CHAPITRE CINQUIÈME
La persécution ne s'était pas renfermée dans Rome ; de proche en proche, elle avait gagné les plus lointaines provinces. Les Actes de S. Ignace nous la montrent sévissant alors en tempête dans Antioche de Syrie ; « Ignace au gouvernail manœuvrant en bon pilote au travers de la bourrasque; conjurant le danger par ses jeûnes, ses prières, la constance de ses enseignements; défendant les cœurs simples et les faibles d'esprit des flots de séduction qui les assaillaient1 ». A la vérité, ces Actes furent écrits seulement au ive siècle; il est vraisemblable toutefois que leur auteur n'inventait pas à plaisir, mais que, pour un fait aussi notoire que la persécution exercée à
1 Nous tirons ce témoignage de la seule version des Actes de S. Ignace qui ait autorité, celle qui place non à Rome, mais à Antioche la condamnation du saint. Voir Lightfoot, Apostolic Fathers, part. II, t. Il, p. 363-i95. — Funk, Opéra Patrum apostolicoram, t. I, p. lxxviii-lxxxiii et p. 254 et suiv.
Antioche sous Domitien, il trouvait appui dans quelques récits antérieurs1.
Quoi qu'il en soit des Églises de Syrie, il est hors de doute qu'ailleurs, sur les côtes d'Asie Mineure, l'édit de proscription causa de grands ravages. Une lettre de Pline, gouverneur de Bithynie (vers l'an 112), parle de chrétiens qui, comparaissant devant lui, déclarent qu'ils ont renoncé à leur foi : « les uns depuis trois ans, d'autres depuis plus longtemps, quelques-uns même depuis vingt ans2 ». Cette dernière date recule au temps de Domitien l'apostasie de ces malheureux. Des chrétientés existaient donc alors en Bithynie, et furent atteintes par la persécution.
Certains passages, non moins formels, de l'Apocalypse nous la montrent également déchaînée dans l'Asie proconsulaire : àSmyrne, les chrétiens jetés en prison3; àPergame, Antipas mis à mort pour « s'être montré un témoin fidèle » de Jésus4. Il n'est pas le seul martyr dont le sang coule pour le Sauveur : « sous l'autel mystique où trône l'agneau égorgé », le Voyant de Patmos entend une grande clameur montant vers le cieF. Ce sont les âmes de ceux qui ont été tués pour la parole de Dieu, et « le témoi-
1 Lightfoot, loc. cit., p. 389.
2 Pline, EpisL, x, 970.
3 Apoc, h, 10.
* Id., Il, 13.
* ld., v, 6; VI, 9, 10.
gnage qu'ont rendu » au Christ, les nobles croyants « décapités à cause de ce témoignage1 ». Leur sang crie vengeance au Seigneur, mais il leur est répondu de se tenir encore un peu de temps dans leur céleste repos, jusqu'à ce que le nombre de leurs frères, fidèles au Seigneur, et qui comme eux doivent être immolés, soit au complet2. C'est toute une moisson, une moisson sanglante que S. Jean voyait tomber sous ses yeux.
Lui-même atteint par cette persécution en devint la plus illustre victime. Seul survivant du collège apostolique, ce « disciple bien-aimé de Jésus » demeurait pour l'Église entière un objet de singulière vénération. Nous l'avons perdu de vue, depuis le jour où S. Paul vint à Jérusalem exposer son Évangile devant les Apôtres, Pierre, Jacques et Jean, tenus alors pour les colonnes de la chrétienté3. Que devintil aux temps qui suivirent? Tant que vécut Marie, il habita Jérusalem, selon toute apparence. Jésus mourant lui avait légué sa mère''. Jean recueillit cet héritage, et semble en avoir fait sa principale sollicitude, car nous ne le voyons pas en tête des premiers travaux apostoliques. Il n'y apparaît qu'aux côtés de Pierre, et comme à son ombre, lors du miracle de la Belle
1 Apoc, xx, 4.
2 Id., iv, 10, 11.
s Gai., ii, 1, 2, 9.
* Joan., xix, 26, 27.
LA LETTRE AUX SEPT ÉGLISES do
Porto; devant le Sanhédrin; à Samarie; dans l'assemblée de Jérusalem1. Sur le cœur de Jésus, près de Marie, « le fils du Tonnerre2 » avait senti s'amollir la fougue que plus d'une fois le Sauveur avait dû réfréner : tout en lui se tournait à aimer, à contempler, à s'imprégner de la charité divine, dont il devait être l'évangéliste au soir de sa vie. Dans l'humble logis où il donnait asile à la mère de Jésus, Jean avait pris l'habitude d'une vie de recueillement; aussi quand Marie le quitta et s'endormit une dernière fois sous ses regards pour se réveiller dans les deux3, la
1 Act., III, 1-11; IV, 1-22; VIII, 14-25; XV, 1-31 et Gai., Il, 1, 2, 9.
2 Marc, m, 17.
3 L'interprétation arbitraire d'un texte obscur est l'unique fondement où puisse s'appuyer l'opinion qui place à Éphèse les derniers jours et le tombeau de la Sainte Vierge : 'Evôa ô 6so- ).6yo; 'IooàvvTK xai ^ 0£ot(5xo; irapâévo; r( àyîa Mapta (Conc. Ephes. Mansi). Ce texte du concile d'Éphèse est sans verbe; il ne marque donc pas que Marie et Jean aient leur tombeau au lieu d'où écrivent les Pères, mais peut aussi bien signifier que tous deux sont réunis et vénérés dans un même sanctuaire : peut-être cette église double dont les ruines se dressent encore au nord du forum d'Éphèse (Weber, Guide du voyageur à Éphèse, p. 24, 25). La tradition qui fait de Jérusalem la demière demeure de la Sainte Vierge repose, au contraire, sur des témoignages formels, lesquels ne datent, à la vérité, que du v siècle, mais qui valent néanmoins par leur précision et leur continuité. Ce ne fut en effet que dans la première moitié de ce siècle, sous l'épiscopat de Juvénal (429 à 458) , que la tombe de Marie fut découverte à Gethsémani; depuis lors, les récits des pèlerins mentionnent de siècle en siècle, au même lieu, ce vénérable sépulcre, •et l'église qui bientôt le recouvrit.
prédication de Jean ne prit pas l'essor que présageaient, et l'impétuosité de sa jeunesse et son vif amour pour Jésus. Comme ses frères d'apostolat, il évangélisa sans doute; comme eux, il ne vécut que pour faire connaître et aimer le Sauveur; mais son ministère n'eut pas un éclat comparable à celui de Pierre, de Jacques, de Paul surtout. La tradition, si sobre de détails sur les autres apôtres, indique au moins en quelles régions ils travaillèrent. PourS. Jean, elle le laisse, durant toute la vie de Pierre et de Paul, en complet oubli, et ne le remet sous nos yeux qu'aux derniers temps du premier siècle chrétien, mais en retour, elle nous le montre alors dans une incomparable majesté, dominant la fin de l'âge apostolique par ses écrits divins, par le respect unanime dont il est investi.
C'est de l'Asie proconsulaire, devenue sa résidence, que Jean exerçait cet empire. Il s'y était réfugié après la ruine de Jérusalem, et n'était pas venu seul : les chefs de l'Église Mère qui n'avaient point fui au delà du Jourdain l'accompagnaient. Papias d'Hiérapolis parle de tout un corlège d'anciens réuni autour de Jean : familiers des grands apôtres, qui, les ayant vus et entendus, pouvaient répéter, le tenant de première source, « ce qu'avaient dit André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Matthieu, et les autres disciples du Seigneur ' ».
