux pauvres et d'inviter à dîner le jour delà Pentecôte les prêtres de la ville et les proches parents ; les autres, facultatives bien que de coutume, consistaient à assister au repas public et à y faire des invitations plus ou moins nombreuses, à leurs frais. Sauvage, étant mineur, aurait pu se dispenser des secondes et son
curateur le lui conseillait. Mais le 28 avril il déclara que € Puys que ceux qui l'ont précédé en ce rang de prieur pour la noblesse avoint tous faict quelques frais, marque de leur bonne vollonté, et qu'il n'esloitpas assuré la faire une aulre foys en sa vye, il vouUoyt, entendoit et prioit faire provision bastantti et nécessaire pour le disner et soupper de tel nombre de gents qu'il remettoit au dict sieur Baptenilier par rooUe lequel il feroit dresser par son précepteur. >
Le 6 mai, Baptendier envoie, au nom de son pupille, sept setiers d'orge et trois setiers de seigle, pour l'aumône. La réception en est faite par Claude de Châteaumartin, syndic, Henri Rolaz, consyndic, Claude Sibué, Dalpettaz, procureur général des pauvres, et M* Jacques Valliend, secrétaire de la politique de la ville. Comme le blé envoyé parles prieurs de la bourgeoisie pesait davantage, il fallut envoyer encore cinq quartes d'orge et une quarte de seigle. Puis, toujours conformément à l'usage, le prieur invita à déjeuner les six receveurs du blé.
Pour l'honneur du prieur, Baptendier lui achète un chapeau noir fin doublé de taffetas renforcé, ayant coiffette de mesme, avec un cordon double de taffetas, et une douzaine d'aiguillettes, et lui fait faire un nuiuteau à la française, couleur de rose sèche,- de deux aunes de drap de Languedoc, avec galons et broderies de soie de même couleur. Ce manteau revient, façon comprise, à 31 florins et demi. On lui achète encore des souliers de maroquins à trois semelles et à talon haut.
Le 20 mai, veille de la Pentecôte, Pierre Sauvage part pour Modane avec damoiselle Gasparde Rembaud, femme de son curateur, pour assister à la représentation du Jugement dernier, qui aura lieu le lendemain. Baptendier, se trouvant seul, prie damoiselle Antoine Mareschal, femme de noble Pierre- Marie Bourdin, « tant pour pourvoir à ce qui estoit requis pour le pain bénit, que pour tenir le rang et place de la prioresse pour la noblesse, » et il lui fait présent d'une paire de gants d'occagne de senteur, qu'il avait achetée pour sa femme, si elle eut été présente et eût rempli le même office.
Cependant les pains bénits sont apportés à la maison Sauvage : il y en a deux : un pour l'église paroissiale Notre-Dame, un autre plus petit pour Saint-Christophe. On y a employé trois quartes de froment, dont deux ont été fournies par les deux prieurs du tiers-état. Ils sont déposés dans une salle ornée de feuillages, et entourés de douze douzaine de micons, que les prieurs enverront à leurs parents et amis. Les alentours de la maison ont été soigneusement nettoyés. La façade, l'escalier, le corridor conduisant à la salle du pain bénit sont également ornés de feuillage. La noblesse et les principaux bourgeois arrivent. Les cloches annoncent la messe paroissiale. Aussitôt les deux cortèges se mettent en marche.
Laissons celui, plus modeste, qui va à Saint- Christophe. C'est à Notre-Dame qu'a lieu princi- , paiement la fête de la confrérie. Le cortège est précédé du tambour et du fifre de la garnison du fort, qui déjà de grand matin ont donné une aubade
au prieur de la noblesse: le lundi et le mardi, ce sera le tour des prieurs de la bourgeoisie. Ils sont suivis d'une femme portant le pain bénit surla tête, autour d'elle des valets partent les micons dans des corbeilles. La prioresse, représentant le prieur absent, a le chapelet de la confrérie ; elle est précédée d'un valet portant le flambeau qui sera offert avec le pain bénit, et suivie des invités en grande toilette.
