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LES SEPT TROMPETTES

Apoc, vin, 2-13, IX, X, XI.

« Sonnez de la trompette en Sion, sonnez avec éclat sur ma sainte montagne. Que tous les habitants de la terre tremblent, car le jour du Seigneur vient, il est proche : jour de ténèbres et d'obscurité, jour de nuées et d'épaisses ténèbres1. » Cette trompette du grand jour était une des plus saisissantes images de la prophétie de Joël. Le Sauveur en fit le symbole qui allait reproduire sous des faces diverses les événements annoncés dans la précédente vision 2.

Sept trompettes sont remises aux sept anges qui se tiennent devant l'Éternel. Mais avant que la première retentisse, une scène majestueuse se déroule aux yeux du Voyant : elle lui montrera que les prières et les souffrances des Saints ne montent pas vainement vers Dieu, et que si les fléaux avant-coureurs des derniers jours seront terribles, c'est qu'icibas même l'éternelle justice ne peut pas laisser toujours impuni le sang de ses martyrs.

Un ange portant un encensoir d'or s'avance vers l'autel de même métal qui se dresse devant le trône

1 Joël, h, 1-2.

- Apoc, VIII, 1-2.

du Seigneur. Des parfums y sont jetés à profusion, et leur fumée s'élève vers Dieu : ce sont les prières des Saints. L'ange, remplissant son encensoir des charbons de l'autel, les jette sur terre; à peine ontils touché le sol, que tonnerres, éclairs, clameurs furieuses, tremblements de terre s'y déchaînent1. Les sept trompettes ne sont aux mains des anges que pour marquer la suite de ces calamités 2.

Au son de la première, une grêle tombe, mêlée de feu et de sang; le tiers des arbres est brûlé, toute l'herbe consumée. Au son de la deuxième, une grande montagne en feu tombe dans la mer, et le tiers de celle-ci devient du sang; le tiers des poissons et des navires périt. La troisième trompette retentit, et aussitôt une grande étoile tombe du ciel tout embrasée, atteignant le tiers des fleuves et des sources; son nom est Absinthe ; elle rend le tiers des eaux si amères que beaucoup d'hommes meurent. Au son de la quatrième trompette, le tiers du soleil, de la lune, des étoiles, est éteint, si bien que jour et nuit le monde demeure dans l'ombre 3.

1 « C'est après que la prière des Saints qui gémissaient sur la terre est montée devant Dieu, que les charbons de sa colère tombent comme un tonnerre. Les prières des Saints sont toutespuissantes, à cause que c'est Dieu lui-même qui les forme, et c'est par là que les Saints entrent dans l'accomplissement de tous ses ouvrages. » Bossuet, l'Apocalypse, vin, 5.

- Apoc, vin, 3-5

3 lbid , 7 12

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Mais ce ne sont là que des préludes. Un aigle traversant le ciel y jette par trois fois ce cri sinistre : « Malheur! Malheur! Malheur! » Les dernières trompettes éveillent en effet des calamités plus terribles que les précédentes '. Au son de la quatrième, l'enfer s'ouvre et Satan, que nous n'avons pas vu jusqu'ici, Satan parait, et entre en lice suivi d'une multitude de démons si étranges, si repoussants d'aspect, que S. Jean recourt, pour en donner l'idée, à l'invasion de sauterelles, dont le prophète Joël a fait la saisissante description. Comme ces insectes, les hordes sataniques se lèvent de la pourriture infernale, du puits de l'abîme dont la clé a été remise à leur chef, à Lucifer, « l'étoile tombée du ciel en terre2 ». Elles sortent de cet abîme par légions, dans un tourbillon de noire fumée, et se répandent sur toute la terre. Leur furie est celle des chevaux qui se jettent dans la mêlée. Visages d'homme, cheveux de femme, dents de lion, cuirasses de fer, queues de scorpion, ailes retentissant comme des chariots de guerre : tels apparaissent au prophète les suppôts de Satan 3.

