CHAPITRE III Le Chapitre da la Cathédrale
Le chanoine Jacques Damé, en sa chronique de la cathédrale et du Chapitre, écrite vers Tannée 1670, raconte ainsi les désastres de Tinondatioa de Bonrien : « En 1430 (1)» sous Tépiscopat d'Ogier, lout Jarricr sembla s'abattre sur la ville par Tirruption extraordinaire de Bonrieu qui la dévasta presque toute entière. Les terres, les maisons et les possessions du Chapitre furent ruinées pour la plupart. Le pont d'Arvan, composé de vingt-deux arches, s'écroula... Le Chapitre se trouva réduit à une si grande détresse, qu'il fut contraint de députer deux chanoines pour solliciter les aumônes des fidèles; ils emportèrent les saintes reliques et
parcoururent plusieurs contrées de TEurope.
En outre, les chanoines, à Texception de trois ou quatre, furent obligés de quitter Saint-Jean et de vendre à vil prix, ou même d'abandonner, les biens de leur bénéfice ravagés par les eaux, ne se réservant que quelques redevances de minime valeur. »
Eu 1443, huit chanoines n'étaient pas encore
(U M^Jf BiLLiET, Ckaries..., p. 958, donne la dtite de IMO, d'après le style ujoderne; alors Tannée commençait le 25 inar».
rentrés à Saint-Jean. Les autres leur adressèrent, à la date du 13 juin, une lettre de convocation qui, bien qu'elle ne précise pas les questions qui devaient être soumises à leur délibération, montre cependant que la situation du Chapitre était encore gravement compromise (1).
« Nous avons à traiter, y est-il dit, de l'état présent de notre Église et des nouvelles charges qui lui sont imposées pour l'avenir et qui nous jettent dans une grande perplexité ; nous ne pouvons confier ces choses au papier, mais il est nécessaire que nous les examinions avec soin et que nous en délibérions ensemble. C'est pourquoi nous adressons à chacun de vous ces lettres munies du sceau du Chapitre, vous enjoignant et vous priant, avec toute l'affection que nous vous portons en Dieu, par le serment qui vous lie à cette Église, par la promesse que vous avez faite de défendre de tout votre pouvoir ses biens et ses droits, d'être rendus à Saint-Jean-de-Maurienne, toute excuse cessant, le 28 du présent mois de juin, pour que vous et nous, après avoir invoqué le Saint-Esprit, nous délibérions sur toutes ces affaires et prenions les mesures qu'exigent la justice et la conservation des droits et des biens de notre Église. »
Il est probable que l'objet principal de cette convocation était d'examiner les moyens que le Chapitre pourrait prendre pour rentrer en possession soit des propriétés vendues à vil prix, trois ans auparavant, soit, à plus forte raison, de celles
{i) M9' BiLLiET, Chartes, p. 2133.
dont les particuliers s'étaient tout bonnement em* parés. Déjà, en 1441, le Chapitre s'était adresst! à l'anti-pape Félix V qui, par une bulle du 14 mars, avait donné commission à TOfficial de Tarentaise et au Prieur de Lémenc de faire faire ces restitutions, en employant au besoin les censures ecclé* siastiques (1) ; mais il neparaitpas que les commissaires aient réussi dans leur mission. On ne sait ce qui fut résolu dans l'assemblée capitulaire du 28 juin 1443. Des mesures de rigueur furent encore prises plus tard, sans meilleur résultat. Le 12 ut lobre 1456, le pape Galixte II lança l'excommunication contre les détenteurs des biens de l'Église de Maurienne et contre les communiers de Saint- Michel, de Saint-Martin d'Arc et de Saint-MarUula-Porte, qui avaient incendié les gerbiers recueillis pour la dime appartenant au Chapitre (2). Jules II, par une bulle du 6 février 1511, chargea les Officiaux d'Annecy, de Genève et de Maurienne de contraindre par les mêmes peines ceux qui s'étaient emparés de châteaux, maisons et propriétés quelconques appartenant au Chapitre de Maurienne, à les lui rendre sans retard (3). Quelques restitutions furent faites; mais une lettre écrite au Ghapilro, en 1572, par M^'de Lambert, au sujet de la maison de la sacristie, qu'il voulait acheter pour y établir le collège, montre que les propriétés vendues après
(i) Chartes du diocèse, „, p. 252.
(2) Travaux de la Société d*his loir e et d* archéologie^ t. Tî, p. 239.
(3) Archives de Véoéché. Cette bulle n'a pas été iri&éréo dans le Gartulaire.
l'inondation n'avaient pu encore être rachetées, et elles ne le 'furent jamais.