1 Papias, cité par Euscbe (Hisloria ecclesiastica, III, xixii).
En dehors de S. Jean, S. Philippe est le seul de ces hommes apostoliques dont le ministère ait laissé quelques traces. Il avait, d'une union conlractée avant d'être appelé par le Sauveur, trois filles qui le suivirent en Asie et y remplirent l'emploi désigné alors par le don de prophétie, fonctions analogues à celles des diaconesses. Deux d'entre elles étaient vierges; la troisième mariée menait comme ses sœurs une vie sainte, toute spirituelle ; elle mourut à Éphèse1. Philippe et ses deux autres filles vécurent à Hiérapolis, où au m8 siècle le montaniste Proclus nous montre leurs tombeaux2. Papias, évêque de celte ville vers 130, avait connu ces vierges et recueilli d'elles des récits merveilleux, notamment la résurrection d'un mort opérée de leur temps, probablement à la prière de l'Apôtre. Elles racontaient aussi comment Joseph Barsabas ayant bu un poison mortel, n'en avait ressenti aucun mal. « Jean, Philippe et ses pieuses filles, ajoute Polycrate d'Éphèse, furent alors les grandes lumières de l'Asie. Elles se sont éteintes, mais pour
1 Le diacre Philippe (l'évangéliste) ayant eu lui aussi des filles prophétesses (Act., xxi, 8, 9), l'antiquité a souvent confondu cediacre et l'apôtre qui porte le même nom. Eusèbe (Historia ecclesiastica, III, xxxi) cite confusément et brouille à plaisir les témoignages de Polycrate, du montaniste Proclus et des Actes des Apôtres. Le plus exact de ces dires parait être celui de l'évèque Polycrate, qui gouvernait l'Église d'Éphèse à la fin du u» siècle. Il marque nettement dans sa lettre au pape Victor que « Philippe était un des douze apôtres ».
2 Polycrate d'Éphèse, cité par Eusèbe (Hist. eccles.,Uï,\\yn).
ressusciter au dernier jour, à l'avènement du Seigneur, quand il viendra du ciel dans sa gloire rassembler les élus1. »
Ayant ainsi hérité de tout ce que la Jérusalem chrétienne avait de plus vénérable, l'Asie Mineure devint le foyer où la Bonne Nouvelle jeta alors son plus vif éclat. Antioche n'avait ni pareil lustre, ni même fécondité. Rome sans doute, en sa qualité de siège de S. Pierre, demeurait tête de la hiérarchie pastorale, et chaire suprême de la vérité, mais Rome n'avait plus ses grands apôtres. Plus heureuse qu'elle en ce moment, l'Asie possédait Jean, le bien-aimé de Jésus, son compagnon dès la première heure, son témoin fidèle et irrécusable. La gloire de Paul parmi ces Églises qu'il avait enfantées au Christ en fut comme obscurcie, car, si vivante qu'y demeurât sa parole, on le savait converti sur le tard, et qu'il n'avait pas connu personnellement le divin Maître. Jean au contraire l'avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles, touché de ses mains; il s'était reposé sur sa poitrine2 et y avait puisé de telles clartés, un amour si ardent, que nul ne parlait de Dieu comme lui, devenu par excellence le Théologien3. L'Asie, de concert, lui donna ce titre, mais plus encore que la lumière, ce
1 Papias, loc. cit.
a Joan., xxi, 20.
3 Nombre d'anciens Pères le qualilient ainsi : S. Athanase, Synopsis Scripturx Sacrx, 73. — S. Cyrille de Jérusalem, Cake li., XII, i, etc.
fut une source de vie chrétienne qu'elle chercha et trouva en lui. Depuis trente ans que Paul avait pour la dernière fois visité cette région, l'Évangile ne cessait de s'y répandre. Presque toutes les villes avaient leur Église, et, en tête de ces communautés, non plus un collège d'anciens comme aux temps primitifs, mais un évêque. Là comme ailleurs, la hiérarchie prenait peu à peu sa forme définitive. Sans s'attacher particulièrement à aucun de ces sièges, Jean exerça sur tous une haute paternité, la juridiction universelle dévolue par le Sauveur à ses apôtres, et qui ne devait s'éteindre qu'avec le dernier d'entre eux.
La tradition indique Éphèse comme la résidence habituelle de l'Apôtre durant son séjour en Asie1. C'est là qu'il fut appréhendé par les magistrats romains. Le Maître lui avait promis un baptême de sang, mais sans lui en découvrir le mode ni le jour2. Il put croire cette heure venue au temps de la persécution de Domilien. Le tyran, nous l'avons dit 3, inquiet des bruits qui promettaient l'empire aux descendants des rois de Juda, avait ordonné qu'on recherchât tous les membres de cette noble race. Après les petits-fils de Jude, amenés à Rome du fond de la Batanée, et contraints de se justifier sur cet unique chef, Jean, si renommé pour avoir vécu dans l'inti-
1 Acta Sanctorum, 24 Joan.
2 Marc, i, 39.
3 Voir ci-dessus ch. iv, p. 87.
mité du Christ, dut être arrêté au même titre. Lui aussi fut déféré à Rome. D'antiques traditions mettent hors de doute que ce fut dans cette ville qu'il reçut la sentence de mort. Pierre et Paul, arrosant de leur sang la Rome chrétienne, lui avaient déjà assuré une fécondité inépuisable, mais Jésus voulait que le disciple bien-aimé, par l'effusion du sien, accrût encore la foi et l'amour de l'Église Reine.
Le lieu traditionnel de son exécution est la Porte Latine1, ou, pour mieux dire, l'espace libre alors qu'occupa plus tard cette barrière de Rome 2. Le supplice commença par la flagellation qui en était toujours le prélude. C'est ainsi que, sous la violence des coups, le sang de Jean à son tour féconda la terre romaine. A ces douloureux apprêts 3 succéda un tourment, dont les Actes des Apôtres citent d'autres exemples : la victime fut plongée dans l'huile bouillante 4.
1 Baronius, 92, 553. — Tillemont, Mémoires, S. Jean l'évaï*géliste, art. v.
- Celte porte donnant accès à la voie latine ne fut ouverte qu'aux jours où Aurélien recula l'enceinte de la ville. Dans le rempart extérieur de Servius, la Porte Capène servait d'entrée aux deux voies, Latine et Appienne. Jordan, Topographie der Stadt Rom, t. II, p. 155, 163-166, 335.
3 Une mosaïque du Laleran représente la flagellation de l'Apôtre : on y remarque ce détail que les cheveux de Jean sont coupés, et plusieurs prétendent que ce fut par ordre de l'empereur, qui était chauve. Ciampini, De sacris JEdif., tab. il, 8.
* Kraus, Real Encyklopœdie der christlichen Altcrlhiimer, Mahtyiuum, i, 11.
Mais l'heure prédite par le Christ n'était pas arrivée, l'heure où Lui-Mème viendrait prendre son disciple, et le réunir à Lui pour toujours 4 : à la stupeur de tous, Jean sortit, intact et sain, du hain de feu.
Fut-ce émotion, pitié, prudence des juges? on l'épargna. Un certain temps s'était écoulé entre son arrestation à Éphèse, et sa condamnation à Rome. Domitien rassuré, dans l'intervalle, sur le compte des chrétiens, commençait à relâcher ses poursuites. Venant de haut, ce souffle de clémence détourna les magistrats de s'acharner contre un vieillard, sauvé par miracle; ils se contentèrent de le reléguer dans l'ile de Patmos pour y travailler aux mines2.
