CHAPITRE XXX Commerce, Costumes et Coutumes
Le revenant du xvV siècle , avec lequel nous avons commencé notre excursion dans la cité de Maurienne, trouverait probablement que les magasins se sont bien embellis depuis ce temps-là, mais à coup sur il constaterait que leur nombre a bien diminué. C'est que, de son temps, le rez-de-chaussée de la plupart des maisons, surtout dans les rues Mercière, Bonrieu et Saint- Antoine , était occupé par des boutiques petites, basses, sombres, à la gueule de four toujours ouverte, quand le temps le permettait, où le client était servi sur la hanche, si la nature de son emplette n'exigeait pas qu'il entrât. Il y a encore dans ces vieilles rues quelques-unes de ces boutiques.
L'apothicaire ne logeait pas mieux ses bocaux; ni l'orfèvre, ses bijoux et ses colliers de perle ; ni le drapier, ses draps, ses soieries et ses velours ; que l'épicier, son sucre et son gingembre; le marchand d'aromates, son encens et ses parfums; le marchand de fer, ses clous et ses oulles; mais les uns et les autres étaient nombreux, balançant des deux côtés des rues leurs grandes enseignes criar-
des, emplissant leurs boutiques de tout ce qui pouvait tenter l'acheteur, et se faisant, sans se brouiller, une concurrence acharnée. Chacun avait bien une marchandise qui faisait le fond principal de son commerce et lui donnait son titre officiel, mais il y joignait d'ordinaire les choses les plus disparates. 11 en était de même des barbiers, des serruriers, des menuisiers, même des aubergistes ou hostes.
Maître Ogier du Tour, barbier sur son enseigne, en 1558, vendait des médicaments, des parfums et de l'encens ; il allait à domicile veiller et soigner les malades, et, dans les actes notariés, il se qualifiait modestement de chirurgien, parce qu'il faisait les saignées et reboutait très proprement, à son avis, les côtes, les bras et les jambes, de quoi les physiciens et chirurgiens diplômés , qui avaient bon caractère, ne portèrent jamais plainte au juge-corrier. Antoine Picollet, en 1577, vendait tout à la fois bien des choses, pour lesquelles il faudrait aujourd'hui parcourir toute la ville, et dont plusieurs ne s'y trouveraient pas. C'était un gros négociant du Pointet-du-Bourg, principalementchapeli^r, accessoirement mercier, sellier, quincallier, arquebusier, drapier, marchand de fer, voire un peu antiquaire. Consacrons-lui quelques lignes.
Il fit son testament le 8 novembre 1577, estant détenu de maladie corporelle dans son lict en sa cuysine. Pour sa sépulture, il se conforme à l'usage. Seulement, en homme qui aime la précision en toutes choses, il désigne par leurs noms les treize pauvres qui y assisteront, tous vestus de drap de pais avec leurs chaperons en teste, chausses et solliers.
portants treze torches de cire allionées. De ses deux filles, non mariées, l'une aura 1,000 florins de dot, l'autre 1,200, avec deux robbes nuptiales, une de drap noir fin orlée de velours, et F autre de drap roge bandée de velours noir pour chacime des dictes filles. Il explique qu'il a dans sa bourse six cents florins de Savoie et cinquante escus d'or en or, de quoy il y a deux pièces de nobles à la rose, deux doubles ducats à deux testes et deux petits ducats, et le i este en escus d'or en or. Son fils étant mineur, il veut que sa femme fasse faire inventaire.
Celle-ci goûta peu cette clause; car, trois jours après, le malade fait un codicile, dans lequel il prie monseigneur le y^everendissime permettre n'estre faict aucun inventaire, La permission ne fut pas accordée et, Picollet étant mort, l'inventaire fut dressé par le notaire Jean Marquet, le 19 du môme mois et les jours suivants.
Il remplit cinquante-cinq feuillets, dont trentetrois sont occupés parles billets et obligations. On y voit figurer le seigneur de Montarlot, Boname Baptendier, les des Gostes,les de La Balme, presque tous les gentilshommes et les praticiens de Saint-Jean. Antoine Picollet ne tourmentait pas ses clients, mais il tenait bien ses livres et ne négligeait point les obliges et polices devant notaire.