Le produit de la quête faite en 1447, dans les contrées qui s'étaient soumises à l'obédience de l'anti-pape, fut uniquement destiné à la réparation des routes et à la construction des ponts et des digues. C'est du moins le seul emploi qui leur est assigné dans le certificat délivré aux chanoines chargés de la quête (1). Il ne faudrait pas conclure de là que toutes les maisons du Chapitre fussent rebâties. Sept chanoines seulement, sur dix-huit, habitaient alors Saint-Jean et signèrent l'attestation, Pierre Méliand, Hugues de LaFaverge, Pierre Girollet, Jean Marchand, Pierre de La Balme, Catherin du MoUard et Louis de Langin.
Cette charte nous apprend que Bonrieu avait renversé non-seulement le pont d'Arvan et les maisons du Chapitre, mais encore un pont jeté sur l'Arc, un autre du côté de l'Échaillon et une grande partie des maisons de la ville (2). En effet, sorti de son lit au pied des Rippes, le torrent a dû se divi-
(1) Cum igitur pro cohibitione et defensa hujiismodi *ndemnitaiis et réparât ionis pontium et itinerum nepropterea impediantur accessus et visitationes liniimim beatorum apostolorum Pétri et Pauli, propriœ ipsius loci non sufficiant facultates, nisipiis Christi fidelium eîeemosynis suffragentur,., (Chartes du diocèse, p. ^9.)
(2) Impetuosa aquœ torrentis boni rivi ruina omnes pos^ sessiones circumstantes, cum magna parte domorum civitatis mauriennensis.,, in ruinam lamentabiliter deduxit, et unum pontem super torrente Arvani dictœ civitatis contiguo, in quo vigenti duo arcus nemorei existunt, destruxit, et aîium pontem super torrente Archus ibi prope vastavit. (Chartes du diocèse, p. ^9.)
ser en deux branches, dont Tune s'est précipitée dans la rue Bonrieu, tandis que l'autre se jetait, k travers les champs du Glapey, dans la direction des rues des Fours et du Mollard-d'Arvan. Les maisons placées entre ces deux rues et celles du Chapitre, qui entouraient Notre-Dame et la cathédrale, servirent de rempart aux deux églises, en brisant la violence des flots et en arrêtant la masse des terres et des pierres qu'ils entraînaient dans leur course furieuse; c'est ce qui explique pourquoi elles n'ont pas été renversées.
C'est au Clapey et à l'Epine, sous la ville, que le Chapitre avait ses principales propriétés, celles qui furent usurpées ou qu'il fut contraint de céder à vil prix.
En dehors de Saint-Jean, il possédait des revenus considérables, ou, pour parler plus exactement, des revenus très nombreux, dans un grand nombre des paroisses du diocèse : à Saint-Michel, Valmeînier, Saint-Martin-d'Arc, Saint-Martin-la-Porte, Saint-Jean-d'Arves, Saint-Sorlin, dans les Guines et les Villards..., des dîmes que nous trouvons déjà mentiontiées dans les chartes de 1180 et de 1200(1) ; ailleurs, notamment à Jarrier, Saint-Pancrace, Fontcouverte, Villarembert..., des redevances provenant d'acquisitions ou de donations, des rentes perpétuelles, principalement en blé, achetées au moyen des petits capitaux, produit de legs ou de fondations d'obits ou de messes, faits depuis 144U.
Nous n'avons pas, sur ces dîmes, rentes et rede-
(1) Chartes du diocèse, p. 28 et 49.
vances, des documents assez complets, ni assez clairs, pour pouvoir établir leur valeur totale, même d'une manière approximative. De ceux que nous avons il résulte que la collection complète des titres ou reconnaissances, à une époque quelconque du xvv siècle, formerait certainement un très gros volume, mais que la valeur totale serait beaucoup moins considérable.
A propos des redevances surtout, il faut remarquer que la dette se fractionnait avec la propriété sur laquelle elle pesait ; que chaque partie de la dette devenait l'objet d'une reconnaissance particulière qui, avec les interminables formules en usage alors , remplissait plusieurs pages ; qu'ainsi, à la longue, le terrier grossissait démesurément, mais que chaque redevance partielle devenait ridiculement minime, irrécouvrable, et que la perte de la totalité résultait nécessairement de la perte de chaque fraction. C'est à quoi n'ont pas fait attention ceux qui ont jugé de la richesse d'une église, d'un monastère, d'un fief quelconque, par la grosseur du livre des reconnaissances.