1 Joan., xxi, 22.
2 Tertullien est le premier témoin de la tradition qui fasse connaître l'épreuve à laquelle S. Jean fut soumis : félicitant l'Église romaine d'avoir reçu la parole et le sang des grands Apôtres, a Pierre, dit-il, y a subi le même supplice que le Maître ; Paul a été couronné en mourant comme Jean-Baptiste; l'apôtre Jean, après y avoir été plongé dans l'huile bouillante, fut relégué dans une île » [De Prêescript., 36). De nombreux Pères ont recueilli et autorisent cette tradition, et plusieurs d'entre eux nomment le lieu où fut exilé S. Jean, l'île de Patmos. S. Irénée, Hxr., v, 30. — Clément d'Alexandrie, Quis clives salv., 42.— Origène, In Matth., t. XVI, 6. — S. Victoria de Pettau, In Apocalyp., Ex Capite x, 11; Ex Cap. xvn, 10. — M igné, Patrol. lat., t. V, p. 333, 333. — Eusèbe, Histor. eccles., III, xvn. — S. Jérôme, Contr. Jovin., i, 26. Unanimes à attester le fait du martyre, ces Pères ne s'accordent plus sur l'époque où il eut lieu. Clément d'Alexandrie et Origène ne donnent pas le nom du prince persécuteur. S. Epiphane {Hxres., li, 2) parle de Claude. Tertullien semble indiquer que les trois Apôtres ont souffert en-
Rome ne déportait qu'en lieux sauvages, ou dans des îles désolées. Patmos n'était pas pour démentir cette rigueur, n'offrant aux yeux qu'une longue chaîne de rocs volcaniques, rompue en deux et rattachée par un isthme étroit. Vers l'est, ses rives se creusent en un hon port, que fréquentaient les navigateurs de Rome à Ëphèse. Là se concentre toute la vie et la richesse de l'île, car presque partout le sol y est ingrat. Le nom de Palmosa qu'elle portait au moyen âge, indique que des palmiers l'ont ombragée. Il n'en reste qu'un groupe dans le vallon appelé « le Jardin du Saint » : ailleurs, ce ne sont que maigres champs et vergers 1 .
Jésus ne pouvait ménager à son apôtre une solitude où, séparé de tout, il fût plus dans sa main. Jean restait seul au milieu de Grecs uniquement attentifs à leur humble trafic. Plus distingués d'ailleurs d'esprit et de sentiments, qu'eussent-ils pu lui offrir qu'il ne possédât en surabondance dans son union au Christ? Éphèse et l'Ionie avaient mis sous ses yeux les merveilles de l'art grec : aucun souvenir, aucune image n'en demeure dans ses écrits; aucune allusion même à la poésie qui est une gloire de l'Hellade. Les
semble sous Néron; mais a plus juste titre, Eusèbe et S. Jérôme désignent Domilien, et leur sentiment a prévalu.
1 Ross, Reiscn auf den griechischen Insein, n, 123-139. — Tischendorf, Reise in's Morgenland, il, 258-265. — Victor Guérin, Description de l'île de Patmos.
belles îles voisines de Patmos ont été célébrées par les vieux aèdes. Jean ne vit dans ces chants que ce qui les dépare, une folle adoration du monde sensible, les charmes de la nature divinisés : il se détourna de ces fables.
Ses regards, toutes ses pensées, allaient à des soucis plus hauts, aux Églises d'Asie en plein feu de persécution. Bientôt il en put recevoir des messages, car Milet, Ephèse même, n'étaient qu'à quelques heures de mer. Il sut que là, comme à Rome, les fidèles étaient spoliés, jetés en prison, mis à mort; mais ce n'étaient que des souffrances extérieures, de glorieuses luttes qui allaient rendre plus étroite l'union des martyrs au Christ : une épreuve autrement redoutable menaçait leur foi, qu'il voyait plus en danger que leur vie. L'hérésie, qui avait tant inquiété S. Paul, continuait de miner ces Églises, sous une forme à la fois plus odieuse et plus séductrice. Le germe d'impureté qu'elle couvait avait éclos au grand jour; devenue une suite raisonnée d'enseignements, « la doctrine des Nicolaïtes * » menaçait de tout corrompre.
L'origine des Nicolaïtes reste obscure : ils paraissent être sortis d'Israël, et avoir principalement visé les chrétiens de leur race, car l'Apôtre use, pour les flétrir, de souvenirs et de termes familiers aux Juifs : « C'est une synagogue de Satan, dit- il, ils se don-
1 Apoc, II, 15.
nent pour Juifs et ils ne le sont pas '. Leur doctrine est celle de Balaam qui enseignait Balac à jeter le scandale devant les lils d'Israël, à manger des viandes immolées aux. idoles, et à forniquer2. » De tout temps, cette double tentation a été recueil de ce peuple charnel. Il n'était qu'au seuil de la terre promise, quand Balac envoya les filles de Moab tendre devant eux les impurs filets où sur l'heure ils tombèrent3. Les mêmes dangers les attendaient dans la Judée, terre de cultes voluptueux. En Phénicie, comme dans le pays de Canaan, la licence poussée jusqu'à la fureur était acte de religion. Il fallut aux prophètes des siècles de lutte pour combattre ces rites infâmes. Ce penchant aux plus honteuses formes de l'idolâtrie devint moins sensible au retour de Babyione. Les souffrances d'un long exil, les écoles qui se formèrent de toute part en Palestine épurèrent les mœurs, élevèrent les esprits, mais il n'en demeura pas moins au fond de tout Juif un ferment de luxure : « Vous restez tels que furent vos pères, leur disait S. Élienne, incirconcis de cœur7'. » Et ils le prouvè-
1 Apoc, m, 9.
a Id., h, 14.
s « Et le peuple commença à commettre fornication avec les filles de Moab, elles l'entraînèrent aux sacrifices de leurs dieux, ■et le peuple mangea et se prosterna devant leurs dieux. Et Israël s'attacha à Baal-Peor et la colère de l'Eternel s'alluma contre Israiil. » Nuin., xxv, 1-3.
* Acl., vu, 61.
rent dans les Églises d'Asie, quand, à peine gagnés à l'Évangile, leurs pires instincts reparurent. Affranchis de la Loi dans le Christ, ils se tinrent libres de tout frein : on les vit se mêler aux fêtes païennes, aux orgies sacrées, les reproduire dans leurs assemblées religieuses, et transformer en Bacchanales les purs mystères de notre foi. Rien n'indique qu'ils soient venus dès lors aux infamies que dévoile S. Épiphane ' ; mais la vigueur avec laquelle l'Apôtre poursuit les Nicolaïtes ne permet pas de douter que déjà leurs excès ne fussent intolérables.
Comment le nom de l'un des sept premiers diacres2 fut-il donné à cette secte odieuse? La tradition l'explique diversement. Nicolas d'Antioche avait une épouse d'une rare beauté, et s'était séparé d'elle afin d'être tout entier au service de l'Église. A en croire certains, trop faible d'âme pour rompre sans retour les liens qui les unissaient, il revint à elle, perdit peu à peu de sa ferveur et tomba si bas qu'il fut le chef et le promoteur d'une immonde hérésie 3. Selon d'autres, à notre avis mieux informés, la beauté de cette femme l'ayant fait accuser de jalousie, il offrit
1 S. Épiphane, Hxres., XXV, xxvi. Les Nicolaïles, au jugement des premiers témoins de la tradition, ne sont qu'une des nombreuses et immondes sectes du Gnoslicisme. — S. Irénée, Hxres., m, 11.
