CHAPITRE TROISIÈME
l'église et l'empire sous les flaviens
Dieu avait usé des Flaviens pour châtier les Juifs. Ils méritaient, en quelque sorte, cette mission de hauts justiciers, par des vertus naturelles, qu'ils eurent ensuite occasion de déployer dans l'administration de l'Empire.
Il était temps que le gouvernement vînt en mains probes et vigoureuses, car le désordre menaçait de tout submerger. Les deux années après la mort de Néron n'avaient été qu'une triple reprise de dissensions, où Rome, coupable d'avoir applaudi aux folies de César, les expia dans le sang1. Qu'était-il advenu de cette ville brûlée et rebâtie par lui à plaisir? De nouveau, le fer et le feu l'avaient dévastée. Les soldats de Vespasien en y entrant trouvèrent le Capitule incendié; dans les rues, cinquante mille cada-
1 « Civilia bella... ornnes provincias exercitusque lusti avérant, velut expiato terrarum orbe». Tacite, Hist., iv, 3.
vres1. Même anarchie aux provinces, aux frontières. On se battait en Asie, en Afrique, dans les Gaules; Daces et Sarmates désolaient les confins du Danube : nul reste de la « paix romaine », si imposante sous Auguste. L'honneur de Vespasien fut de la restaurer promptement2, et de l'appuyer, non sur le principat instable parfois bienfaisant, trop souvent néfaste; mais sur l'antique base du Sénat. Il était urgent de renouveler ce corps, épuisé par un siècle de proscriptions sanglantes, de désordres et de servilité. L'Empereur en chassa tout ce qui parut indigne et appela un millier de familles italiennes ou provinciales pour lui infuser un sang nouveau3. Cette réforme, en même temps qu'elle assurait le présent, préparait l'avenir; l'Empire lui dut ses plus beaux jours : ceux des Antonins.
Le Trésor, vidé par Néron, n'avait pas moins besoin d'être rempli *. Vespasien rétablit les levées d'impôts, et contrôla si exactement la dépense qu'il en acquit le nom d'avare5. La plèbe, habituée au faste
1 Josèphe, Bell, jud., 1. IV, xi, 4. — Dion Cassius, lxv, 19. — Tacile, Histor., m, 82, 84.
2 Suétone, Vespasien, 8. — « Exsangucm dut, fessumque terrarum orbem brevi refecit ». Aurelius Victor, De Cxsar., 9.
3 Suétone, loc. cit.; Aurelius Victor, ibid.
* Vespasien estima que, pour tout restaurer, il aurait besoin d'un milliard. « Quadragies millics opus esse, ut respublica staret »; dix milliards, dit une variante : « Quadragenties millies ». Suétono, Yesp., 16.
6 Suétone, ibid.
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impérial, se montrait hargneuse à qui fermait la bourse d'où lui coulaient tant d'aubaines. On cria d'autant plus fort que Vespasien ne s'astreignit point à ménager le soldat. Aucune source de revenus ne fut négligée : aucun argent, d'oùqu'il vînt, « ne parut sentir mauvais1 ». Ce mot, et d'autres pareils, que raillèrent les délicats, n'ôtent rien à la gloire de l'œuvre2. Les impôts, régulièrement perçus et répandus aussitôt par tout l'Empire, y relevèrent les ruines accumulées : chaussées, ponts, aqueducs, murailles de villes et de temples, tombés ou croulants ; Vespasien pourvut à tout et, dans Rome, avec magnificence. Non content de rendre sa splendeur au Gapitole, il traça, en pleine ville, le plus vaste amphithéâtre qu'ait conçu le génie romain, et le bâtit si solide, qu'aujourd'hui encore, son immensité produit la stupeur : quatre-vingt-sept mille hommes s'asseyaient sur les degrés.
Mais il était plus soucieux des besoins que des plaisirs publics; un architecte lui ayant offert de transporter à peu de frais au Capitole des colonnes
1 a Reprehendenli filio Tilo, quod etiam urinae vectigal commentus esset, pecuniam ex prima pensione admovit ad nares, suscitans num odore offenderelur ». Suétone, Vesp., 23.