On trouve, par exemple, dans les reconnaissances en faveur du Chapitre de Saint-Jean, de très nombreuses redevances d'un pot ou d'un demi-pot de vin, du quart ou du sixième d'une quarte de blé, d'un ou deux deniers, c'est-à-dire du douzième ou du sixième d'un sou. Le propriétaire d'une terre dans le mas de Gluny, à Saint-Sorlin, devait tous les ans la tierce partie de la vingt-quatrième partie d'une polaille. Pour que le Chapitre pût manger l2^ poule, il fallait donc le concours de soùmnte^douze
débiteurs. Nous ne parlons pas des débiteurs disparus, des propriétés grevées introuvables, faute de cadastre, ni des difficultés et chicanes soulevées avec plus ou moins de bonne foi par les débiteurs de la deuxième ou de la quatrième génération. Evidemment, plaider pour si peu de chose était absurde, et le Chapitre n'avait rien de mieux à faire que de se borner à constater gravement son droit et de se lamenter de le voir réduit à l'état de souvenir dans ses livres, et c'est ce qu'il faisait.
Mais tous ses revenus n'étaient pas émiettés ainsi. Il y eut donc des procès. En voici un dont l'histoire est racontée par un arrêt du Parlement de Ghambéry du 2 avril 1547. Il remplit quinze feuillets de parchemin d'une magnifique écriture (1).
Le Chapitre avait actionné, d'abord devant le juge ecclésiastique, c'est-à-dire devant le juge temporel de l'évêché, ensuite devant le corrier, un certain nombre d'habitants de Jarrier, de Fontcouverte et de Villarembert, qui avaient acheté de lui des terres et qui refusaient de payer les redevances stipulées. Il était représenté par le chanoine Guillaume Rapin.
Les débiteurs n'ayant pas comparu, sous prétexte que ces deux juges étaient également incompétents, l'affaire fut portée au Parlement. Alors, ils prétendirent que le Chapitre percevait un vessel de froment, valant dix florins et demi, pour un capital de vingt florins, ce qui faisait plus du soixante
(1) Ay^chives de Vévéché,
pour cent. Or, en 1528, le duc Charles III avait rendu une ordonnance défendant à tous, ecclésiastiques et laïcs, de percevoir des censés et pensions annuelles au-dessus du cinq pour cent.
Le Chapitre répondit : 1" que la coutume et un arrêt du Parlement l'autorisaient à poursuivre en première instance devant le juge ecclésiastique ou devant le corrier, jugeant en toutes matières temporelles ; 2" que plusieurs des redevances en discussion n'étaient pas des censés proprement dites, mais le prix de vente de propriétés, établi, non en capital, mais en redevances en blé, selon la fertilité des terres vendues ; que ce blé ne servait pas seulement à la nourriture des chanoines et des autres prêtres de la cathédrale, mais à des aumônes auxquelles le Chapitre était tenu, et qui deviendraient impossibles si les redevances étaient diminuées; qu'au temps de la passation des actes, l'argent avait une bien plus grande valeur qu'actuellement; que la mauvaise récolte de l'année présente était compensée par l'abondance des précédentes ; que, si ces propriétés étaient trop chères, il ne fallait pas les acheter ; que l'ordonnance de 1528 n'avait été ni publiée, ni observée, et qu'elle n'atteignait pas les ecclésiastiques , à cause des charges qu'ils avaient à supporter en vertu des fondations ; 3" que , quant aux redevances provenant de capitaux prêtés, les débiteurs n'avaient qu'à rendre les sommes qu'ils avaient reçues , en tenant compte de la dilTérence de la valeur de l'argent.
Le Parlement défendit tout d'abord au Chapitre de traduire la partie adverse devant une autre
juridiction que la sienne, et les débats continuèrent à grand renfort de citations, de renvois et d'avis d'avocats, mélangés de français et de latin.
Le Chapitre demanda que les débiteurs produisissent les contrats dont ils se plaignaient. Ceux-ci refusèrent, disant qu'il n'y avait pas lieu d'annuler ces contrats, mais seulement de supprimer l'usure et de réduire la redevance au cinq pour cent du capital stipulé. Ils en produisirent cependant un de l'année 1538, duquel ils concluaient que, pour un capital de quarante florins, ils payaient chaque année vingt-quatre florins, soit deux setiers de froment et deux florins en argent.
Ici, la discussion s'engagea sur la valeur comparée de la mesure de Saint-Jean et de celle de Chambéry. Selon les débiteurs, quatre quartes de Saint-Jean faisaient le vessel de Chambéry, et le vessel de Saint-Jean valait un vessel et demi de Chambéry. D'après le Chapitre , il fallait six quartes de Saint-Jean pour le vessel de Chambéry, et le setier de Saint-Jean était de huit quartes ; il ajoutait que pour vingt florins, les débiteurs ne donnaient que quatre quartes et six gros. Les débiteurs finirent par reconnaître que, quant à la mesure, le Chapitre avait raison, ce qui réduisait déjà considérablement l'accusation d'usure.
