‹ Saint Jean et la fin de l'age apostoliqueChapitre 39 sur 76 · L'ÉGLISE ET L'EMPIRE SOUS LES FLAVIENS · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE ET L'EMPIRE SOUS LES FLAVIENS

prises par Josèphe au cours de la campagne. La suite et le détail se trouvèrent ainsi solidement établis; mais l'historien était trop personnel, et aussi trop courtisan, pour ne pas donner au récit une couleur qui flattât ses patrons. Il convient donc, là où l'honneur des Flaviens et son propre intérêt sont en cause, de ne le croire que sous réserve. Partout ailleurs, il mérite créance, car nul n'était mieux préparé que lui pour peindre la Judée, fanatique et mourante.

Lévite de naissance, élevé aux écoles rabbiniques, dès treize ans il possédait toute leur science. Il fut successivement Pharisien1, Saducéen, Essénien, puis se réfugia dans le mysticisme et passa trois années au désert, sous la conduite de l'ermite Bannus2. Des hommes saints entre tous, Moïse, Élie, avaient reçu, en semblable retraite, une vue précise de leur vocation et la force de la suivre. Si leur exemple entraîna Josèphe à la solitude, il lui manquait, pour en tirer les mêmes fruits, d'y demeurer comme eux détaché de la terre et tout à Dieu. Il en sortit, n'ayant développé que ses instincts de nature. Sa vaillance s'y accrut; également, son ascendant sur les hommes : les Romains en firent l'épreuve dans l'expédition de Galilée. D'autre part, son caractère resta médiocre,

1 Les Pharisiens ne formaient pas proprement une secte. Ce nom désignait plutôt, dans tous les partis, des gens fanatiques de la Loi et scrupuleux de vaines pratiques.

2 Josèphe, Vita, 1, 2; Bell, jud., Préface, 1; Antiq.jud., XVI, vu, 1.

orienté vers la fortune, égoïste et vaniteux; son esprit, souple, insinuant, plus ambitieux de succès que de droiture et d'honneur. Il n'eut que les qualités positives du Juif; aucune des hautes vertus qui exaltent Israël, quand le souffle de Dieu le soulève, comme au temps du Christ. Issu d'une aristocratie à demi sceptique, Josèphe en garda l'empreinte et s'appliqua moins, dans ses ouvrages, à exposer la divine mission de sa race qu'à en rehausser la noblesse, la doctrine, les institutions

Ces disposilions natives se développèrent dans le palais impérial, au commerce des lettrés pour qui la Grèce et Rome étaient tout. Que semblaient les modestes annales de la Judée près de la glorieuse histoire de Sparte et d'Athènes, en regard du peuple-roi, étendant ses conquêtes aux limites de l'univers? Et les Juifs, qu'on venait d'écraser : y en avait-il encore? Tacite, si méprisant pour eux, n'est que l'écho de ltome. On sait quelles absurdes calomnies gâtent chez lui un fond de vérité : « ils tiennent profane, dit-il, tout ce qui nous est sacré... légitime tout ce que nous abhorrons... Ils ont des rites sinistres, infâmes, inventés par la dépravation... Le mépris des dieux, le renoncement à sa patrie, l'oubli de ses parents, de ses enfants, de ses frères, sont les premiers principes qu'ils inculquent à leurs adeptes1. »

Le récit de guerre qu'entreprenait Josèphe lui

1 Tacite, Jlisl., v, 5.

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offrait occasion de se relever, lui et les siens : il n'y manqua pas, et pour être lu de tous fit une traduction grecque de son ouvrage écrit en hébreu'. Attentif à dissiper les préjugés, il rappelle que tant d'excès révoltants ont été seulement l'œuvre de quelques fanatiques, rebut de la ville sainte. Le vrai corps de la nation, tout d'abord maîtrisé par eux, a promptement secoué leur tyrannie. Depuis lors — les chefs de l'expédition peuvent l'attester — tout ce que le pays comptait de sage et de bon a passé aux Romains, et leur reste fidèle. C'est là le vrai peuple juif, race noble à l'égal des plus illustres, justement fière de ses pures doctrines, de sa Loi, de son Dieu; à ce Dieu toutpuissant, les vainqueurs doivent leur triomphe.