1 Apoc., ix, 3, 10.

« ld., VIII, 10.

3 Plusieurs de ces traits sont empruntés à la description faite par Joël de l'invasion de sauterelles qui, de son temps, ravagea la Judée et qui figurait une invasion d'Assyriens : a Leurs dents sont comme des dents de lion... Leur aspect est l'aspect des chevaux, et ils courent comme des cavaliers. Ils sautent... c'est comme le bruit des chars sur les sommets des montagnes... Les

La couronne qui ceint leur front est l'insigne du pouvoir qui leur est donné sur le genre humain; à l'exception des élus que Dieu sauvegarde, une telle licence est laissée aux anges déchus pendant un temps restreint (cinq mois), et ils en usent si cruellement que leurs victimes, réduites 'à chercher la mort, la voient fuir avec désespoir l.

Le nom de l'ange de l'abîme qui mène cette persécution, « l'Exterminateur3 », en indique l'intensité; elle paraît toutefois être d'abord toute spirituelle et ne s'attaquer qu'aux âmes, car il est défendu aux sauterelles mystiques de nuire à l'herbe des champs, aux arbres, à tout ce qui est vert; elles n'ont prise que sur les hommes qui n'ont pas le signe de Dieu au front, et il leur est donné, non de les tuer, mais de les tourmenter. C'est au signal donné par la sixième trompette que le corps des malheureux humains est livré aux puissances infernales3.

Quatre anges maudits étaient demeurés jusque-là enchaînés aux rives de l'Euphrate. Mis en liberté, ces ministres de Satan s'élancent à la tête de deux cents millions de cavaliers cuirassés de feu et de sou-

hommes en sont angoissés el leurs visages palissent. » Joël, II, 4-7. Toutefois, à la différence de Joël, les sauterelles de S. Jean ne dévorent pas, comme le feu, arbres et pâturages. Elles tourmentent à la manière des scorpions par un venin secret.

1 Apoc, ix, 1-10.

2 Ibid., 11.

» Ibid., 4-5.

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fie; leurs chevaux à léte de lion vomissent eux aussi feu, fumée et soufre. Un tiers des humains est écrasé sous ce formidable assaut ', image des violences corporelles qui succéderont aux séductions de l'esprit et du cœur, qu'annonçait la précédente trompette 2. Des détails furent donnés à l'Apôtre sur cette persécution : détails précis, car un ange les met sous ses yeux dans un livre ouvert; terrifiants d'autre part, car la voix du divin messager est comme le rugissement du lion, et sa révélation éclate comme sept tonnerres3. Jean s'apprêtait à l'écrire : « Seelle ce qu'ont dit les sept tonnerres, dit une voix céleste, et ne l'écris pas *. » Nous ignorerons donc à jamais ce que contenait ce livre mystérieux : tout ce que nous en devinons, c'est qu'à des pages de sang et de terreurs se mêlaient de consolantes prédictions. Le Voyant, en effet, ayant reçu l'ordre de dévorer le li-

1 Apoc, il, 13-19.

2 Cette seconde invasion de deux cents millions de cavaliers paraît annoncer qu'une nuée de barbares se précipitera sur le monde pour exterminer le tiers des hommes qui seront devenus la proie et les esclaves du démon. C'est à quatre suppôts de Satan que Dieu commet le soin de diriger ce massacre; il les avait enchaînés à ce dessein sur les rives de l'Euphrate, le fleuve de Babylone, la propre cité du démon et des impies. Au temps marqué par la justice divine, la barrière qui, jusque-là, arrêtait 1 invasion, est franchie et l'enfer contraint de se déchirer de ses propres mains.

3 Apoc, x, 1-3.

* Ibid., 4.

vre, le trouve à la fois d'une étrange amertume et doux comme le miel *.