Laissons de côté le mobilier minutieusement décrit et mentionnons seulement: un monceau de peaux de moutons, d'agneaux et de chèvres, destinées, soit à tenir chaud, soit à remplacer les parapluies qui n'étaient pas encore inventés (1) ; une
(1) Au mois de février 1574 , il vend à un négociant de Lyon, pour la somme de 389 livres tournois, quarante-trois douzaines et demi de peaux de chèvres, vingt-trois peaux de chamois, deux peaux de cerfs et une peau de chien.
quantité de chapeaux, suffisante pour couvrir les trois ordres de la cité de Maurienne, chapeaux vernis, chapeaux à tupin, à la polonaise, à ailes de velours, etc. ; des boucles de bottines; des cadennes de mulets; des mors; des cscriptoires^ du papier et du parchemin; des ceintures de cuir et de velours; des bonnets et des barrettes de toutes les couleurs; des escarcelles de velours; des corsets &arr(^s d'or; des cordons de soie et d'or; des écharpes de taffetas; des rubans; un baril de poudre; des arquebuses et des flasques; des clous de toutes espèces; des draps de Paris noirs, rouges, gris; et, pour en iiiiir, un sachet tout rempli de pièces de monnaie dtj Saint Louis, d'Allemagne, du Pape, d'Espagne et de Savoie.
Outre sa maison du Pointet-du-Bourg , Antoine Picollet possédait, dans la rue Saint-Antoine, le logis du Bœuf, loué à Laurent Guignard, avec tout 8011 mobilier (1). Il y a seize lits, et le bon notaire Marquet se complaît visiblement à décrire leurs ciels, forrures, cussins, coidtres et catelloffnes, de miîme que les tables et les bancs de noyer et de sapin, lesétables avec leurs râteliers, mangeoires et chandeliers à coupes de fer, les settours avec leurs tonneaux contenant 55 setiers de vin, les
{!) L'auberge du Bœuf était située rue Saint-Antoine, jouxte la tour du palais épiscopal, entre les portiques actuels. Elle avait un mur mitoyen avec l'auberge de la Croix-Blanche, dont l'entrée était rue Mercière ou Borsière et fjui fut vendue, en 1568, par Anne Agnan, de Bardonnêcho, veuve de Jacques Sauvage et tutrice de leur fils Georges.
plats, écuelles et pichelettes d'étain, dont il donne exactement le nombre et le poids.
Jean Jovet, aubergiste à l'enseigne du Lion, pour profiter des bonnes dispositions de ses clients, tenait un assortiment complet d'habillements, et, le 5 décembre 1554, noble Jean des Colonnes, écuyer, ayant bien dîné, put, sans troubler sa digestion, approvisionner sa garde-robe. Il acheta: un manteau ou une saye de drap noir, bordé de velours ; des chausses d'estamet violet , bordées de taffetas de même couleur ; d'autres chausses blanches, bordées de même ; trois chemises ; un bonnet noir; une épée et une mandasse (1). Le tout, plus le dîner, s'éleva à la somme de six vingts florips de Savoie ; et comme sa bourse était vide, il alla choz le notaire voisin. M* Jean Marquet, passer un acte de reconnaissance en faveur de l'hôtelier-marchand.
Le cas n'était pas rare. Beaucoup de ventes se faisaient à crédit; mais on ne manquait jamais de faire rédiger un petit acte notarié, qui ne coûtait pas cher, le timbre et l'enregistrement n'étant pas inventés et le notaire se contentant de quelques sous. Celui-ci se rattr/^ppait sur la quantité, comme le démontrent les minutes de Jean Marquet. Les actes pleuvaient chez lui : pour une aune de drap bleu ou rouge, de 4 florins et demi; pour un bonnet rouge, de poil de Milan, de 3 florins; pour une peau de mouton accoustrée de maroquins^ de
(1) Mandasse est probablement employé pour mandille, manteau à trois pièces, dont deux couvraient les épaules; c'était le manteau distinctif des laquais.
1 florin et demi; pour un collet de môme peau lilanc et noir, de 3 florins; pour quelques aunes de futaine, de servelette jaune, de camelot incarnat, de taffetas bleu, jaune ou violet, de velours noir, rouge ou jaune, de drap de Paris, de serge de Tours, de satin noir; pour une ceinture d'épée ou une paire de chausses. Les marchands expédiaient aussi dans toutes les communes de la Maurienne et l'acheteur se rendait de même chez le notaire de Tendroit. Puis, quand la dette était payée, le marchand en informait le notaire, qui notait le paiement à la marge de sa minute et barrait l'acte ; c^était la quittance. Il y a dans les minutes du notaire Marquet un grand nombre de ces obligations signées par des gens de Turin, de Lyon, de Genève, de Thonon, etc.