Le Chapitre produisit un grand nombre d'arrêlîi des Cours de Chambéry et de Grenoble, desquels il résultait que la vente à petit capital et à intérêt élevé n'était pas assimilée au prêt à intérêt supérieur au cinq pour cent, et par conséquent n'était pas de l'usure. Comme il avait allégué la coutume^
le Parlement fit faire une enquête, qui ne tourna pas à l'avantage des communes. Aussi prétendirentelles que les témoins entendus étaient aussi usuriers que le Chapitre (pari morbo laborantes).
Le jugement condamna les débiteurs à payer les censés portées dans les actes, leur laissant la faculté de se racheter en payant le capital et les arrérages ; et il statua que le vessel de Ghambéry équivaudrait à six quartes de Saint-Jean.
La plus grande partie de ces droits et redevances venait des nombreux bénéfices unis au Chapitre à diverses époques, soit pour lui venir en aide dans sa détresse, soit parce que leurs revenus étaient trop peu considérables pour qu'ils pussent avoir des titulaires particuliers.
Les bénéfices simples, c'est-à-dire sans charge d'âmes, étaient au nombre de trente-sept (1). Mentionnons seulement : le prieuré et hôpital de Saint- Antoine et Saint-Clair; le prieuré de Sainte-Marie- Madeleine à Pont-Renard ou Renaud, à Sainte- Marie de Guines, cédé au Chapitre en 1581 (2) ; une pension de cent écus d'or sur le prieuré de Clarafond, donnée aux Innocents en 1582 ; dans l'église Sainte-Marie, le bénéfice des Quatre-Chapelles et la chapelle de Sainte-Catherine ; et dans la cathédrale, où presque toutes les autres chapelles étaient
(1) Jacques Damé donne les titres de toutes ces chapelles.
(2; Les biens de ce prieuré étaient affermés 182 florins par an. (Archives de Vévêché.) Au xiii® siècle, c'était un hôpital, auquel Pierre de La Chambre légua 10 sols viennois. fArmorial et Nobil.) Il en reste une tour perchée sur un des contreforts de la montagne, et le nom donné au pont jeté sur l'Arc.
situées, celles de Saint-Pierre, de Sainte-Thècle, de Sainte-Anne, aujourd'hui sous le vocable du Sacré-Cœur, de Tous les Saints, donnée en 1314 par Pierre Barthélenoy, médecin (fisicum), d'Albiez-le- Vieux ; de la Conception, fondée en 1446 par noble Jean Roche; de Saint-Crépin, cédée en 1483; de l'Annonciation et de la Visitation de la Sainte Vierge.
Le Chapitre possédait onze églises paroissiales, dont il était curé primitif ^i percevait les revenus, à la charge de se faire représenter par un vicaire ou curé amovible. C'étaient : Notre-Dame et Saint- Christophe de la Cité; Saint-Etienne de Cuines, Saint-Colomban des Villards et Saint-Michel (1123 et 1250) ; Jarrier et Villargondran (1547) ; La Trinité et Saint-Pancrace (1522) ; Saint-Rémy (1529) ; Sainte Sorlin d'Arves et Villarembert (1489).
Enfin, il était patron des églises de Valloires, Étable, Extravache, Saint-Sulpice (à Saint-Rémy), Thyl, Montdenis, Albiez-le-Jeune, Valmeinier, Bettonnet, Saint-Alban des Villards^ Saint-Martinla-Porte, Montricher, Saint-Martin d'Arc, Albane, la Table, Bourget et Pontet, la Croix de la Rochette, Chamoux, Montrond, Saint-Julien, Montsapey ; de l'hôpital de la Rochette et des prieurés de la Corbière, d'Alton et de Saint-Julien. Les titulaires de ces bénéfices étaient présentés par lui et payaient vingt florins à'introge.
Le Chapitre avait parfois des difficultés avec &es vicaires. Voici un procès à propos de la cure de Saint-Etienne de Cuines (1).
{i) Archives de Vévêché,
En Tannée 1115, Albert, prévôt de Suse, donna à Saint-Jean-Baptiste et à la communauté des chanoines de Saint-Jean le patronage de Téglise de Saint-Etienne. En 1250, Tévêque Amédée III de Savoie, voyant la pauvreté de son Chapitre, lui donna les églises de Saint-Etienne, de Notre-Dame de la Cité, de Saint-Golomban des Villards et de Saint-Michel , ce qui fut approuvé par le pape Innocent IV.