L'ange aux sept tonnerres n'apportait pas seulement du ciel des oracles voués au secret; il annonce qu'au son de la septième trompette, « le mystère de Dieu va s'accomplir », et il découvre à Jean, pour qu'il le prophétise à tous, la grande lutte qui précédera cette consommation des temps. C'est sous des images auxquelles une vision de Zacharie avait instruit l'Apôtre que se fait cette révélation.

Deux oliviers étaient apparus à l'ancien Voyant, entourant un chandelier d'or et versant leur huile dans les sept lampes qui le couronnent. Par là, il lui était montré que Josué le grand prêtre, et Zorobabel, issu des rois de Juda, tous deux oints du Seigneur pour leurs fonctions, seraient les restaurateurs d'Israël et de son temple 2. « Le temple de Dieu, et son autel, et ses adorateurs » 3, c'est-à-dire la Sainte Église, sont également le principal objet de la vision de Jean. L'Apôtre a charge de mesurer cette pieuse enceinte et d'y compter le nombre des élus4, afin

1 Apoc, x, 8-10.

2 Zacharie, iv, 2-14.

3 Apoc, xi, 1.

1 « Mesure le temple de Dieu et l'autel et ceux qui y adorent. » « Ceci représente la société des élus, où tout est mesuré et compté, parce que Dieu ne veut pas que rien y périsse... La sainte société des élus est inaccessible aux gentils qui ne peuvent la diminuer, mais l'extérieur de l'Église (le parvis hors du

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qu'aucun d'eux ne s'égare et ne périsse pendant les quarante-deux mois ' où les abords du sanctuaire seront livrés aux puissances infernales. Au cours de ce temps, strictement compté et restreint, l'Église trouvera dans les deux ordres qui la composent, clergé et peuple, deux sortes de témoins, de martyrs, de vaillants défenseurs. Ce qu'ont été pour le second temple Josué et Zorobabel, la société et le sacerdoce chrétiens, véritables oints du Seigneur, le seront pour elle. Ils se dresseront « comme deux oliviers, deux chandeliers en présence du Seigneur de la terre2, répandant autour d'eux consolation et lumière. Et leur

temple) leur est en quelque sorte abandonné et ils y feront d'étranges ravages. » Bossuet, l'Apocalypse, xi, 2.

1 Ces quarante-deux mois font trois ans et demi. Or, ce nombre de trois et demi revient souvent dans les Écritures pour désigner un laps de temps abrégé et restreint. La sécheresse d'Élie dure trois ans et demi (III Reg., xvii, xvm; Luc, iv, 25; Jac, v, 17); la persécution d'Antiochus, un temps, deux temps et un demi-temps ; en d'autres termes, un an, deux ans et une demi-année (Dan., vu, 25). Ces trois ans et demi, moitié de sept, le nombre de la perfection, marquent un temps imparfait qui n'arrive pas à son terme. S. Jean en use constamment à ce dessein dans sa révélation et sous des formes diverses. Les deux témoins dont il est question en ce chapitre prophétisent mille deux cent soixante jours, ce qui revient en donnant, comme les Juifs, trente jours au mois, au même nombre d'années, trois ans et demi (Apoc, xi, 3). Leurs corps restent sans sépulture trois jours et demi (Apoc, xi, 9). La femme, qui figure l'Église au chapitre suivant, est nourrie au désert mille deux cent soixante jours (Apoc, xii, 6). Le pouvoir de la béte sortie de la mer dure le môme temps, quarante-deux mois (Apoc, xm, 5).