2 Actes, vi, 3.
3 S. Irénée, Hxres., I, xivi, 3. — Hippolytus, Philosophoumena, I, vu, 36. — S. Épiphane, I, h, Hxres. 25.
à qui voudrait de la prendre. Ce n'était là qu'un témoignage d'entier renoncement à ce qu'il avait de plus cher; les sectaires s'emparant de cette démarche inconsidérée, prétendirent que Nicolas autorisait la communauté des femmes. Ils se prévalaient aussi injustement de cette autre parole du saint diacre : « Il faut abuser de sa chair ». Nicolas entendait par là ne pas la ménager, la crucifier avec Jésus et pour Jésus1. Changeant en maxime licencieuse un conseil de pénitence, ils y virent plein congé de céder aux tentations. Et ils ne se contentèrent pas de travestir ainsi les enseignements de Nicolas, leur impudence alla jusqu'à le présenter comme leur chef et à se couvrir de son nom. Il fallait, pour que ces fables s'accréditassent en Asie, ou que le diacre fût mort, ou qu'il vécût au loin; nous ne voyons pas en effet qu'il se soit récrié à rencontre, et il l'eût fait assurément, car le témoin le plus digne de foi sur tout ce qui le concerne, Clément d'Alexandrie, nous le montre demeurant jusqu'à la fin tel que les Apôtres le choisirent pour le mettre au nombre des diacres, « plein de l'Esprit-Saint et de sagesse2 ». Il affirme notamment que Nicolas ne connut aucune femme après s'être généreusement séparé de la sienne; que
1 Clément d'Alexandrie, Stromat., III, iv. — Eusèbe, Histor. eccles., III, xxix. — Theodoret, Hxret. Fab., m, 1.
2 Act., vi, 3.
lui et toute sa famille vécurent et moururent saintement '.
Ce fut apparemment dans le trouble de la persécution que les Nicolaïtes se dévoilant parurent tels que les dépeint l'Apocalypse. La présence de S. Jean à Éphèse les avait contenus; ils se crurent en passe de tout oser quand ils le virent emmené à Rome, puis relégué à Patmos; mais, de ce dernier séjour, l'Apôtre était à portée de veiller sur les chrétientés d'Asie. Tremblant pour leur foi, il résolut de leur adresser une sorte d'encyclique qui, passant d'Église en Église, soutint les courages défaillants et imposât à l'hérésie.
Cette Épître, qui fait corps aujourd'hui avec l'Apocalypse, en forme les trois premiers chapitres. Elle diffère en tout point des autres lettres apostoliques. S. Jean y prend l'allure et le ton des prophètes d'Israël, ou pour mieux dire, il laisse s'y refléter les objets qui l'occupaient uniquement sur le rocher de Patmos. Sans doute, depuis son arrivée en Asie, le tour de ses pensées, de son langage surtout, se conformait peu à peu à celui des fidèles alexandrins qui l'entouraient, toutefois, il avait trop longtemps vécu de la vie juive pour n'y pas revenir d'instinct, quand il se trouvait comme en ce lieu, abandonné à luimême. Les sanglantes tragédies de Rome auxquelles, par miracle, il venait d'échapper, lui rappelaient la
1 Clément d'Alexandrie, Stromat., III, iv.
soudaine catastrophe où Israël exilé avait vu sombrer Babylone : par suite, les prophètes de cette captivité devinrent l'aliment et le réconfort de son âme, quand le rude travail des mines lui laissait quelque répit.
De là viennent sans doute la couleur biblique, les formes étranges que revêt alors sa parole, les images jadis empruntées par Ezéchiel et Daniel au monde assyrien, et que nous retrouvons dans les visions de Patmos. De là aussi le rôle considérable qu'y jouent les nombres mystiques '. On sait quelle importance ils avaient aux yeux de l'antiquité, tant chez les païens que parmi les Juifs, et quelles propriétés mystérieuses on leur attribuait2. Pythagore y voyait « les principes des choses ». Dégagée des commentaires plus ou moins outrés de ses disciples, la formule du sage Grec peut être ramenée à cette interprétation très acceptable, que les éléments primitifs dont se compose le monde, étant parfaitement ordonnés, font de l'univers une immense harmonie. Si le nombre, en effet, n'est ni source de vie, ni même
1 a II faut entendre, dans les nombres de l'Apocalypse, une certaine raison mystique, à laquelle le Saint-Esprit veut nous rendre
attentifs. » Bossuet, l'Apocalypse, ch. vu, 4. — « Numéris
quos in Scripturis esse sacratissimos et mysteriorum plenissi-
mos dignissime credimus ». S. Augustin, Quxsliones in Ge-
nesim, lib. I, cl».
2 Arislote, Metaphys., I, t et vi ; XII, vi et vin. — ALUen, Varias llislorix, IV, xvn. — Josèphe, Bellum judalcum, VII, v, 5. — Philon, passim. — Misclma, Ptrke Abolh, v, 7, 8.
type d'être, il est à ce concept ce que la couleur est au dessin, ce que la mélodie est au chant : sans rien ajouter à l'essentiel de la pensée, il lui donne force et éclat, la rend plus saisissante, en exprime les nuances les plus délicates, achève de peindre aux yeux, de faire entendre à l'oreille, ce que le verbe est inhabile à traduire.
Parmi les nombres en honneur chez les anciens, sept tient incontestablement le premier rang : c'est le nombre mystique sacré par excellence. Tout l'Orient : Perses, Assyriens, aussi bien que Juifs, lui attribuent cette primauté ' . C'est principalement quand Dieu entre en relation avec les créatures que nous voyons les livres saints d'Israël en faire usage : il
1 Le caractère sacré du nombre sept paraît venir des six jours de la création suivis du septième où le Seigneur se reposa, car nous le voyons en honneur là surtout où sont demeurées plus pures les traditions sur l'origine du monde, chez les Assyriens et les Hébreux (Vigouroux, la Bible et les découvertes modernes, lr* partie, livre I, ch. i. S. Jérôme, in Amos, v). Dans le culte mosaïque, ce nombre est comme le sceau divin mis sur tout ce qui se rapporte à l'Éternel. On sait avec quelle rigueur le septième jour de la semaine, le sabbat lui est consacré (Exod., xxxi, 15); la Pâque dure sept jours (Id., ni, 16) ; sept semaines s'écoulent entre cette fête et la Pentecôte (Lev., xxm, 15); le candélabre d'or du Saint porte sept lampes (Exod., xxv, 31-40; xxxvn 17-24); sept agneaux sans tache sont offerts en holocauste, le jour de la Pentecôte (Lev., xxm, 18); dans le sacrifice pour le péché, sept aspersions de sang sont prescrites (Id., xvi, 14), etc. De l'Orient, l'idée de perfection attachée au nombre sept avait passé dans le monde grec et romain. Voir, entre autres témoignages : Macrobe, Somnium Scipionis, i, 6. — Aulu-Gelle, m, 10.
marque non seulement le caractère surnaturel de l'action divine, mais la plénitude, l'universalité, la perfection avec laquelle Dieu opère. En signe que le sceau de Dieu était sur sa lettre, Jean prit soin que partout ce nombre mystique y figurât. 11 parle au nom des sept Esprits qui sont devant l'Éternel : le Fils de l'homme lui apparaît ayant sept étoiles dans la main, au milieu de sept chandeliers d'or. Et si parmi les nombreuses Églises d'Asie il n'en est que sept auxquelles va sa parole, n'est-il pas à présumer que c'est dans les mêmes vues mystiques qu'il s'est arrêté à ce nombre? Il ne faut pas oublier en effet que le Voyant de Patmos n'est pas, comme S. Paul, l'athlète, le soldat du Christ, qui lutte sur terre et pied à pied, avec l'ennemi qu'il veut réduire ' : il écrit dans un monde surnaturel, en extase2. Jean aux sept Églises qui sont en Asie : « Grâce et paix de la part de celui qui est, qui était, qui vient3, et de la part des sept Esprits qui se tiennent devant son trône \ et de la part de Jésus-
i Ephes., vi, 11-17; II Tim., iv, 7-8.