Le Chapitre affermait les dîmes au curé ou vicaire, à des conditions qui varièrent un peu. L'acensement de la cure de Saint-Etienne, passé, le 7 juillet 1382, à messire Pierre Mugnier, stipule qu'il donnera chaque année 30 setiers de blé, dont 10 de froment, 10 de seigle et 10 d'avoine. Celui qui fut fait à messire Dieulefils Parquet, le 23 août 1415, réduit la redevance à 27 setiers.
En 1542, Guillaume Mareschal succéda à Barthélemi Perret dans cette cure (1); il reçut les dîmes, mais ne paya pas le Chapitre. De là un procès devant le vicaire général, puis devant le Parlement de Grenoble. Des amis s'interposèrent et une transaction fut signée le 13 janvier 1551 : le Chapitre avait choisi pour arbitres les chanoines Jacques Bergeret, Louis de Cuines, Pierre Prévôt, François de La Crose, Guillaume et Charles Rapin; Mareschal était représenté par Etienne de La Roche, juge-mage de Maurienne, et par ses oncles, Louis, Urbain, Claude et Amyct du Pont, chevaliers. La redevance fut, pour l'avenir, fixée à 21 setiers.
(1) Il était en même temps curé de Saint-Martin-la-Porte. (Note communiquée par M. de Mareschal de Luciane.)
Quant aux arrérages de neuf années, le curé fut condamné à payer 45 écus d'or sol, sauf compte à régler pour les dîmes que le Chapitre avait fait percevoir. Les témoins sont : Pierre Mareschal dit Luciane , frère du curé de Saint-Etienne , Georges Truchet et Barjact d'Arve. L'acte est reçu par les deux notaires Mathieu Davrieux et Pierre Falcoz.
Un grand nombre de donations portent des clauses particulières : les unes doivent être employées en distributions (dédit pro libra) ; d'autres, îi un repas pris en commun (dédit pro convivio, ou bien fiât cibus). Les distributions étaient en argent ou en pain; quelquefois, on donnait en même temps de l'argent et du pain : les premières étaient appelées distributions simples ou ordinaires (libra simplex) ; les secondes, distributions bâtardes (libra bastarda). Elles avaient lieu dans le chœur après Yobit, c'est-à-dire après la messe et la procession au tombeau du fondateur. Elles se faisaient ou aux chanoines seulement, ou à tous les prêtres, et même aux employés inférieurs de l'église et aux innocents, selon qu'il était porté dans l'acte de donation.
Il en était de même des repas communs, qui avaient lieu dans le réfectoire du cloître et dont les fondations déterminaient le menu. Généralement, ils se composaient de deux plats de viande et d'un rôti (cu7n duabus carnibus et veruto).
Les obituaires, ou registres des prières et des messes fondées pour les défunts, mentionnent religieusement les clauses stipulées par les bien-
faiteurs pour les distributions et les repas (1). Citons quelques exemples pris dans TObituaire des xiv% XV* et xvr siècles.
7 janvier. — Mort d'Edouard, comte de Savoie, qui a donné 15 livres tournois, soit 15 sous chaque année, payables le jour de saint Jean-Baptiste, pour quatre anniversaires aux Quatre-Temps.
13. — Mort du chanoine Henri BoUier, qui a donné six vingts florins pour une distribution simple, à laquelle participeront les innocents et leurs maîtres,
27. — Mort de maître Benoît Cabre , écrivain de f07'?}ie{2), qui a fait le Chapitre son héritier et a ordonné une distribution de pain, comme pour les obits des chanoines.
28. — Obit de noble et égrège Michel Rembaud, qui a légué 6 florins de revenu, soit 120 florins de capital. Les maîtres des innocents recevront comme les prêtres, et les innocents chacun 6 deniers gros.
13 février. — Mort de Jean de La Place, chanoine, qui a légué pour son obit un gros bréviaire. — Mort de Pierre Pistor, recteur des écoles de la ville, qui a donné certains livres que l'on a mis dans la bibliothèque.
27. -— Mort de messire Jacques d*Arve, chapelain, qui a donné pour une distribution 10 sous annuellement, hypothéqués sur sa vigne au-delà de Bonrieu, p7^ès du lit des moulins des Ouïes.
30 avril. — Mort de noble Gabriel Vallin, notaire et secrétaire du Chapitre, qui est décédé en Tannée 1464 et
' (1) Le Chapitre possède deux Obituaires sur parchemin; le premier comprend le xn* et le xiii" siècles; le second, le xiv% le xv et le xvr siècles. Le Cartulaire publié par My Billiet contient une partie de Tune et de l'autre.