Ce plaidoyer pro domo trouva-t-il crédit près de ceux qu'il était destiné à convaincre? Nous en doutons, car alors comme auparavant, historiens, poètes, moralistes ne cessèrent de harceler les Juifs, et bientôt, ce ne seront plus seulement les écrivains, mais les hommes d'État qui les traiteront en ennemis. Cependant à la cour desFlaviens l'opinion se montrait plus favorable. L'idée que Josèphe donne du judaïsme peut passer, en somme, pour celle que Vespasien et son fils professaient eux-mêmes. La tolérance, dont jouit après son désastre cette nation dispersée, suppose en eux de tels sentiments. Titus les témoigna

1 Josèphe, Bell, jud., Préface, 1.

ouvertement en signant de sa main l'exemplaire de la Guerre judaïque qui lui fut remis ' : par là, il attestait le récit et en approuvait le tour. C'est donc de l'aveu même du prince que l'historien nous le montre inspiré, puissamment aidé dans ses victoires par le Dieu des Juifs; qu'il rappelle son respect pour le Temple qu'à tout prix il eût voulu sauver; sa considération, son estime pour les vrais fils d'Israël.

La conduite de ceux-ci, non seulement à Rome, mais dans les grandes villes de l'Empire, ne pouvait que confirmer les Flaviens dans ces dispositions bienveillantes. Hormis quelques factieux, qu'il fallut çà et là réprimer, partout les Juifs se montraient loyaux sujets, respectueux du pouvoir, inoffensifs en politique, muets sur leurs observances, et présentant seulement leur religion comme une sublime philosophie. Sans crainte pour le bon ordre, Vespasien et Titus pouvaient donc donner libre cours à leur sympathie.

Cette faveur s'étendit aux Chrétiens, et pour des raisons analogues. Eux aussi, menacés à Jérusalem par les Zélotes, avaient fui leur tyrannie2. On les voyait partout tranquilles, étrangers aux intrigues, prêchant obéissance aux Romains et priant pour eux. Des livres saints, qui leur étaient communs avec les Juifs, ils gardaient surtout l'esprit, tenant superflues

* Josèphe, Vila, 65.

* Voir Saint Paul, ses dernières années, cli. xiv.

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des formes de culte et de vie qui n'avaient été que ligures d'un plus libre avenir. Leur innocence, qui ne les avait pas toujours défendus, valut alors aux Chrétiens même tolérance qu'aux Israélites, dont on les distinguait peu. Ceux-ci, à la cour des Flaviens, ne s'abaissaient pas encore à les dénigrer, comme l'avaient fait, par tout l'Orient, les sectaires de leur race. On se souvient avec quelle curiosité gracieuse Agrippa et Bérénice avaient écouté S. Paul leur exposant qu'un renouvellement de la Loi était prédit par Moïse et les prophètes '. Josèphe penchait aux mêmes idées, et cette tendance était si connue qu'on a pu glisser dans un de ses livres : les Antiquités judaïques, l'éloge suivant du Sauveur : « En ce temps-là, « parut Jésus, homme sage, s'il est permis de lui « donner le nom d'homme, car il accomplit de mer- « veilleux prodiges, et fut le maître de ceux qui « aiment la vérité. Nombre de Juifs et de Grecs vince rent à lui : il était le Christ. Accusé par les princi- « paux de notre nation, il fut mis en croix par Pilate ; « mais ceux qu'il s'était attachés ne l'abandonnèrent « pas, car il leur apparut, ayant repris vie, le troi- « sième jour. Cette merveille et mille autres sembla- « blés avaient été annoncées de lui par les divins « prophètes. La secte qui a pris de lui le nom de « Chrétiens existe encore. » La fraude est évidente :

1 Act., xxvi.

Josèphe n'a jamais écrit ce qu'on vient de lire. Quelque copiste chrétien, trouvant trop faible son témoignage au Sauveur, l'a outré; mais cette interpolation ne fut possible que parce que l'auteur des Antiquités parlait de Jésus, en cet endroit, avec respect1. Les passages où il raconte la mort de S. Jean Baptiste, celle de S. Jacques, sont probablement authentiques; ils montrent que la foi au Christ ne lui était ni étrangère ni odieuse.