2 'Eyev6[j.y)v êv 7iveû|iaTt. Apoc, I, 10.
3 Ce n'est là qu'une forme plus explicite de la parole de l'Exode (m, 14) : « Et Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis ».
1 Israël connaissait et révérait depuis longtemps les sept Esprits que l'Apôtre nous montre devant le trône de Dieu, prêts à porter ses ordres par le monde et à les accomplir, car il en est fait mention au livre de Tobie (xii, 15), lequel, de l'aveu de la plupart des rationalistes, est antérieur à l'ère chrétienne.
Christ, le témoin fidèle, le premier né des morts \ prince des rois de la terre, qui nous a aimés, qui nous a lavés de nos péchés dans le sang, qui nous a faits le royaume et les prêtres de Dieu son Père a : à lui, gloire et force dans les siècles des siècles. Amen.
« Voici qu'il vient sur les nuées, et tout œil le verra, et ceux qui l'ont percé3; et à sa vue toutes les tribus de la terre se lamenteront. Amen.
« Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était et qui vient, le Tout-Puissant.
« Moi Jean, votre frère, qui ai part avec vous à la tribulalion, à la royauté et à la patience en Jésus- Christ, je me trouvais dans l'île qu'on appelle Palmos, à cause de la parole de Dieu et du témoignage que j'ai rendu à Jésus. Un jour du Seigneur, je fus ravi en esprit, et j'entendis derrière moi une grande voix comme le son d'une trompette qui disait : « Ce que tu vois, écris -le dans un livre et envoie-le aux sept Églises, à Éphèse, à Smyrne, à Pergame, à Thyatires, à Sardes, à Philadelphie, à Laodicée ». Et je me retournai pour voir la voix qui me parlait, et m'étant retourné, je vis sept chandeliers d'or, et au milieu des chandeliers, quelqu'un qui ressem-
1 S. Paul (Coloss., i, 18) appelle semblablement Jésus «le premier né d'entre les morts », le premier qui, ressuscitant du sein de la mort, a repris vie, la vie éternelle.
2 IPetr., ii, 9.
3 Zachar., ni, 10.
blait au Fils de l'homme, vêtu d'une robe longue et ceint à la poitrine d'une ceinture d'or. Sa tête et ses cheveux apparaissaient blancs comme de la blanche laine, comme de la neige, et ses yeux comme une flamme de feu. Ses pieds étaient semblables au pur airain en fusion dans une fournaise ardente; sa voix semblait la voix des grandes eaux. Il avait dans sa droite sept étoiles, et, de sa bouche, sortait un glaive aigu à deux tranchants. Son visage brillait comme le soleil quand il luit dans sa force 4. »
« Et quand je le vis, je tombai à ses pieds comme mort; mais il mit sa main droite sur moi et me dit : « Ne crains point : je suis le premier et le dernier, le vivant. J'ai été mort, et voici que je suis vivant aux siècles des siècles, et je tiens les clés de la mort et de l'enfer. »
Étrange peinture assurément! Les traits en sont tellement disparates que nous avons peine à l'imaginer et à y trouver les éléments d'une beauté, même surhumaine : ni ordre, ni harmonieuses proportions, ni juste convenance dans l'ensemble. Moins que
1 Cette peinture du Fils de l'homme rappelle une apparition toute semblable qui s'offrit aux yeux de Daniel sur les rives du Tigre : « Et je levai les yeux et je vis un homme velu de lin; ses reins étaient ceints d'un or très pur; son corps était comme un chrysolilhe, son visage brillait comme l'éclair, et ses yeux comme des flammes de feu; ses bras et ses pieds avaient l'apparence de 1 airain élincelant, et le son de sa voix était comme le bruit d'une multitude. » Daniel, x, 5, G.
nous encore, les Grecs, habitués aux merveilles de leur art, l'eussent goûtée. Aussi croyons-nous vraisemblable que Jean, sans négliger ni oublier la partie hellénique des Églises d'Asie, destinait en premier lieu son œuvre aux fidèles de ces communautés qui y étaient venus de la Synagogue. C'est avec ceux-ci naturellement, qu'ayant vécu jusqu'alors de la vie juive, il se trouvait d'abord en plus intime union; à eux, par suite, qu'il a dû s'adresser particulièrement dans sa lettre. Il les savait moins soucieux des éléments plastiques, à l'aide desquels une idée prend forme, que de l'éclat et de la force dont elle est revêtue. Dieu lui inspira, pour mettre en relief sa vision, d'user des mêmes images grandioses qu'Ëzéchiel et Daniel avaient empruntées à l'art babylonien, et qui, depuis lors, demeuraient familières à Israël. Ce qu'il convient donc de reconnaître dans cet ensemble de traits symboliques figurant le Sauveur , c'est ce que nous offrent aussi les « Chérubs », le Chariot animé d'Ézéchiel, et les animaux fantastiques de Daniel, à savoir une idée ou un fait qui ne se présente à nous ainsi enveloppé que pour nous mieux contraindre à le découvrir.
Les interprètes n'ont que trop bien compris ce devoir de soulever l'écorce de la lettre, car, dans leur ardeur à scruter la parole sainte, ils y ont découvert nombre de sens plus ingénieux que probables. Le plus sûr moyen de connaître la signification, que le Voyant s'est proposée^ est de rechercher
quel sens a la même expression dans les Prophètes et les traditions juives. Il est peu de termes symboliques qu'on ne puisse expliquer ainsi d'une façon très vraisemblable.
La longue robe dont est vêtu le Fils de l'homme est celle des prêtres d'Israël, et indique le sacerdoce éternel du Christ. La ceinture , elle aussi , faisait partie des habits sacerdotaux ', mais, en marque de la royauté de Jésus, elle est d'or. La chevelure et la tête étincellent de blancheur, à l'égal de la neige et de la plus blanche laine. C'est là un souvenir de Daniel qui donne à son « Ancien des jours » des cheveux blancs, emblème de son éternité2. Une autre vision du prophète lui suggère de mettre, dans le regard du Christ, la flamme qui illumine les justes et dévore les méchants; de donner à ses pieds, à ses démarches dans le monde surnaturel l'éblouissant éclat, l'ardeur invincible de l'airain en fusion3; à sa voix, l'éloquence majestueuse des grandes eaux-*. Quant au glaive à deux tranchants, qui sort de la bouche du Fils de l'homme, l'image en était commune chez les Juifs : il figure « la parole de Dieu vivante et opérante , plus perçante qu'un glaive aiguisé des deux côtés, pénétrant dans les replis de
1 Exod., xxviii, 31-41.
2 Daniel, vu, 9.
3 ld., x, 6.