On fabriquait à Saint-Jean et dans les communes environnantes beaucoup de drap blanc et noir, dit dit pays de Maurienne j et Ton en expédiait de grandes quantités à Ghambéry et dans le Briançonnais. Une pièce de soixante-dix-neuf aunes valait 80 florins. On faisait des pièces spéciales pour couvertures de lit, au prix de 24 florins la pièce de vingt-neuf aanes. Il y avait des entrepôts des draps du Dauphiné. Les marchands de Ghambéry, d'Annecy, de Genève , venaient s'approvisionner des uns et des autres à Saint-Jean et convenaient avec des muletiers ou des voituriers pour le transport, s'ils n'avaient pas leurs bêtes, en s' entendant entre eux pour que le muletier eût un certain nombre de charges à conduire dans le même voyage. En 1554, le transport d'une charge de Saint-Jean à Ghambéry coûtait 33 sous de Savoie.
Si nous voulons avoir une idée de ce que Ton trouvait dans la boutique d'un mercier, entrons, le 11 octobre 1540, chez Nicolas Juglar, au Pointetdu-Bourg, à la suite de Georges Truchet, substitut de Bon-Aniédée Baptendier, corrier et juge commun de la cité et ressort, qui va faire l'inventaire des marchandises apparten*ant à la succession d'Amédée Truchet, sa cousine, en son vivant mercière. Négligeant le menu fretin : épingles, boucles, aiguilles et aiguillettes, fil d'archal, taille-plumes, couteaux, fil, peignes, chapelets de buffle et de jayet, etc.; nous trouvons sur les rayons: des toiles, de Parey et de Belleville ; du bougrant (bocqtierant) ; des plumes de diverses longueurs, à chaînettes, à parpïUom, pour les bonnets des hommes; des eues (queues) de renard ; des ceintures de cuir et de laine, des ceintures à l'espagnole; des rubans (rybans); des coiffes de Genève, des coiffes d'or f aides au cussin, des coiffes de soie; des gorgières de Genève et de Cambrais ; des collets de femmes ; des bonnets de Carmagnole, du Puy et de Nantua ; des ceintures et des cordons de soie et de drap d'or; des tresses et des passementeries d'or et d'argent; des pièces de taffetas ; et tout à côté, du poivre, du gingembre, des muscades, des clous de girofle, des épices de Genève et du safran.
On voit que nos marchands s'approvisionnaient beaucoup à Genève; ils allaient aussi à Milan, à Lyon et à Paris, avec leurs mulets, et faisaient des échanges avec les marchands français, suisses et italiens, qui venaient à Saint-Jean pour les foires des Rameaux (Reynpeaulx) ^ de la Nativité et de la
décollation de Saint Jean-Baptiste et de la Toussaint.
Quanta l'argent, s'ils en manquaient, ils n'avaient pas besoin de sortir de la ville pour en emprunter à d'honnêtes conditions. Le jeune homme rangé, instruit, laborieux, qui désirait monter boutique, trouvait facilement une bourse désireuse de s'associer à son travail. C'est ainsi que, par acte du 19 septembre 1574, Pierre Rapin, juge-corrier, remit à Amed Bordon, bourgeois de la cité, la somme de 500 florins, « pour les employer et traffiquer licitement en honneste et permise marchandise et traffique, » aux conditions suivantes : 1" le prêteur aura la moitié du profit à la fin de l'année ; 2* il subira la moitié des pertes , si Bordon vient à en faire sans qu'il y ait de sa faute ; 3M1 a le droit de se faire rendre son argent, quand il voudra, moyennant avis six semaines d'avance ; 4* Bordon pourra aussi résilier le contrat à son gré, en restituant le capital de 500 florins et en rendant compte des profits; le tout en conscience et bonne foi, disent les parties.