L'Église lui en a été reconnaissante. Ses écrits furent conservés, reproduits aussi soigneusement que les Livres Saints, et à bon droit, car ils fournissaient un supplément à certaines parties de la Bible. Pour l'Ancien Testament, Josèphe donne l'historique de périodes omises, l'explication d'observances sommairement exposées; pour le Nouveau, son assistance est plus précieuse encore. Grâce à lui, ce que les Évangélistes et les Apôtres ne font qu'indiquer, prend corps et s'anime. Pharisiens, Saducéens, Esséniens ne sont plus des noms sans réalité appa-

1 Nous ne donnons ici ce passage qu'à raison de l'importance qu'on lui a longtemps attribuée. Depuis Eusèbe jusqu'au xvr3 siècle son authenticité n'a pas été, mise en doute-, mais, à partir de ce temps, la plupart des critiques en ont démontré l'invraisemblance. Les uns le rejettent comme entièrement supposé; d'autres, plus justement à notre avis, admettent un texte primitif où Josèphe parlait de Jésus, mais qu'un copiste chrétien aura plus ou moins remanié. Ewald, Geschichte des Volkes Israël, vol. V, pp. 181-18G. — Paret, dans Real Encyclopœdie de Herzog, vu, 27-29, etc.

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rente : nous savons quelles doctrines ils professaient, quelles passions les agitaient. Les chefs de l'aristocratie sacordotale, les Scribes de marque, les Hérodes qui dominent toute cette époque, nous sont révélés par lui dans le détail et l'habitude de leur vie. La terre de Judée, aride et morte, revit dans les peintures qu'il en trace, telle que Jésus la vit et l'aima : Jérusalem glorieuse; Sainarie, la Galilée, Génésareth fertiles, populeuses, parées de moissons et d'ombrages. Josèphe n'acheva ce tableau qu'au temps de Domitien; mais son premier ouvrage sur la Guerre judaïque montre déjà, trait pour trait, l'accomplissement des menaces divines sur la ville coupable et sainte. Le récit de l'historien forme un témoignage si probant que, transmis de siècle en siècle, il n'a jamais cessé de corroborer l'Évangile.

La force s'en fit sentir sur l'heure, et dans ce palais même où Josèphe écrivait. À la vérité, les idées chrétiennes n'obtinrent de Vespasien et de Titus qu'une respectueuse tolérance; mais il est certain qu'elles pénétrèrent efficacement dans la branche latérale de leur famille qui avait pour chef Flavius Sabinus. Ce frère de Vespasien, préfet de Rome en l'an 64 l, s'était trouvé par ses fonctions mêlé aux horreurs de la persécution néronienne. L'héroïsme des martyrs l'inclina-t-il à admirer, même à partager

1 Borghesi, Œuvres, t. III, pp. 327 et suiv.

leur foi? On est tenté de l'admettre, à voir cet homme qui, après trente-cinq campagnes glorieuses1, occupait un des premiers postes de l'Empire, dépouiller toute ambition et n'aspirer qu'à finir dans l'obscurité 2. Quoi quïl en soit de Sabinus, pour ses descendants le doute n'est plus possible. Aux yeux et de l'avis de tous, son fils Titus Flavius Clemens, ainsi que l'épouse de celui-ci, Flavia Domitilla, vécurent et moururent chrétiens.