« Zachar., iv, 3-14.

témoignage sera victorieux, car ils auront comme Élie le prestige de l'austérité, et feront des miracles à l'égal de ce grand prophète * , à l'égal de Moïse luimême. A la vérité, l'ange de l'abîme prévaudra un instant contre eux et les tuera, mais leur défaite sera de courte durée (trois jours et demi). L'esprit de vie revenant en eux, ils se relèveront sur leurs pieds, et une grande voix leur dira : « Montez ici », aux cieux, pour une royauté, un sacerdoce éternel. « Et ils remonteront au ciel dans une nuée à la vue de leurs ennemis 2. »

La deuxième suite de malheurs annoncée par les cris de l'aigle est passée, la troisième suit de près3. Au son de la septième trompette, « tous ceux qui ont corrompu la terre sont exterminés ». Cette suprême exécution s'accomplit au milieu de ravages inouïs, dans les couvulsions et l'écroulement de toute la nature 4. A travers la tempête, toutefois, des voix font entendre ce chant de triomphe. « Le royaume de ce monde est devenu le royaume de notre Seigneur et de son Christ, et il régnera aux siècles des siècles. » Le temple de Dieu s'ouvre dans les cieux, et la véritable arche d'alliance, Jésus, y paraît en plein triomphe, réconciliant, ramenant, par son humanité sainte, le monde à Dieu.

1 Apoc, XL, 5-G.

2 Ibid., 12.

» Ibid., 15.

* Ibid., 19.

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III0 VISION l'église et ses ennemis

Apoc, xii, xiii, XIV.

Cette troisième vision fut la plus importante et la plus complète des Révélations de l'Apocalypse, car elle mit sous les yeux de l'Apôtre non seulement la tin des temps, mais leur suite entière, depuis l'instant où Dieu, sortant de lui-même pour créer, commença par tirer du néant le monde angélique. Dès cette première heure, le mystère de l'Incarnation fut révélé à ces purs esprits tel qu'il devait s'accomplir : Dieu choisissant pour s'unir hypostatiquement à l'œuvre de ses mains, non l'un des anges, mais une créature inférieure à ceux-ci, un fils de l'homme. Ce fut là, au sentiment d'illustres théologiens, l'épreuve à laquelle furent soumises leur foi et leur obéissance. 11 leur fut commandé, à eux qui ne voyaient jusque-là au-dessus d'eux que l'Éternel, d'adorer par avance le Verbe fait chair dans le sein de Marie. La plupart se prosternèrent humblement, mais nombre d'autres révoltés se damnèrent pour toujours : ainsi fut fait le partage des bons et des mauvais esprits '.

1 Cornélius a Lapide, Comment, in Apoc, xn, 4; Suarez, III» part., t. II, disput. 31, sect. i, S Ex his ergo.

Le début de la troisième vision paraît bien n'être qu'une peinture de ce grand déchirement qui troubla les premières heures du monde et sépara les anges en deux camps : les uns acharnés à perdre l'humanité, objet de leur jalousie; les autres, d'autant plus ardents à la défendre qu'ils la voient plus menacée. Une femme, symbole de cette humanité en ce qu'elle a de plus achevé, à savoir l'Église, une femme enceinte apparaît à S. Jean. Elle est revêtue du soleil, en signe que Jésus vivant en elle la pénètre de ses divines clartés ; elle tient sous ses pieds la lune (figure de l'instabilité des choses humaines) et douze étoiles couronnent son front : ce sont les Saints des deux Testaments, patriarches, prophètes, apôtres, martyrs, qui lui forment cet insigne de glorieuse maternité. Gomme toute mère, elle enfante dans la douleur : Jean l'entend pousser les cris de la femme en travail '.

Mais voici qu'aux côtés de cette femme, mystique image de l'Église, surgit Satan, son premier et principal adversaire. Il se découvre sous la forme d'un dragon, rouge de sang, aux dix cornes et aux sept têtes couronnées de diadèmes 2, emblèmes qui marquent sa force, l'empire que la supériorité de sa

1 Apoc, XII, 1-2.

- Les dix cornes, symbole de force et de royauté, paraissent indiquer dix périodes principales où Satan et le monde domineront : par les sept têtes, Jean désigne probablement les sept péchés capitaux.