Nous avons indiqué les quatre foires qui, déjà à cette époque, se tenaient à Saint-Jean. On a vu aussi qu'en 1575, des cas de peste s'étant déclarés en Savoie, Emmanuel-Philibert, à l'occasion de la foire de la Saint- Jean, ordonna de fermer les portes de la ville et de ne laisser entrer que les personnes munies d'un bulletin de santé. Le secrétaire de la politique, Marquet, a consigné dans un registre tous les voyageurs qui, du 10 juin au 20 août, sont sortis de Saint-Jean pour aller hors de la Maurienne. Nous en tirons le tableau suivant fort ins-
tructif sur le commerce de cette époque et sur le mouvement des voyageurs à travers notre vallée. Nous ferons remarquer cependant que, bien que Marquet déclare que Saint-Jean est « lieu non suspect grâce à Dieu d'aulcune maladie contagieuse, > le nombre des voyageurs a dû être moindre pendant cette période que dans les temps ordinaires.
Voyageurs quelconques 52
Marchands 12
Pèlerins allant à Rome 5
Habitants de Saint-Jean. . . 4
Voyageurs quelconques 70
Marchands 6
Pèlerins allant à Rome 10
Habitants de Saint-Jean. . . 2
Voyageurs quelconques.... 34
Marchands 48
Pèlerins allant à Rome 6
Habitants de Saint-Jean. . . 1
Voyageurs quelconques. ... 79
Marchands 81
Pèlerins venant de Rome. . . 9
Habitants de Saint- Jean. . . 8
Voyageurs quelconques.... 34
Marchands 23
Pèlerins venant de Rome. . . 26
Habitants de Saint-Jean 17
Voyageurs quelconques. ... 47
Marchands 57
Pèlerins venant de Rome. . . . 8
Habitants de Saint-Jean 16
C'est un total de 405 voyageurs en 71 jours; sur ce nombre, 41 seulement sont des habitants de
Du 10
au 30 juin.
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Du 1*'
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au 20 août.
Saint-Jean. Les marchands viennent de Turin, de Genève, de Thonon , de Flumet, d'Annecy, de Ghambéry, de Lyon et du Dauphiné. Ge sont des merciers, des drapiers, des marchands de bestiaux et de mulets, des chaudronniers et des vitriers. Presque tous conduisent des mulets chargés de marchandises; il y a des caravanes de douze, de quinze mulets, conduits par deux ou trois marchands et par leurs domestiques. Parmi les habitants de la ville, il y a des marchands ambulants qui vont avec des mulets en Tarentaise, en Faucigny, etc. ; d'autres vont acheter des toiles, du drap, de la mercerie, à Lyon et à Genève.
Parmi les pèlerins allant à Rome et à Lorette, ou en revenant, une huitaine sont des pauvres qui mendient le long de la route ; Marquet les note soigneusement. Tous, avant de continuer leur voyage, font une station dans notre cathédrale, pour vénérer les reliques de Saint Jean-Baptiste.
Les pèlerins sont au nombre de soixante-quatre. Un grand nombre d'habitants delà Maurienne faisaient le pèlerinage de Rome. Nous citerons seulement: en 1574, Pierre Gomte, de Saint-Jean, qui resta plusieurs années à Rome; Thomas Roch, de Saint-Michel, Philibert des Ouïes, de Villargondran, et Philippe Testu, de Saint-Pancrace; quelques années plus tard, Pierre Salière d'Arves ; en 1588, le chanoine Humbert de Jorcin, frère du jugecorrier, qui y fit un long séjour, car il envoya une procuration au chanoine Trabichet pour gérer ses affaires.
Pour revenir au registre de Jean Marquet, les
départs les plus nombreux ont lieu le 25 et le 26 juin; le secrétaire indique le nombre de jours que chaque marchand a passé dans la ville, c'est de trois à six jours. Quelques-uns font des excursions dans les communes environnantes. Marquet indique encore quelquefois les auberges où les voyageurs ont logé ; c'est lorsque, n'ayant pas de bulletin de santé, ils ont produit des témoins attestant qu'ils ne viennent pas de lieux suspects.
A la date du 21 juin, entre quatre et cinq heures du soir, le secrétaire a écrit à la marge : Icy la terre a tremblé.
Le lecteur a peut-être déjà soupçonné que les femmes du xvi* siècle, à Saint-Jean de Maurienne, aimaient quelque peu le luxe et la toilette. Voici qui va l'en convaincre.