* Bzecbiel. xi.m, 2.
l'âme et de l'esprit, jusque dans les jointures et les moelles, démêlant les pensées et les mouvements du cœur ' ».
Ces symboles ne peignaient que les attributs divins du Christ; or, Jean ne s'était pas arrêté à ce nimbe glorieux de sa vision; ce qu'il y avait contemplé surtout, ce qu'il rappelle en termes émus, c'est le cœur de Jésus, Sauveur et Rédempteur de nos âmes : « Il nous a aimés, dit-il, et nous a lavés de nos péchés dans son sang; il nous a faits rois et prêtres de Dieu son Père 2. » Certain trait du Fils de l'homme indique un fruit de sa venue non moins précieux que notre élévation au royal sacerdoce. Jésus a en sa main droite sept étoiles, et lui-même en explique le sens à l'Apôtre. « Les sept étoiles sont les anges des sept Églises 3 » : par où. il faut entendre les évêques de ces communautés religieuses. C'est la hiérarchie ecclésiastique que le divin Pasteur montre ainsi ordonnée à l'image de la hiérarchie céleste. L'évêque, en qui Jésus revit dans la plénitude du sacerdoce, a même mission que les anges à l'égard des fidèles qui lui sont commis : il doit les maintenir en unité de foi et d'amour, les purifier, les illuminer, parfaire en eux la vie surnaturelle, laquelle s'écoule par lui dans le corps mystique dont il est le chef.
1 Hebr., iv, 12.
- Apoc. i, 5, 6.
3 Ibid., i, 20.
L'évêque incarne en quelque sorte son Église, dans le dessein et aux yeux du Sauveur; c'est donc en lui que Jean reçoit Tordre d'avertir chacune des Églises d'Asie figurées par les sept chandeliers d'or.
« Écris donc ce que tu as vu, ce qui est, ce qui sera ».
« A l'ange de l'Église d'Éphèse,
« Voici ce que dit celui qui tient les sept étoiles dans sa droite, qui marche au milieu des sept chandeliers d'or :
« Je connais tes œuvres, et ton travail et ta patience, et que tu ne peux souffrir les méchants. Tu as mis à l'épreuve ceux qui se disent apôtres et qui ne le sont pas, et tu les as trouvés menteurs ; tu es patient, tu as souffert pour mon nom et tu ne t'es pas découragé. Mais j'ai contre toi que tu t'es relâché de ton premier amour. Souviens-toi donc d'où tu es déchu, repens-toi et reviens à tes premières œuvres : autrement je viens à toi, et si tu ne fais pénitence, je changerai ton chandelier de place '. Toutefois, tu as ceci de bon que tu hais comme moi les œuvres des Nicolaïtes.
« Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Églises. Au vainqueur je donnerai de manger de l'arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu -. »
1 Je t'enlèverai l'Église qui l'est confiée et je lui donnerai un autre pasteur.
* Souvenir de l'Eden, où l'arbre de vie, dont les fruits devaient
« A l'ange de l'Église de Smyrne,
« Voici ce que dit le premier et le dernier, qui était mort et qui a repris vie :
« Je connais tes souffrances et ta pauvreté (en réalité tu es riche) 4 ; je sais que tu es calomnié par ceux qui se disent Juifs sans l'être et ne sont que la synagogue de Satan. Ne crains rien de ce que tu vas souffrir. Voici que le diable va jeter quelques-uns de vous en prison, afin que vous soyez éprouvés : vous aurez dix jours de détresse 2. Sois fidèle jusqu'à la mort et je te donnerai la couronne de vie.
« Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Églises. Celui qui vaincra n'aura pas à souffrir de la seconde mort 3. »
« À l'ange de l'Église de Pergame,
« Voici ce que dit celui qui tient le glaive à deux tranchants :
« Je sais où tu habites, là où est le trône de Satan k ; et tu as gardé mon nom, et tu n'as pas renié ma foi,
assurer à nos premiers pères, s'ils fussent demeurés fidèles au Seigneur, la vision béatifique, et une vie immortelle. Gen., m, 22.
1 Riche des vrais biens, de vertu et de vie surnaturelle.
8 Ce nombre doit être probablement pris à la lettre. L'épreuve sera rude, mais de courte durée.
3 La première mort sépare l'âme du corps ; la seconde ensevelit corps et âme dans l'enfer.
4 Pergame avait un temple d'Esculape fameux au loin (Tacite, Annales, m, 63); mais c'est moins par la foule qu'attirait ce sanctuaire du dieu de la médecine que par le fanatisme de ses habitants que la ville méritait le nom « trône de Satan ».
même aux jours où Antipas1, mon témoin fidèle, souffrait la mort parmi vous, à l'endroit où Satan habite. Mais j'ai quelque chose contre toi : c'est qu'il y a parmi vous des hommes qui tiennent la doctrine de Balaam 2, lequel enseignait Balac à jeter des pierres d'achoppement devant les fils d'Israël, pour qu'ils mangeassent des choses sacrifiées aux idoles, et commissent la fornication. Ainsi tu en as, toi aussi, qui tiennent la doctrine des Nicolaïtes. Repens-toi; autrement, je viens à toi promptement, et je combattrai contre eux avec l'épée de ma bouche.
« Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Églises : Au vainqueur je donnerai une manne cachée, et je lui donnerai aussi un caillou blanc, et sur ce caillou sera écrit un nom nouveau que nul ne connaît sauf celui qui le reçoit 3. »
« A l'ange de l'Église de Thyatires,
1 Deux évoques de Césarée en Cappadoce, André et Arétas, possédaient encore au ix" siècle les Actes de ce saint martyr (Commentaria in Apocalyps., in loco. — Migne, Patrol. grxc, t. CVI, pp. 237 et 535). Les martyrologes nous montrent Antipas périssant dans les flancs d'un taureau d'airain rougi au feu. Acta Sanctorum, aprilis, t. If, p. 3-5. — Tillemonl, Mémoires, t. II, Persécution de Domitien, p. 119, et note, p. 523.
2 Nombres, xxiv, xxv.
3 La manne mystérieuse est le pain qui nourrit les Anges (Ps. lxxxvii, 25). Le nom, écrit sur un caillou blanc, en signe d'absolution et de triomphe, est le nom qui résume tout pour le chrétien : Jésus, que ceux-là seuls connaissent qui, l'ayant reçu par la foi, s'unissant à lui par la charité, éprouvent et goûtent combien il est doux à ceux qui l'aiment (Ps. xxx, 20).
« Voici ce que dit le Fils de Dieu, celui qui a des yeux de flamme, et les pieds semblables à l'airain étincelant :
« Je sais tes œuvres et ton amour, et ta foi et ta charité pour les pauvres, et ta patience, et tes dernières œuvres qui passent les premières. Mais j'ai contre toi que tu laisses faire la femme Jézabel ', qui se dit prophétesse, qui dogmatise et induit mes serviteurs à commettre la fornication, et à manger des viandes sacrifiées aux idoles. Et je lui ai donné le temps de faire pénitence, et elle ne veut pas se repentir de sa fornication. Voici que je la jette au lit 2, elle et ceux qui commettent l'adultère avec elle, et je les plonge en grande tribulation, s'ils ne se repentent pas de leurs œuvres. Et je frapperai de mort ses enfants, et toutes les Églises connaîtront que c'est moi qui sonde les reins et les cœurs, et je rendrai à chacun selon ses œuvres. Quant à vous autres de Thyatires, qui ne tenez pas cette doctrine et qui ne connaissez pas ce qu'ils appellent « les profondeurs de Satan3 », je ne vous impose pas d'autre charge
1 Ce nom peut désigner soit la synagogue de Thyatires, soit quelque Juive, dont la prédication corruptrice rappelait l'influence exercée au temps d'Achab par son indigne épouse, la Phénicienne Jézabel. .