(2) Écriture de forme, écriture em.ployée pour les manuscrits qui devaient être conservés,
qui a donné les livres et les protocoles qu'il a reçus pour le Chapitre, moyennant une distribution de pain,
4 juin. — Le jeudi après la fête de la Trinité, fête de rEucharistie. Repas dans le réfectoire pour les seigneurs chanoines, les chapelains, les clercs et les autres serviteurs de Téglise, institué par noble Pierre Cabre, qui a donné pour cela huit vingts florins petit poids, en
17 juillet. — Mort du Père Guignes de La Botière, curé de Saint-Georges de Lyon, qui a donné 60 sous gros de Tours pour son repas, et l'on doit faire une procession à son tombeau, qui est à l'angle de l'église Sainte-Marie.
28 août. — Jean de La Place a donné, en 1371, trois florins d'or bon poids, pour une distribution chaque année, le jour de la Décollation de saint Jean-Baptiste, à l'heure de compiles, aux serviteurs de l'église, pour que, tous le* vendredis, samedis et dimanches, ils chantent le Salve, Regina ! après compiles.
1"^ novembre. — Fête de Tous les Saints. — Mort de maître Pierre Barthélémy, médecin (fisicics) , qui a donné pour le souper de cette fête 26 florins.
1*^ décembre. — Mort de Pierre Talué, qui a donné 20 deniers tournois gros pour une distribution le premier lundi de l'A vent; il faut donner 2 deniers au marguillier qui sonne 1'^ te. Maria,
11. — Obit de noble Antoine de Mareschal de Luciane, cousin germain de messire Guillaume de Mareschal, chanoine, qui a donné 7 florins annuels. On fait une distribution bâtarde, dont les maîtres et les innocents ont leur part. Pour la messe, on donne 2 deniers gros de Savoie et l'on fait une procession au tombeau des chanoines des Costes, près de la porte de la cathédrale descendant au cloître
Ces distributions et ces repas étaient un souvenir et comme un reste de la condition primitive des chanoines. Les chartes nous les montrent encore au xiir siècle vivant en communauté (1). L'évêque Arthaud, faisant don aux chanoines, en 1075, des offrandes déposées entre les mains des prêtres ou sur les autels des deux églises paroissiales, ainsi que d'un moulin situé près du torrent d'Arvan, et des terrains qui longent la rivière d'Arc, statue qu'ils ne devront pas se partager ces revenus et les emporter dans leurs maisons, mais en jouir en commun datis la même maison, le môme réfectoire et la même église. C'est sans doute cette maison qui est qualifiée de monastère dans une transaction de 1303, entre l'abbé de Saint-Chaffre en Velay et le Chapitre de Maurienne. Elle ne pouvait être autre que les constructions qui reliaient des deux côtés le cloitre à la cathédrale (2). Le pape Lucius III, confirmant, en 1182, l'union de la prévôté du Chapitre à la mense épiscopale, à cause de r insuffisaiice des revenus de cette mense, dit que l'évêque n'est pas tenu, comme les anciens prévôts, de prendre ses repas dans le réfectoire et à la table commune. La transaction de 1188, entre l'évêque Lambert et le Chapitre, au sujet de cette même prévôté, lui reconnaît cependant le droit de s'asseoir à cette table avec ses clercs à toutes les fêtes doubles ; mais c'est le Chapitre qui, d'accord avec l'évêque, nom-
(1) Chartes du diocèse de MauriennCy p. 1(5, 18, 29, 35, 58.
(2) M^^ Billiet nous paraît se tromper en pensant que Téglise de 7nonaxferio Sanctl Johannis était celle de Sainte- Marie.
mera les procurews du réfectoire, les métraux de sa ferre, le cellérier et les autres officiers inférieurs des affaires temporelles. Il est encore fait mention de la maison des chanoines dans une donation du 12 février 1211.
C'est donc postérieurement à cette date que la communauté fut dissoute et que chaque chanoine eut son ménage dans la maison ou partie de maison, appartenant à sa prébende, selon l'usage qui tendait à se généraliser alors.
Les chanoines et les chapelains étaient nommés par le pape, par l'évêque ou par le Chapitre, suivant le mois où la vacance se produisait ; mais, avant leur mise en possession, ils devaient payer un droit de chape. Ce droit, qui fut d*abord de 20 florins pour les chanoines et de 10 florins pour les chapelains, fut porté à 100 et à 20 florins par une délibération capitulaire du 23 novembre 1520, et il fut décidé que, dorénavant, cet argent ne serait employé qu'à l'achat et à la réparation des ornements sacrés (1). Comme toutes les prébendes n'avaient pas un revenu égal, à la mort d'un chanoine, celui qui venait immédiatement après lui dans l'ordre des prébendes avait le droit d'option sur sa maison et son bénéfice, et ainsi de suite jusqu'au dernier: le nouveau nommé prenait la prébende restée vacante.