Le 11 janvier 1554, Marie Franquin fit son testament devant le notaire Jean Marquet. Elle était née à Termignon, mais elle habitait Saint-Jean depuis longtemps et y possédait une maison dans la rue Saint-Antoine. Nous parlerons de ce testament tout-à-l'heure, mais il parait que la testatrice craignit que son héritière ne fût tentée de se considérer trop tôt comme propriétaire de son bien ; car, ayant fait faire un inventaire, elle déclara remettre son mobilier en garde à sa sœur et à son beau-frère, et elle leur fit jurer, sous obligation de tous leurs biens, rendre et restituer iceulx biens à la dicte Marie ou bien à son procureur , messagier et cause ayant toute/fois et quantes quils en seront y^equis. L'inventaire remplit six pages et chaque objet est minutieusement décrit. En voici quelques extraits :
Dix anneaux d'or, desqueulx il y a troys qui ont pierres turquesses et les aultres aultres pierres.
Ung coUarin de perles où il y a dix paters ou boctons d'or et entre les paters il y a cinq perles.
Ung aultre collier de perles.
Ung chapellet de coreaulx et d'ambres, où il y a neuf perles et une croys.
Ung aultre chapellet de jayes et six perles, où il y a une teste de mort et une croys d'argent.
Une coeflfe d'or. Une aultre noyre et une violette avecques leurs barres d'or. Une petite coeflfe appellée escuiffioct avec ses barres d'or.
Une cuiller d'argent. Une porchine d'argent. Un cure dents et oreilles d'argent. Ung petit ouUier d'argent.
Une paire de braselles (bracelets) d'argent.
Une ceinture en cordon d'argent. Une ceinture de soye verde. Une grande ceinture de soye à la tacqueste de plusieurs coleurs.
Une pièce de drapt d'or barré de vellu roge et argent.
Deux arnachons de vellu noyr forés de camelot.
Une aune de taflfetas noyr pour ung deydintier (tablier).
Une paire de forures d'oreilles ornées de soye noire.
Deux foudards ou bien de van tiers de lin ornés à l'entour et au milieu de soye noire.
Une paire de manchons ornés d'or et de soye.
Quatre gorgières ornées de soye.
Une paire de manches de satin viollet bandées de cordons d'or tout au long et au devant. Une aultre paire de manches de satin jaune bandées de passements d'or de la largeur de trois doigts. Aultre de satin roge... Aultre de satin viollet...
Une belle robe à la francoyse, les manches forées de taflfetas bleu et les bords de velu noyr tout à l'entour, et le devant de la dite robe est foré de blanchet et de bocqueran.
Il y a d'autres robes et des cottes de bon drap rouge, noir, viollet, avec garnitures de velours et de satin de toutes les couleurs.
N'oublions pas de mentionner une coverte de poil de chien et ajoutons que Marie Franquin était bien pourvue de linge, de matelas et de coussins de plumes, de chaises garnies de franges de fil, de vaisselle d'étain, d'ustensiles de cuivre et de fer, et de meubles de bois blanc tout reluisants.
Puisque cette fille prudente nous a fourni l'occasion de décrire le mobilier d'une maison bourgeoise de Saint-Jean au xvi' siècle, le lecteur nous permettra de couper encore quelques tranches dans deux autres inventaires.
Noble Jean Varnier (16 mai 1532) laissa à ses enfants, entre autres meubles : six écuelles plates (scutellas platas), six écuelles à cornes (scutellas coy^nutas)y six grands plats ou grales (gralas), trois pots (potos), deux pichelettes, un truchon, une aiguière, le tout d'aitain ; douze assiettes de bois, trois tables de noyer (Tiemoris nucis), un matelas
de plumes (culcitram plume) ; pour sièges, il
n'avait que des bancs et des escabeaux de sapin.
Le bourgeois Léon Clément, dit BardonnenchCy était mieux fourni. L'inventaire (30 septembre 1535) ne mentionne pas des assiettes de bois ; mais des écuelles, des tasses et des plats de terre travaillés (1). Son linge et ses vêtements remplissent quatre coffres cerclés de tôle (2). On y trouve : un
(1) Scutellas terreas otivragiatas... Estas fe7*reos ouvragiatos... Grelletos terrées ouvragiatos.