2 « Tôt tantaque brevi confecta prudentiam magis quam avaritiam probavere ». Aur. Vict., De Caesar.,. 9 — Jean d'Antioche, Suidas {Fragmenta Histor. Grsc, t. IV, p. 578, éd. Didot) s'expriment en termes également favorables : il convient donc de n'accepter qu'avec réserve le témoignage de Suétone, Vesp., 16.
immenses : « J'ai d'abord à nourrir le pauvre peuple », répondit-il, et le récompensant pour son invention il l'écarta'. D'autres traits décèlent une âme élevée et fine : chose rare chez les grands, il aimait la vérité2 ; il pratiquait la reconnaissance et y croyait. On le détournait de nommer consul un homme à qui les astres promettaient le trône : « S'il devient empereur, répondit-il, il se souviendra que j'ai été bon pour lui3. » Le pouvoir absolu ne le diminua point. Tel que l'avaient fait sa naissance obscure, une rude vie, la discipline des camps : tel il se tint jusqu'au bout, simple à l'antique, sobre, économe, si âpre au travail qu'il le poussait avant dans la nuit. Son dernier mot est sublime : « Un empereur doit mourir debout. » Sous l'étreinte de l'agonie, il tenta de se lever et passa dans cet effort '.
11 mourait tranquille sur Home et le monde, leur laissant Titus. Ce prince arrivait au pouvoir en pleine maturité, fort de l'expérience acquise près de son père, assouvi des plaisirs qui avaient tenté sa jeunesse. Non content de rompre là-dessus avec le passé, il se montra « maître de soi comme de l'univers » en sacrifiant au peuple sa passion pour Bérénice. La belle Juive l'avait suivi de la Palestine h Rome, le
1 Suélone, ibicl., 18.
- « l'alientissimus veri ». Tacile, De Orator., 8.
3 Suélone, Vesp., 14.
* Id., ibid., 24.
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sentant assez épris pour compter d'être épousée. On dit que Titus le lui avait promis '. Quoi qu'il en soit, elle vivait avec lui, comme assurée de cette union, habitant le palais, y régnant par son luxe, sa toutepuissante faveur, ses grâces adroitement semées. Rome cependant frémissait à la pensée d'une Juive sur le trône. Dès Vespasien, les murmures montaient. Deux cyniques s'en firent l'écho, et ne craignirent pas d'insulter aux amants en plein théâtre. Les Flaviens, toujours cléments, n'avaient livré qu'aux verges le premier des offenseurs; voyant l'exemple contagieux, ils firent tuer le second2. Mais les supplices peuvent contenir le soulèvement des cœurs, non l'apaiser. Le prince comprit qu'il ne triompherait qu'en éloignant Bérénice. Il prit son parti sur-lechamp et la congédia « malgré lui, malgré elle3 ». Renvoyée de force, elle tenta de reprendre Titus dès qu'elle le vit régner; mais il tint ferme, entendant n'être plus qu'à ses devoirs, à l'Empire4 dont il avait en main la paix et le salut.
Jamais ce dévouement au bien public ne fut plus nécessaire, car les calamités fondaient de toutes parts. L'an 80, un incendie dévora la ville, pendant trois jours et trois nuits; la région du Capitale et du
- Suétone, Titus, 5.
2 Dion Cassius, lxvi, 15.
3 « Berenicen slalim ab urbe dimisit, invitus invitant ». Suétone, Titus, v.
4 Dion Cassius, ibid. — Aurelius Victor, Epit., x, 5.
Panthéon fut détruite'. Au même temps, la famine, une peste effroyable ravageaient le monde; des tremblements de terre jetaient partout l'effroi 2. Le cratère du Vésuve, depuis longtemps éteint, se rouvrit, noyant dans la lave et la cendre les villes d'alentour3. Titus répara ces désastres avec une muniûcence intarissable; le trésor à sec, il fit vendre les meubles du palais. Cette générosité lui était naturelle, mais il s'en fit un principe, accueillant chaque demande, et déclarant perdue toute journée sans largesse : « Il faut, disait-il, que le prince ne renvoie personne mécontent. » Mêmes profusions à l'égard de la plèbe, lui ouvrant ses propres thermes, multipliant les fêtes dont il la savait passionnée. Les jeux durèrent cent jours à la dédicace du Golisée, avec cinq mille bêtes féroces.