Depuis la suppression de la prévôté par le B. Ayrald, vers 1135, il n'y eut plus qu'une dignité dans le Chapitre, celle de chantre : c'était même
(1) Charles du diocèse,.., p. 321.
plutôt une fonction qu'une dignité. Le chantre était élu par le Chapitre, dit Jacques Damé (1), et amovible à son gré. Sa charge consistait : 1" à veiller à ce que les cérémonies se fissent avec le respect et la gravité convenables, à ce que nul ne chantât trop fort ou avec précipitation, ne conversât avec son voisin, ne circulât sans nécessité dans le chœur; 2' à punir les bénéficiers qui ne remplissaient pas leurs fonctions ou qui, par négligence ou par mépris des seigneurs chanoines, dédaignaient de les servira Tautel, de porter Tencens ou le livre, ou de s'acquitter des charges qui leur étaient assignées dans le tableau affiché à la sacristie. La peine la plus ordinaire était la privation, pendant une ou plusieurs semaines, de leur part des distributions de pain ou d'argent.
Avant l'année 1534, la sacristie formait un bénéfice distinct. Michel Roux, qui en était pourvu, considérant la pauvreté du Chapitre, le lui résigna, à la condition que les revenus seraient employés à l'entretien de huit clercs qui chanteraient l'office à la place de ceux des chanoines qui ne résidaient pas, parce qu'ils possédaient ailleurs des emplois mieux rétribués que leurs maigres prébendes. C'était avant les décrets du Concile de Trente sur la résidence. Une autre clause de la cession porte que le Chapitre sera plus exact à remplir les charges de la sacristie que le bénéficier-sacristain, qui, étant souvent étranger au diocèse et absent, ne s'occupe guère que de faire recueillir ses re-
(1) Chronique,,.^ chap. xii?.
venus. Ces charges sont de fournir le luminaire et Tencens, de conserver et de faire réparer les ornements sacrés» La cession fut approuvée par un bref de Clément VII du 3 novembre 1534^ qui porte le consentement de M^' Louis de Gorrevod, soit de Jean Jaer, son procureur à Rome, daté du 27 novemlire i'}S8 (1).
L*invasion de François I"^ détruisit ramélioration que les unions da bénéfices et la générosité des évêques avaient produite dans la situation du Chapitre. Les soldats saccagèrent ses maisons, ravagèrent ses propriétés, brûlèrent ses archives, enlevèrent iBsJoyauj; et avvimstrements de la cathédrale, en sorte que les chanoines, « tellement et inhumainement traités, furent contraints et forcés de laisser ladite église désolée, leurs biens, maisons et pays (2). »
Un siècle après, le chroniqueur du Chapitre^ Jacques Damé, se lamentait encore de Tiusufiisance de ses revenus pour racquittement des charges qui pesaient sur lui. C'est que ces charges étaient lourdes et les parts à faire très nombreuses.
Au XVI' siècle, le clergé attaché au service de la cathédrale se composait de dix-huit chanoines, y compris les curés de Sainte-Marie et de Saint- Christophe, et de quarante ]>énéficiers ou chapelains. On a vu qu'en fait, surtout depuis 1440, le nombre des chanoines résidants n'était jamais complet; celui des chapelains Tétait bien moins encore. A ce personnel ecclésiastique, il faut ajon-
(1) ArchlceK de Vécéche% Clironique Je Dainu.
(2) Document commuiiiqué par M. Eugéue Didier*
-Gâter les innocents ou enfants de chœur, leurs deux professeurs et leurs domestiques, les sacristains, sonneurs et marguilliers (matricularii) ; en sorte que le nombre des personnes qui se partageaient les revenus de la cathédrale s'élevait au moins à quatre-vingts. Notons que, sur les revenus généraux, le Chapitre devait prélever les aumônes prescrites par ses bienfaiteurs, l'entretien de la cathédrale et du clocher, du mobilier, du linge et des ornements, et aussi, au moins en grande partie, l'entretien des presbytères et des églises dont il était curé primitif.
En 1548, le nombre des chapelains était réduit à dix-huit (1). En 1633, M»' Charles Bobba le réduisit encore à douze. La raison qu'il donne, c'est que « l'église cathédrale a été tellement ruinée par les épidémies, les désastres des guerres et les inondations des torrents d'Arc, d'Arvan et de Bonrieu, que les prébendes et revenus des chanoines et chapelains ne sont pas suffisants pour les faire vivre même misérablement, la plupart d'entre eux ne possédant ni maisons, ni vignes, et bien des chapellenies n'ayant pas un revenu de cinq écus d'or (2), en sorte qu'il est impossible aux derniers chanoines et aux chapelains de garder la résidence (3). »
(1) Travaux de la Société dlùstoire et d*archéoîogie,i, II, p. 245.