Après le diner, « les prieurs et prioresses, ne voulant omettre aulcune des cérémonies et coustuiîies anciennement observées en la présente cité j aiisdictes festes de Pentecostes, après les actions
» de grâces à Dieu accoustumées, » vont danser au
Pré de l'Évoque, où le prieur de la noblesse a fait porter une collation composée de dragées et d'une douzaine de pots de vin tant rouge que blanc. Les prieurs et prioresses du tiers-état ont dîné chez lui. Ils lui feront les mômes politesses le lundi et le mardi. Remarquons que, depuis l'époque où le tiers-état a acquis le droit d'avoir deux syndics, il a aussi élu chaque année deux prieurs. La prioresse est la femme du prieur ou, s'il n'en a pas, une parente à son choix.
Le souper a lieu au Pré de l'Évêque ou, comme en 1606, chez les prieurs, après les danses au son du tambour, si l'on n'a pas trouvé de violons. Chaque prieur rentre chez lui, précédé de flambeaux et suivi de ses invités. Il porte toujours le chapelet de la confrérie. En 1606, Baptendier se contenta de distribuer des confitures et une quinzaine de pots de vin, réservant le reste pour le jour du festin, où le prieur serait présent
Le repas était fixé au dimanche suivant, fête de la Trinité. Noble Claude de Ghàteaumartin monta à cheval et alla porter les invitations du premier prieur, premièrement à la famille Mareschal de Saint- Martin la Porte. Des ouvriers transportèrent et dressèrent les tables au Pré de FÉvéque. Une armée de cuisiniers et d'aides envahit les maisons des trois prieurs, surtout celle de Baptendier, au sommet de Beauregard, où demeurait Pierre Sauvage. Déjà, depuis huit jours, d'autres ouvriers avaient été occupés à cribler le blé, à le porter aux divers moulins, à plastrir le pain, à le porter au four et à l'en rapporter : pain d'orge pour l'aumône à tous les pauvres qui se présenteraient, pain gniaz pour les servants, pain blanc pour les invités. Pour les confrères, le pain se faisait au four de la confrérie, comme nous avons dit.
Les servants de la noblesse au repas étaient, selon la coutume, les py^ocureurs des âmes, c'est-àdire des pies causes, les bénytiers (clercs) et les marigliers (marguilliers) des trois églises.
Tout ce monde travaillait jour et nuit et, pour le désaltérer, les tonneaux recevaient de larges saignées.
Vous voudriez savoir, chers lecteurs, ce qui cuisaient dans les casserolles et les tourne-broches des trois prieurs de la confrérie. N'oubliez pas qu'il ne s'agit que de l'accessoire libre, fait en l'honneur des invités étrangers à la confrérie, mais dont les confrères prendront aussi leur part; le fond du dîner, les deux bœufs, et ce que le règlement et la coutume prescrivent, se prépare dans le
four de la confrérie. N'oubliez pas non plus que chaque famille a des invités et tient à honneur d'augmenter pour elle-même le menu réglementaire.
Or, ni Bernard ni Soudan ne nous ont laissé 1
leurs livres déraison. Mais voici les pièces qui j
s'amoncelaient dans la cuisine de Balthazard Bap- '
tendier, en Thonneur et aux frais du noble prieur ]
Pierre Sauvage : \
Deux faisans gentils apportés d'Albane, au prix de 6 florins;
Cinq faisans de Saint-Alban des Villards, à 32 1
sous pièce;
Une grosse faisande de mer, coûtant 4 florins ; |
Quatre perdrix, 10 florins; deux peTàvix gringes et une beccasse, 5 florins; i
Un mouton, 8 florins ; Baptendier, le trouvant un \
peii maigre et non souffisant pour le disner et le souper, y ajouta un demi-mouton bon et gras, 1 ducaton, soit 6 florins 8 sous.
Deux veaux de Jarrier, pour le verny nécessaire au âict convy, 23 florins 4 sous ;
Vingt-cinq livres de bœuf, 43 sous Vi ;
Deux marmottes salées, 5 florins ;
Trois langues de bœuf salées, 5 florins;
Six chappons de graisse, 15 florins ;
Six chapponneaux médiocres, 13 florins ;
Un gros chappon, d'haute graisse, 44 sous;
Douze poules, 12 florins ;
Quarante-quatre paires de poulets, 14 florins;
Douze paire de pingeom, à 10 sous la paire; plus, huit paires prises à la pingeonnière de la maison;
Deux coqs d'Inde, 14 florins ;
Cinq levreaux, 3 florins 11 sous;
Trois jambons, à 6 sous la livre ;
Quatre pâtés de venaison, 5 florins et un pot de vin;
Trente-six douzaines d'œufs; quarante-six pièces de saucisses;
Deux petits cochons de lait (porcellons), 11 florins ; etc., etc.