{2) Quatuor coffros ferratos ad tolam.
bonnet de velours jaune orné d'une plume blanche, valant 2 testons de Savoie; un bonnet gris à dix raies, avec une plume jaune (1); un manteau brodé de deux bandes de velours noir; deuxhautsde-chausses gris, à deux bordures , dont une de serge (cadys) rouge et l'autre de taffettas jaune (2) ; une mandasse avec sa houppe bleue et viollette ; un collet de maroquin noir ; des manches d'habits de taffetas jaune, de futaine grise, ornées de passementeries ; des chemises brodées de soie noire (3) ; toute une collection d'habits, de casaques, de manteaux, de chausses ; un tapis rond peint aux armes de Savoie, etc. Parmi les papiers renfermés dans un de ces coffres, se trouve l'inventaire détaillé des oreillers de plumes, des matelas, couvertures, draps, serviettes, etc.
Le lecteur n'a qu'à revêtir Marie Franquin, Jean Varnier et Léon Clément, des pièces de leurs garderobes, pour s'oflfrir la vue du costume des habitants de Saint-Jean, de la classe aisée, au xvr siècle. Pour la classe inférieure, il n'y avait guère de différence que dans le drap, qui était celui que l'on fabriquait en Maurienne, blanc ou noir.
Le costume, dit Jacques Bertrand (4), est le même pour tous ; les deux sexes conservent soigneusement la
(1) Unum bonetum grisum ad decem rehras cum una pluma crocea.
(3) Duo paria calligarum grisarum foderatarum seu duo alta chapplatarum foderata ad duas foderatuy^as, quarmn una est de cadys rubro et média de taffetas croceo seu crocei coloris,
(3) Ouvragiatas ad cericeam nigram.
(4) Liva Virgo CJiarmensis, cap. i.
forme antique particulière au pays et personne n'essaye d'y introduire aucun cliangement ni d'adopter les modes des autres nations. La seule différence entre les riches et les pauvres, c'est que les premiers portent un manteau et que leurs chausses sont faites de drap étranger. La robe des femmes les couvre depuis les épaules jusqu'aux talons ; la taille est ornée sur les reins de bandes nombreuses; la jupe est large et plissée par derrière; un collet de peau de mouton, teinte et large d'une palme, couvre les épaules. Les manches sont faites de drap étranger et attachées sur le sein. La coiffure ne se compose que d'une bande de toile posée sur un réseau de couleur tout autour de la tête et couvrant les cheveux et les oreilles.
Bertrand parle de Modane, à la vérité; mais le costume était à peu près le même dans toute la Maurienne, comme on le voit dans les tableaux d'églises, où les donateurs se sont fait peindre. Celui des femmes se retrouve presque tel quel dans les Villards et dans les montagnes au-dessus de Saint-Jean; seulement elles ont mis des dentelles à leurs coiffes.
Dans les inventaires du mobilier délaissé par des femmes, il est toujours fait mention de leurs robes nuptiales , qu'elles conservaient soigneusement. C'était le père de l'épouse qui les achetait et il avait le choix de la couleur. S'il possédait quelque fortune, l'usage était qu'il en achetât trois : une noire, une rouge et une violette, toutes en drap. Noble Thibaut Fournier, achetant, le 21 janvier 1557, chez Geoffroy C//nel, marchand et hôtelier à l'enseigne des Trois-Rois, les robes de damoiselle Louise, sa fille, qui allait épouser M* Jean Ber-
trand, notaire, en prit une quatrième de blanchet. Dans le contrat de mariage d'Etienne Suchet, dit Sarrallion, bourgeois de Saint-Jean, et de Claudine Bernard, de Saint-Michel , du 24 juillet 1558, le père et le grand-père de l'épouse promettent de livrer à Tépoux et à son père, à leur première et simple requête, quatre robes de bon drap, desquelles y en aura deux nuptiales de la colleur qu'il plaif^a es dits père et fils Sicchety et les deux aultres de bon drap recepvable.
Les contrats de mariage portent toujours constitution d'augment par l'époux en faveur de l'épouse. Il est du quart de la dot de celle-ci et la coutume du pays de Maurienne est que : si les époux ont des enfants, Taugment leur appartient, avec réserve de r usufruit pour l'épouse après la mort de son mari ; s'ils n'ont pas d'enfants et que l'épouse survive au mari, l'augment lui appartient; si elle meurt la première, l'augment revient au mari, c'est-à-dire est nul de plein droit.
Le contrat de mariage ne se faisait jamais qu'après les fiançailles à l'église, dont il faisait mention expresse; quelquefois môme il n'avait lieu qu'après le mariage.