2 Je l'afflige d'une grave maladie.
3 Une ruse commune à tous les gnostiques, Nicolaïtes, Valentins, etc., était de ne révéler à leurs affldésla science supérieure, qu'eux seuls possèdent, la Gnose, que comme un abîme inson-
que de tenir ferme ce que vous avez jusqu'à ce que je vienne.
« A celui qui vaincra et gardera mes œuvres jusqu'à la fin, je donnerai puissance sur les nations, et il les mènera avec une verge de fer, et les brisera comme des vases d'argile, ainsi que j'en ai moi-même reçu le pouvoir de mon Père, et je lui donnerai l'étoile du matin1. Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises. »
« A l'ange de l'Église de Sardes,
« Voici ce que dit celui qui tient les sept esprits de Dieu et les sept étoiles :
« Je sais tes œuvres; tu passes pour vivant et tu es mort. Sois vigilant et fortifie ce qui va mourir, car je ne trouve pas tes œuvres pleines devant mon Dieu. Souviens-toi donc comment tu as reçu la parole et garde-la et repens-toi. Si tu ne veilles pas, je viendrai comme un voleur, et tu ne sauras pas à quelle heure je viendrai. Tu as néanmoins à Sardes quelques-uns qui n'ont point souillé leurs vêtements;
dable, inaccessible : le Puôôç. S. Jean éclaire d'un mot ces profondeurs qui n'imposaient que par les ténèbres mystérieuses dont on les couvrait; il dévoile ce qu'elles recèlent dans leur fond : le génie du mal, corrompu et corrupteur, Satan.
1 Jésus est celte étoile du malin. Balaam l'avait désigné sous cette image dans sa prophétie : « Une étoile sortira de Jacob » (Num., xnv, 17), et le Sauveur lui-même prend ce titre à la lin de l'Apocalypse (xxii, 16) : « Moi, Jésus , je suis l'étoile brillante, l'étoile du matin ».
ceux-là marcheront avec moi en robe blanche, car ils en sont dignes.
« Celui qui vaincra sera ainsi vêtu de vêtements blancs, et je n'effacerai point son nom du livre de vie, et je confesserai son nom devant mon Père, et devant ses anges. Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Églises. »
« A l'ange de l'Église de Philadelphie,
« Voici ce que dit le saint, le vrai, celui qui tient la clé de David', qui ouvre, et nul ne fermera, qui ferme, et nul n'ouvrira.
« Je connais tes œuvres; j'ai mis devant toi une porte ouverte que personne ne peut fermer; bien que faible, tu as néanmoins gardé ma parole, et tu n'as pas renié mon nom. Vois, je te donne ces gens de la synagogue de Satan qui se disent Juifs et ils ne le sont pas, et ils mentent. Parce que tu as gardé ma parole de patience 2, moi aussi je te garderai de l'heure de l'épreuve qui va venir sur le monde entier, pour éprouver ceux qui habitent sur la terre. J'arrive bientôt; tiens bien ce que tu as, afin que personne ne prenne ta couronne.
1 Fils de David, héritier de son royaume (Luc, i, 32), le royaume des âmes, Jésus en a les clés en sa main ; il l'ouvre et le ferme à son gré.
2 Mon précepte de ne rien craindre près de moi, de se fier, de croire à moi sans hésitation, ni réserve (Matt., xxi, 21 , 22 ; Marc, xi, 24; Joan., xi, 25; xiv, 1, etc.); de maintenir, de posséder son àme, quoi qu'il advienne, dans une patience inébranlable (Luc, xxi, 19).
« Celui qui vaincra, je le ferai une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n'en sortira plus, et j'écrirai sur cette colonne le nom de mon Dieu, et le nom de la ville de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel d'auprès de mon Dieu, ainsi que mon nom nouveau1. Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Églises. »
« A l'ange de l'Église de Laodicée,
« Voici ce que dit l'Amen 2, le témoin fidèle et véritable, le principe de la création de Dieu3 :
« Je connais tes œuvres; tu n'es ni froid ni chaud. Que n'es-tu froid ou chaud! Mais parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni chaud, je vais te vomir de ma bouche. Tu te dis à toi-même : Je suis riche, je regorge de biens et n'ai besoin de rien; et lu ne
1 « Le nom de mon Dieu », à savoir « de mon Père qui est votre Père » (Joan., xx, 17), de « votre Père des cieux » (Malt., vi, 9); autre était le Dieu devant lequel tremblait Israël, dont il n'osait prononcer le nom, qu'on ne pouvait voir sans mourir (Exod., xxxiii, 20). « Le nom de la cité de mon Dieu », qui n'est plus l'antique Jérusalem, la Synagogue, froide et dure maràlre, aux mains de fer, aux entrailles desséchées, mais l'Église, la Jérusalem nouvelle, descendue des cieux pour être l'épouse du Sauveur, et la mère de tous ceux qui sont à lui. « Mon nom nouveau », qui n'est aucun de ceux que me donnait l'antique Alliance : Messie, Fils de l'homme, Fils de Dieu, mais le nom qu'un ange est venu des cieux apporter à Marie : « Vous le nommerez Jésus » (Luc, i, 31), le Jésus de la crèche, de l'Eucharistie, de la Croix.
'l Amen : celui qui est l'immuable fidélité, la vérité incarnée.
3 « Tout a été fait par lui, dira bientôt S. Jean dans son Évangile, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie », dans sa source première (Joan., i, 3, 4).
vois pas que tu es malheureux et misérable, et pauvre et aveugle et nu. Je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé au feu ', aûn que tu sois vraiment riche, et des vêtements blancs afin que tu sois vêtu 2, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies clair. Je reprends et châtie ceux que j'aime. Aie donc du zèle et repens-toi. Voici, je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui et je mangerai avec lui, et lui avec moi.
« Celui qui vaincra, je lui donnerai de s'asseoir avec moi sur mon trône, de même que moi aussi j'ai vaincu, et me suis assis avec mon Père sur son trône. Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Églises. »
Les sept Églises nommées dans cette lettre ne comprennent pas évidemment toutes les chrétientés d'Asie : dans la seule vallée du Lycus, deux des plus illustres sont omises, Hiérapolis et Colosses; ailleurs, Magnésie et Tralles, auxquelles S. Ignace écrit dix ans plus tard et qui, sûrement, existaient déjà. Au-
1 La charité, purifiée par le feu intérieur qui l'embrase; dégagée par là de tout égoïsme, de toute hypocrisie, de toute impureté.
2 Les vêtements dont parle l'Apôtre sont ceuique S. Paul sou. hailait à ses fidèles de Colosses : « Revêtez-vous comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, d'entrailles de miséricorde, de
bonté, d'humilité, de douceur, de longanimité ; par-dessus
tout, revêtez-vous de l'amour qui est le lien de la perfection. » Coloss., m, 12, 14.
cune mention n'est faite non plus des fraternités de Bithynie, au nord, qui, autant et plus que d'autres, avaient besoin d'être soutenues, car la persécution y sévissait et de lamentables défections s'y étaient produites •. Nous avons insinué que les calculs mystiques qui se retrouvent dans toute la Révélation de S. Jean ne sont pas étrangères au nombre des sept Églises de son Épître; mais il nous paraît également à noter que ces communautés sont choisies de telle sorte que, par elles, l'Apôtre embrassait toutes les fraternités de la région.