Pour le dessert, Philibert de Ghabert étant allé à Turin voir le Saint-Suaire, en avait rapporté des dattes, des olives et plusieurs autres choses parmi lesquelles des artichauts. On acheta un vacherin pour les potages, un gros fromage de la Maurienne, six fromages à gratter, des oranges, des citrons, des monceaux de poires, de pommes, de châtaignes et de pruneaux.
Quant au vin bu le jour du festin, Baptendier le porte à au moins six barreaulœ, ce qui ferait près de quatre hectolitres .
La dépense totale faite par Pierre Sauvage s'élève à environ 472 florins petit poids.
Baptendier termine le compte de la dépense des
fêtes par ces mots : « Le tout faict à bonne fin et
pour le mieulx et suivant la voUonté du dict noble
Sauvage.
« Laus Deo Virginique Matri. >
Il y a des frais dont Baptendier réserve l'évaluation au conseil de famille, lors de la majorité de Pierre Sauvage : c'est la valeur de diverses fournitures qu'il a faites lui-même et celle des nappes et serviettes perdues, des plats, assiettes, verres et
écuelles cassées ou disparues. Plusieurs de ces objets avaient été empruntés, ce qui embarassait assez le prudent curateur.
La dépense du tambour et du fifre, le jour de la Pentecôte et le jour du festin, est évaluée à 1 florin par jour pour chacun, et Baptendier donna aussi à chacun 2 florins, comme les prieurs de la bourgeoisie ; mais il note que le fifre avait été amené par le tambour, sans qu'on Teût demandé.
Les dépenses inscrites par Baptendier comprennent aussi le souper qui eut lieu au Pré de rÉvôque après les danses. La confrérie revint en ville avec la même solennité que le jour de la Pentecôte.
Prenons encore quelques notes dans le livre de tutelle de Pierre Sauvage.
Son tour d'offrir le pain bénit arriva le 20 juillet 1606, deux mois après qu'il l'eût fait, en partie, comme prieur de la confrérie du Saint-Esprit. Le pain bénit est un signe de fraternité chrétienne. Naturellement, chacun le faisait selon ses moyens. Baptendier « ne voullant manquer au debvoir de sy bon œuvre pour l'honneur de Dieu premièrement et de la mayson des hoirs Sauvage, » y employa 14 quartes de froment tant pour le pain bénit, que pour les micons. Les frais accessoires s'élevèrent à 28 florins Va. sans compter deux pots de vin et le dîner qui furent donnés ce jour-là aux deux fourniers.
L'usage d'ajouter un pot de vin au prix d'un travail était général dans les familles riches. Le tailleur apportait un habit; le cordonnier, des sou-
liers; le maçon remettait la note d'une réparation; ils recevaient, en sus de l'argent, leur pot de vin de bonne amitié. Dans certaines circonstances, l'usage voulait que l'ouvrier fût invité à dîner avec la famille. Baptendier inscrit soigneusement ces pots de vin et ces dîners dans les comptes de son pupille.
Le 20 juillet 1605, Sauvage pria son curateur de lui permettre d'aller au Gharmaix accomplir un vœu qu'il avait fait lorsque la peste ravageait la ville. Baptendier y consentit, et lui remit 7 florins Vf, tant pour la dépense du voyage, que pour la rétribution d'une messe qu'il devait faire acquitter. Mais il y eut d'autres frais. Le voyage dura deux jours. Il fallut louer un cheval et un homme pour le conduire. De plus, Sauvage perdit une partie des harnais. Bref, la dépense s'éleva à 22 florins, ce qui vaudrait, aujourd'hui, plus de 70 francs.