(2) Un édit de 1594 fixe la valeur de Técu d'or sol à 7 florins 10 sols. Cinq écus d'or sol faisaient donc 39 florins 2 sols. En 1580, cela aurait fait environ 157 francs en valeur actuelle.
(3) Archives de VEôtel-de-Ville.
A Tépoque qui nous occupe; le Chapitre exerça encore son droit immémoriul d'élire les évoques, en faveur crEtieune de Morel,de Louis de Gorrevod et de Philibert de Challes. Pendant roccupatiou française, le pape, on verra pourquoi, nomma luiîu^me an siège de Maurienne, Le cardinal Hippolyte d'Est se démit en faveur de Pierre de Lamliert, qui choisit pour successeur son neveu Philibert Milltet. Cependant, le Chapitre ne fut définitivement dépouille de son droit que par une bulle du pape Nicolas V, dont la première application fut la nomination de Paul Millet, vers Tannée 1G41, par la duchesse Christine de France, mère et tutrice de Charles -Emmanuel II,
Le Chapitre possédait au xvi*' siècle une petite seigneurie dont nous trouvons la première reconnaissance dans une charte du comte Thomas du 12 juin 1189 (1). Elle se composait de fiefs situés h Montbérenger, commune du Chatel ; h Villarbernon, commune de Beauue; à la Traverse, commune du Thyl ; à Saint-Avre ; à Tigny, commune de la Chapelle; à Saint-Rémy; dans les Cuines et les Villards; et de quelques terres et maisons à Valloires, Albane, Jarrier, Saint-Sorlin d'Arves, etc. Ces fiefs épars ci et là formaient un Etat minusculCj dont il était souveîrain et où il exerçait la haute et basse justice, établissait des juges, tenait des assises, publiait des édits et punissait les crimes et délits. Les princes de Savoie n'avaient qu'un droit de suzeraineté ; la punition des crimes
(t) Chartes du âiocèse.,,t p. 38.
entraînant la peine de mort ou de mutilation leur était cependant réservée, et les hommes du Chapitre étaient tenus de les suivre à la guerre, depuis une transaction du 14 mars 1344 (1).
Ce droit de souveraineté fut reconnu à diverses reprises pendant la seconde moitié du xv* siècle. En 1452, le duc Louis obligeait le corrier à promettre, avec serment, de respecter la juridiction de l'Église et du Chapitre de Maurienne (2). La même année, le Chapitre contraignait noble Claude Manuel, vice-corrier, à lui remettre deux de ses hommes, Odomar et Urbain de Clugny, de Saint- Sorlin, qu'il avait fait emprisonner (3). En 1457, il faisait acte de justice, en exilant de ses terres un de ses hommes, nommé Pierre Giraud dit Martin, d'Albane, convaincu d'avoir frappé son père (4). En 1459, il commuait en une amende la peine prononcée contre une femme de Jarrier, convaincue d'adultère (5). En 1489, le duc Charles I" enjoignait de nouveau au corrier de prêter serment de ne pas empiéter sur la juridiction du Chapitre (6). Tous ces actes s'appuient sur la reconnaissance solennelle stipulée dans le traité du 2 février 1327, qui constituait le seul titre légal de souveraineté des princes de Savoie sur la majeure partie de la Terre épiscopale de Maurienfte.
Nous n'avons trouvé aucun titre formel concer-
(1) Travaux de la Société..., t. IV, p. 207.
(2) Chartes du diocèse..., p. 273.
(3) Ihid., p. 275.
(4) Ibid., p. 283.
(5) Travaux de la Société..., t. IL p. 240. (G) Chartes du diocèse,.., p. 308.
— Collant la juridiction temporelle tlu Chapitre pendant le XVI' siècle. Mais il résulte de divers documents que les juges et officiers nommés par François I" et Henri 11^ de 1530 à 1559, ne la respectèrent pas phis que celle de Tévéque, et qu'après la restitution de notre pays à Emmanuel-Philibert, l'administration ducale ne se lit pas scrupule de suivre les mênaes errements. Les droits de souveraineté du Chapitre finirent donc par disparaître tout doucement. Du reste, si le croisement de trois juridictions n'était pas sans inconvénient pour les justiciables, il est non moins probable que Fadministration de la justice sur des lopins de territoires éparSjdansla Mauriennc et sur des familles disséminées parmi les sujets de Tévéque et du duc de Savoie, apportait au Chapitre plus d'embarras et de frais que de proflts. Aussi parait-il s'être facilement résigné à cette perte.