L'ÉGLISE ET LEMPIRE SOUS LES FLAVIENS
sécurité est l'aspect des nécropoles. Dès l'origine en effet, les Chrétiens eurent leurs propres cimetières : le désir de reposer en attente commune de la résurrection s'élant éveillé dans leurs cœurs, les patriciens qu'ils comptaient parmi eux leur procurèrent cette consolation. Aux siècles suivants, les catacombes devaient s'enfoncer en terre pour dérober aux persécuteurs les corps des martyrs et le secret des assemblées; de telles précautions sont inconnues au temps de Yespasien. Les sépulcres se trouvent à fleur de terre, visibles à tous ', révélant par leurs emblèmes et leurs épitaphes qu'ils renferment des Chrétiens -.
Un domaine funéraire des Flaviens, récemment découvert, met ce fait en relief 3. Entre des sépultures plus humbles de clients et d'affranchis, le monument de l'illustre famille se distingue aisément : ses vastes abords, le luxe de la construction, les décorations intérieures sont dignes de remarque. Un large couloir surtout, au long duquel reposaient les sarcophages, a été soigneusement orné, aux parois, de gracieux
1 M. de Rossi, Bulleltïno di arclieologia cristiana, 1865, p. 9i.
2 La première inscription chrétienne, datée avec certitude, remonte au temps de Yespasien (71). D'autres, provenant des catacombes de Lucine, de PrisciJIe, de Domilille, du cimetière ostien, paraissent aussi de la même époque. Voir Paul Allard, Histoire des persécutions, p. 86.
3 Cette sépulture a été découverte, en 1865, près de la Voie Ardéaline. Rossi, Roma solterranea, t. I, p. 131, etc.; 186, 265, etc.; 319-321; Bulletlino, 1865, 1874, 1875.
paysages : scènes de pêche, agneaux paissant à l'ombre. Une vigne tapisse la voûte; oiseaux et génies ailés jouent au travers des pampres. La sérénité des jours paisibles où travaillait l'artiste se reflète dans cette composition; mais il peignait en chrétien, tout au moins pour des chrétiens, car, aux sujets profanes, il mêle des épisodes bibliques et des emblèmes de notre Foi : Daniel dans la fosse aux lions; la table eucharistique où le pain et le poisson, symboles du Sauveur', sont offerts aux convives. Les inscriptions trouvées dans ce domaine marquent qu'il appartenait à la petite-fille de Vespasien, Flavia Domkilla2. Gagnée au Christ, elle avait fait, de sa sépulture de famille, un cimetière chrétien. Ainsi fut-il d'autres catacombes qui remontent au même temps : celle de Priscille, sur la Voie Salarienne, que la noble lignée de Pudens offrit à ses humbles frères dans la Foi; sur la route d'Ostie, celle d'une matrone nommée Lucine, qui n'est autre probablement que la célèbre patricienne venue des premières à l'Évangile, Pomponia Grœcina 3. Dans ces diverses
1 On sait que le poisson a été choisi pour emblème du Christ parce que ce mot en grec 1X011, fournit les initiales des cinq mots : Iï]<toù;, Xpt;Tèç, 0eoû, Ytè;, EwTr,p. Jésus-Christ, fils de Dieu, sauveur.
2 « Ex indulgentia Flaviae Domilillao ». Orelli, Henzen, 5422. « Flaviae Domitillœ... Vespasiani neptis ejus heneficio hoc sepulchrum meis libcrlis lihcrtabus posui ». Id., 5423.
3 Voir Saint Pierre et les premières années du Christianisme, ch. xviu.
l'église et l'empire sous les flaviens G">
nécropoles, les fidèles ont toute liberté de manifester leurs croyances, et ils en usent.
Cette large tolérance était nécessaire à l'Église de Rome, au sortir de l'horrible persécution qui l'avait accablée. Il fallait ranimer ce qui lui restait de vie, rapprocher ses membres épars, lui influer, par de nombreuses conversions, un. sang généreux. Ce fut l'œuvre des pasteurs qui succédèrent au prince des Apôtres, S. Lin et S. Clet. L'un et l'autre, d'après les catalogues pontiûcaux, occupèrent pendant une dizaine d'années le siège de Pierre * . Lin « Linus » est un nom d'esclave 2 et semble indiquer que le premier pontife, appelé à remplacer le pêcheur de Galilée, sortait comme lui du bas peuple. C'était l'ordre providentiel : « Dieu choisissant les plus vils, les plus méprisables selon le monde , et ce qui n'est rien, pour détruire ce qui est, afin que nul homme ne se glorifie devant lui3 ». Nous avons vu Lin assistant Paul à la veille de son martyre et envoyant par lui dans la seconde lettre à Timothée, salut à ce disciple4. En dehors de ces faits authentiques, tout ce que la tradition nous apprend de son pontificat c'est qu'il maintint l'ordre et les règles établis par S. Pierre;
1 P. de Smedt, Dissertationes selectse, dissert, vu, de Chronotax Roman. Pontifie, art. m. Lightfoot, S. Clément, t. I, p. 201- 345, Early roman succession.
2 M«p Duchesne, Liber Pontijicalis.
s I Corint., i, 28, 29.
* II Tim., iv, 21.
que notamment il enjoignit aux femmes, comme l'avait prescrit l'Apôtre, de n'entrer que voilées dans l'église '.
La vie de son successeur est encore moins connue. Il s'appelait Anencleius, Anaclet, selon les uns; Cletus, Clet, selon d'autres. L'opinion commune aujourd'hui est en effet que ces deux noms désignent le même personnage 2. Le premier, qui semble ne convenir encore qu'à un esclave ou à un affranchi, fut probablement celui qu'il porta d'abord 3. Mais ce nom, qui signifie « irréprochable * », parut sans doute trop ambitieux à l'humble disciple des Apôtres, et il changea en celui de Cletus, « l'appelé, l'élu » du Seigneur 3.
Au contraire de ces deux pontifes, Clément, qui leur succéda, jeta une vive lumière par son ascendant hors de Rome, par ses écrits que nous aurons bientôt à faire connaître. Lui aussi eut quelque part à cette période de calme et de prospérité, puisque Domitien ne lança son édit de persécution qu'en l'an
1 « Hic ex promplo beati Pétri constituit ut mulier in ecclesiam velato capite introiret ». Liber PonlificaHs, éd. Duchesne, t. I, p. 121.
2 Cf. P. de Smedt, op. cit., dissert, vu, art. i : Utrum Cletus diversus sit ab Anacleto. Lightfoot, Apostolic Falhers, S. Clément, t. I, p. 80-81.
» Corpus inscriptionum latin., m, 6220; v, 8110, 40.
* « 'AvÉYKÀïiTOÇ ».
b « KXr)i6; ». Cf. IlaiiXoç... xXrjTè; àn6aTo)oç. Rom., L 1 et I Corint., I, 1.