Nous avons dit que Pierre Sauvage suivait les cours du collège. Les professeurs ne prenaient pas pension dans l'établissement et ils acceptaient volontiers les petits cadeaux de leurs élèves. L'usage s'était introduit, presque depuis la fondation du collège de Lambert, que, chaque année au mois de décembre, les élèves de chaque classe offrissent un chapeau à leur professeur. En 1605, la part de Pierre Sauvage, qui était dans la seconde classe, fut de quatre sous, ce qui, le prix du chapeau étant de 7 florins, suppose vingt -un élèves. Son professeur était maître Rembaud. Au mois de janvier suivant, il lui offrit encore wn flacon
de vin du meilleur de la maison contenant trois pichelettes et un tncchon. La femme d'un autre profesfesseur, nommé Jean Mottard, avait une boutique d'épicerie et de droguerie; lui-même tenait les livres, papiers, plumes, etc., dont les élèves avaient besoin. Cependant Baptendier acheta pour son pupille, à Ghambéry, au cloistre devant Véglise Saint'Doyninique, une superbe écritoire du prix de deux florins, c en cuyr bouilly avec ouvrage doré, tant le canon que la pierre ayant ses attaches de rybants avec houppes de soye bine céleste accompagné d'un ganivet (canif), ou tranche plume de Parys ayant le manche d'os blu de la couUeur des attaches et deux plumes dedans. »
Les jeunes gens riches avaient un précepteur qui les accompagnait au collège et leur donnait des leçons à la maison. Il recevait pour tout salaire la pension. Pierre Sauvage eut pendant deux ans pour précepteur un nommé Antoine Luyset, auquel il fit cadeau d'un chapeau de 7 florins, mais qui le quitta au mois d'octobre 1606, « pour aller à Ghambéry ou aultre part chercher fortune ou commodité pour faire les études hors de sa patrye ; » ce qui contraria fort Baptendier, car son pupille était un peu étourdi et vaniteux, comme ses comptes en font foi.
Pour revenir du collège au manoir de la rue Saint-Ghristophe, il passait par Romassot, perdait ses belles jarretières vertes, les aiguillettes de couleur de ses souliers, et .faisait à son haut-dechausses certaines déchirures, qu'il fallait rabiller^ ce qui coûtait 2 sous. Il lui fallait des bas-de-
chausse {bas) en cadis vert, piqués de soye verte, avec semelles en drap du pays pour l'hiver, en drap fin pour Tété ; des habits, comprenant le haut-dechausses et la casaque à basques (bastines)^ en drap vert obscur, orné de galons de soie, et la casaque doublée de cordillat rouge, ce qui coûtait près de 44 florins. En hiver, il avait des mytaines de peau avec deux aunes de rubans pour attaches. Il se faisait tondre à la maison, où maître Ogier se rendait tout exprès, moyennant 3 sous.
Il était paresseux aussi. Quand Baptendier le pressait d'étudier ou refusait d'acheter ce qu'il voulait, il menaçait de quitter la maison et de temps en temps il s'esquivait à Saint-Martin-la- Porte chez son oncle, noble François Mareschal, en sorte que son curateur était obligé, pour ne pas le laisser perdre son temps, de lui envoyer un valet et un cheval loué de quelque hôtelier de la ville. Gomme de juste, la dépense était portée à son compte: location du cheval, 2 florins; location de la selle chez le sellier, 8 sous ; un fer à remettre, 7 sous. Néanmoins, comme l'écolier avait des sentiments chrétiens, entretenus par la pratique des devoirs de la religion et par les bons exemples de la famille Baptendier, il rentrait vite dans l'ordre, sauf à s'échapper de nouveau quelques jours après.
Voilà ce que le livre de maison tenu par Balthazard Baptendier nous apprend sur Pierre Sauvage et suf le système d'éducation en usage dans ces temps arriérés.
Quant à la raison pour laquelle la noblesse choisit ce jeune homme pour prieur de la confrérie
du Saint-Esprit, elle peut se tirer tout entière des dépenses qu'imposait l'honneur de porter le chapelet de la confrérie.
Et si Ton veut savoir notre avis sur la confrérie elle-mêine, nous avouerons naïvement que, toutes réserves faites sur les désordres et abus, nous la regrettons un peu, parce qu'il n'est pas à notre connaissance que l'on ait remplacé par quoi que ce soit ce lien de bonne amitié et fraternité entre toutes les classes de citoyens, comme dit quelque part noble Balthazard Baptendier.