Tout illustres qu'ils furent, on connaît peu la vie de ces deux convertis : les grands de Rome, qui adhéraient au christianisme, ne pouvaient conserver la foi qu'en se tenant à l'écart d'un monde corrompu et corrupteur. Il leur fallait sous peine de souillure éviter les cirques et les théâtres, la plupart des fêtes; même abstention pour les devoirs civils et religieux, qu'entachaient des rites idolâtriques 3. L'homme de rang élevé qui se donnait au Christ se vouait par là même à une vie de retraite : c'était pour lui, sinon

1 Tacite, Hislor., ni, 75.

2 Les contemporains attribuèrent ce changement au dégoût de Sabinus pour le sang, à l'affaissement de son âme, virile jusquelà. « In fine vit», alii segnem, multi moderatum, et civium sanguinis parcum credidere ». Tacite, loc. cit.

3 « Les Césars, dit Tertullien, seraient devenus Chrétiens s'ils avaient pu être Chrétiens et Césars. » Cette même difficulté se fait sentir en Chine, où la question des « rites », réprouvés par l'Église, est le principal obstacle à la conversion des lettrés. Cf. Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales, t. III, par II. Cordier.

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une nécessité, du moins une haute convenance de décliner les honneurs : renoncement facile à des âmes rebutées de la dépravation qui les entourait; d'autre part, assez pleines de Dieu pour ne rien chercher en dehors. Mais on conçoit le mépris que leur témoignait la société païenne, incapable de concevoir de si saints détachements. Ce qu'elle censura surtout en Clemens, ce fut son indifférence, dans une condition où il pouvait tout prétendre, car elle tenait l'ambition marque d'une âme virile. Ce désintéressement des charges passait pour lâche abandon : « Clemens, dit Suétone, se rendit méprisable par son inertie *. »

La branche aînée des Flaviens ne fut pas seule en butte à ces dédains injustes; bientôt nous verrons d'autres personnages périr, dans la persécution de Domitien , sous les mêmes accusations. Un groupe important de Chrétiens s'était donc formé, au sein de l'aristocratie romaine, et, fort de la tolérance des Césars, pratiquait sa foi en liberté. Nous avons dit qu'on les distinguait peu des Juifs, auxquels les observances mosaïques imposaient la même habitude de vie, la même séparation du monde : « Tous ces gens mènent la vie juive2 », disait-on, et on s'en détournait comme d'une caste importune.

1 « Contemptissimœ inerliœ ». Suétone, Domit., 15.

2 « Judaicam vivere vitam ». Ibid., 12. Cf. Dion Cassius, Util, 14 ; liviii, 1

L'important était que cette aversion ne réveillât pas l'hostilité. Sous Vespasien et Titus, le péril sembla conjuré au moins dans Rome. Tout avait péri de Néron, sauf la haine : l'édit persécuteur de l'an 64 lui survivait '. Il est donc possible qu'en vertu de ce texte le fanatisme d'une ville ou le caprice d'un gouverneur ait abouti, dans les provinces, à quelque sanglante exécution . C'est probablement dans de telles circonstances que l'indignation conduisit S. Hilaire à ranger Vespasien dans la même liste infamante que Dèce et Néron 2. L'imputation, appuyée de ce témoignage unique, est certainement excessive, car on ne relève aucune mesure des Flaviens contre le Christianisme, et, d'autre part, il est certain qu'à Rome, il jouit sous eux d'une liberté totale.

Un des témoignages les plus apparents de cette

1 « Permansil, erasis omnibus, hoc solum institutum neronianurn ». Tertul., Ad nat., 1, 7.

- S. Hilaire, Contra Arianos, 3. M. Paul Allard regarde comme « plus probable que Vespasien est nommé ici, par erreur, au lieu de son fils Domitien », Histoire des persécutions, p. 85, note 1. A la vérité, les deux pontifes qui gouvernèrent alors l'Église romaine, S. Lin et S. Clet, portent, clans le Liber Ponlificalis, le titre de martyrs; mais c'est là, selon toute apparence, une attribution gratuite, car aucune autre tradition n'indique qu'ils aient en réalité versé leur sang et il est bien invraisemblable, qu'en des temps où les Chrétiens jouissaient à Rome d'une entière tolérance, seuls, les chefs de la communauté aient été frappés.

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