Cette politique, relevée d'ailleurs par la dignité de la vie, lui gagna tous les cœurs ; seuls, ses conseillers en prirent alarme, craignant qu'elle n'énervât son pouvoir. 11 n'y avait pas à redouter pareil abandonneront du vainqueur de Jérusalem; il le prouva par sa sévérité contre le fléau des règnes précédents : les délateurs. Non content de leur refuser créance, il les poursuivit sans trêve, les faisant battre de
1 Dion Cassius, ibid., 24. — Suétone, Titus, 8.
2 Dion Cassius, ibid,
8 Pline, Epist., vi, 16, 20. — Suétone, ibid. — Dion Cassius,. ibid.
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verges en plein Forum, condamner à l'exil ou à l'esclavage ' .
Un si beau règne n'était pas pour durer : après vingt-six mois seulement, le monde pleura Titus. Rome reconnaissante le décora du plus beau titre qui ait paré une mémoire : « les délices du genre humain2 ». L'apothéose, trop souvent menteuse, ne parut cette fois que justice : les âges suivants ne l'ont point infirmée. Au ve siècle, S. Augustin s'en faisait l'écho, disant que l'Église elle aussi avait trouvé, « dans Vespasien et son fils, les plus aimables Césars3 ».
D'où venaient aux Flaviens les nobles instincts qui les élevèrent au-dessus de leurs devanciers? D'abord, et en notable partie, de leur origine plus saine que le patriarcat romain. Issu d'une famille sabine, Vespasien en reçut la probité parcimonieuse, la vigueur d'âme, la constance au travail, qui le distinguèrent. Une vie de labeur passée dans les camps, dans les procon^iats, trempa ces qualités natives ; mais les rapports des Flaviens avec la Judée contribuèrent à les affiner. Nous avons vu, en effet, que, tout en poursuivant à outrance les révoltés d'Israël,
1 Suélone, Titus, 7, 8.
2 « Tilus... amor ac deliciae generis humani ». Suétone, Titus, i. — Aurelius Vict., De Cœs., 10, 6.
3 « Vespasianis, vel patri vel filio, suavissimis imperatoribus ». S. Aug., De Civ. Dei, v, 21.
Vespasien et Titus cédaient au charme de cette race, odieuse quand de viles passions l'égarent, mais dans son naturel insinuante et séductrice au dernier point. Les Juifs ralliés qui se pressaient dans le camp romain leur formaient une cour aussi aimable que distinguée : aux premiers rangs, Agrippa II et sa sœur Bérénice, en plein éclat de beauté; les princes voisins de Syrie, plus ou moins affiliés au Mosaïsme ; le préfet juif d'Egypte Tibère Alexandre ; l'historien Josèphe. Au rapport de ce dernier, les Flaviens ne s'étaient pas contentés de lier commerce intime avec l'élite de ses compatriotes, ils voulurent étudier leur foi et eurent en main les livres sacrés : frappés des hautes doctrines qu'ils y découvrirent, ils n'en parlaient qu'avec respect.
Maîtres du pouvoir, les deux princes ne changèrent pas de conduite, car ils se retrouvaient à Rome avec les mêmes personnages auxquels, quatre années durant, en Syrie, ils s'étaient étroitement attachés. Vespasien pouvait-il oublier que Tibère Alexandre avait été le premier à le faire proclamer par ses troupes d'Egypte1? que, dès le début, Hérode Agrippa s'était donné à lui, corps et âme? Tous deux demeurèrent les familiers de la nouvelle cour. Les
1 « Inilium ferendi ad Ves|iasianuiu impeiii Alexandriœ cœpluin, fcslinante Tibcrio Alexandre, qui Kalendis Juliis sacramenlo ejus legiones ade^it ». Tacite, Ilist., h, 79. — Josèphe, Bell, jucl., 1. IV, x, 6.