Les trois premières montent du sud au nord, sur les rives de l'Archipel : d'Éphèse, berceau du christianisme en ces régions, la pensée de l'Apôtre va naturellement à Smyrne , cité d'égale importance ; puis à Pergame, Église menacée entre toutes, car Satan et le paganisme y trônaient. Se portant de là sur les villes de l'intérieur, par Thyatires, Sardes, Philadelphie, elle descend du nord au sud jusqu'à la vallée du Lycus et à Laodicée, enfermant dans ce circuit tout le domaine gagné à la foi.
Telle était la conquête de l'Évangile durant les trente ans écoulés depuis le jour où S. Paul s'éloignait des rives d'Asie : trente ans de paix, pendant lesquels Timothée, préposé à ces chrétientés nais-
1 « Alii ab indice nominati esse se christianos dixerunt, et mox
negaverunt : fuisse quidem, sed desiissc Quidam ante plures
annos, non nemo etiain ante viginli quoque. » Pline, Epist., x, 97.
santés, avait eu loisir de les multiplier, surtout de donner à chacune forme hiérarchique : au sommet, l'évêque; au-dessous de lui, un corps de prêtres; des diacres et des diaconesses. Mais la prospérité avait fait, là comme partout, son œuvre dissolvante, énervant les courages, amollissant des âmes que la persécution eût forgées pour la lutte et trempées à la souffrance. L'habitude d'une vie paisible, un commerce plus libre avec les païens, inclinaient à d'étranges accommodements.
Jean, venu à Éphèse dans toute l'ardeur de sa foi, n'avait pu voir sans tristesse cette déchéance de la vie chrétienne, mais l'indolence, et presque la complicité des pasteurs, l'émouvaient bien plus encore. L'évêque de Pergame, on vient de le voir, tolérait qu'on y prêchât d'infâmes doctrines; celui de Thyatires laissait faire une prophétesse qui poussait également aux désordres du paganisme. A Sardes, l'évêque, sous des dehors réguliers, portait dans son âme le péché et la mort. Mêmes défaillances à Laodicée : la tiédeur de son chef soulevait le cœur de l'Apôtre. Mais c'est Éphèse surtout qui le déchirait. A la différence des autres pasteurs dont le nom reste inconnu, nous savons qui gouvernait alors cette métropole de l'Asie : c'était Timothée! Timothée, l'ami de S. Paul. On se rappelle quelles craintes avait données au grand apôtre le caractère de ce disciple '. Bien qu'il l'aimât
1 Voir S. Paul, ses dernières années, ch. xi et xn.
entre tous et fît grande estime de sa foi, de sa piété, de son dévouement, il redoutait que la douceur, qui était le fond de son naturel, ne dégénérât en ménagements coupables, parfois même ne lui enlevât la vigueur de main, la promptitude et la hardiesse de conseils nécessaires à l'épiscopat. « Dieu ne nous a pas donné l'esprit de crainte, mais le courage, lui écrivait-il... Presse donc à temps et à contre-temps, reprends, supplie, menace, sans jamais te lasser '. » Qu'advint-il de ces tendres instances, l'apôtre disparu? A quel point Timothée suivit-il son humeur débonnaire? Le témoignage de l'Apocalypse ne permet pas de douter qu'il n'ait glissé, et trop loin et trop bas. Il y eut là « un relâchement de la première ferveur, une chute2 » d'autant plus dangereuse, que la persécution se rallumant, il importait que tous, les chefs de l'Église en tête, se tinssent debout, prêts au combat, à la mort. En de telles rencontres, Jean valait l'apôtre des Gentils, car il avait été, et se retrouvait au péril « Fils du Tonnerre 3 ». Timothée et les pasteurs d'Asie le sentirent quand, de Patmos, l'éclair jaillit, secouant leur torpeur. Le réveil fut tel qu'on devait l'attendre des temps apostoliques : il mena Timothée droit au martyre. Sur le passage d'un de ces cortèges infâmes qui déshonoraient Éphèse, l'évêque
1 II Tim., i, 7; îv, 2.
2 Trjv àyâ7tr)v aou Trjv TtpwiYiv 09 ///.s;... 7t£7ri<o-/.a;. Apoc, II, 4.
3 Marc, m, 17.
protesta avec une telle vigueur, que la foule, se jetant sur lui, l'assomma à coups de pierres et de massues1. L'Apôtre ne châtiait si rudement que parce qu'il aimait'2, d'un amour où la fougue n'enlevait rien a la plus vive tendresse. Les deux évêques de Smyrne et de Philadelphie en firent l'épreuve. Au premier, Jean prodigue d'affectueuses consolations, le félicitant de sa pauvreté, qui est grande richesse devant Dieu, puis des injures et des persécutions qui l'assaillent. Dût-il en mourir : qu'il demeure intrépide et fidèle, car Celui à qui appartient le premier et le dernier mot, Celui qui n'a connu la mort que pour en triompher, réserve à ses martyrs une couronne de vie. Plus touchants encore sont les égards du Sauveur pour l'ange de Philadelphie. Le chef de cette Église, « faible3 », inégal aux fonctions qu'il exerce, dépourvu des dons naturels qui facilitent l'apostolat, n'en est que plus dévoué, plus abandonné au Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire. Jésus suppléera tout ce qui manque à cet humble pasteur; il se révélera en lui, tenant la clé des âmes, les ouvrant et les fermant à son gré. « J'ouvrirai les portes de-
1 Les Martyrologes, et l'abrégé des Actes du martyre, conservé par Photius, s'accordent à montrer le saint évêque, victime du zèle avec lequel il s'éleva contre les fêtes impures dont Éphèse était coulumière. Ces actes placent le martyre sous le règne de Nerva, au printemps de l'an 97.
8 'Eyà) ciffov; làv çi),<3, è).Éy)ru> xai 7tai5s'ju>. Apoc, m, 19.
3 Mixpàv È/Ei; 8-jvajiiv. Apoc, m, 8.
vant toi, lui dit-il, et nul ne pourra les fermer. Les Juifs même de la synagogue de Satan, partout ailleurs irréductibles, je les ferai se prosterner devant toi, et ils sauront que je t'aime1. »
Il fallait, comme Jean, avoir pénétré au plus intime du cœur de Jésus pour entendre et redire de telles paroles, pour nous montrer le Sauveur également pitoyable à tous ceux qui l'ont délaissé. « L'ange » de Laodicée paraît le moins digne de ses prévenances; Jésus, de dégoût, est prêt à le vomir; cependant, c'est à sa porte qu'il se tient et frappe, le conjurant d'ouvrir, lui promettant, s'il cède, de l'asseoir près de lui au banquet des joies éternelles2. Partout : dans la lettre aux sept Églises, dans les visions qui suivirent, on sent que le Dieu incarné est amour, un amour que rien ne rebute ni ne lasse : divin attrait de ces pages mystérieuses et délicieuses, qui les rend chères, entre toutes, aux âmes avides de Jésus.
1 Apoc, m, 8, 9.
» Ibid., 20, il.