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nature lui donne sur le monde inférieur, et en môme temps la multitude de ses satellites. Dans sa chute, en effet, il a entraîné le tiers des étoiles du ciel, le tiers des anges. Il s'arrête devant la femme, prêt à dévorer l'enfant qu'elle met au jour. Vain espoir ! dès l'abord, celui-ci se montre vigoureux; c'est le peuple chrétien que l'Église enfante ainsi, la foule des fidèles baptisés, lesquels, unis au Christ comme le corps à la tête, entrent en part de tout ce qu'est leur divin Sauveur, de sa vie, de sa puissance, de ses mystères; par leur communion à la résurrection et à l'ascension de Jésus, « ils sont élevés à Dieu et siègent sur son trône * ».

Si puissante que soit l'Église régénérée de cette sorte dans le Christ, elle n'est pas laissée à ellemême dans sa lutte contre l'enfer : les bons anges l'y assistent. C'est à eux en effet que Dieu a commis le soin de précipiter Lucifer des hauteurs célestes et de mettre l'Église hors de ses atteintes. « Il y eut alors un grand combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon combattait avec ses anges. Mais ceux-ci furent les plus faibles, et leur place ne se trouva plus dans le ciel. Et le grand dragon, l'ancien serpent qui est appelé le Diable et Satan, celui qui séduit toute la terre habitée, fut précipité en terre, et ses anges

1 Apoc, xii. 3-5.

avec lui. Et j'entendis une grande voix dans le ciel qui disait : « Maintenant le salut de notre Dieu est affermi, et sa puissance et son règne, et le pouvoir de son Christ, parce que l'accusateur de ses frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu, a été précipité. Et ils l'ont vaincu par le sang de l'Agneau, et par le témoignage qu'ils ont rendu à sa parole, et ils ont méprisé leur vie jusqu'à souffrir la mort. C'est pourquoi réjouissez-vous, cieux, et vous qui y habitez. Malheur à la terre et à la mer, parce que le diable est descendu vers vous, plein d'une grande fureur, sachant qu'il lui reste peu de temps 1. » Par la terre et la mer, où Jean nous montre l'enfer maître encore d'exercer sa rage, il faut entendre l'ensemble des âmes qui, n'étant point consacrées par le baptême et la foi au Christ, demeurent hors du bercail gardé par les anges. Malheur à ce monde d'inûdèles, car Satan garde sur lui la supériorité qu'il tient de son origine angélique. Quant à la femme mystique de la vision, la sainte Église, montant d'essor comme l'aigle, elle échappe au serpent infernal réduit à ramper sur terre. Sans doute le refuge que Dieu lui ménage ici-bas n'est qu'un « désert2 » en comparaison de la patrie céleste; l'Église y vit toutefois, recevant comme aliment la grûce qui entretient en elle la vie divine ; elle y peut braver les as-

1 Apoc, XII, 9-12.

3 Ibid., 6-14.

l'apocalypse i:\[

sauls réitérés de l'enfer, et en attendre patiemment la lin, car, par deux fois au cours de la vision, des nombres mystiques indiquent qu'à cause de ses élus, Dieu en abrégera la durée.

Tenu en écbec par les saints anges et, d'autre part, ne se sentant pas assez fort pour assaillir directement l'Église, Satan se résout à lui susciter d'autres ennemis. Jean nous le dépeint arrêté au bord de la mer1, figure de l'incessante agitation des choses humaines, et voici que du sein de celte mer s'élève une bête d'étrange aspect2; sa face est toute semblable à celle du dragon rouge : sept têtes, dix cornes, dix diadèmes sur ces cornes, et des noms de blasphèmes sur les têtes3. En signe de ruse, elle a le pelage du léopard, les pieds de l'ours, indice de férocité; la gueule du lion, symbole de force4. C'est le monde que figure cette bête, le monde tant de fois maudit par Jésus, où l'homme ne vivant que pour le plaisir et les richesses, n'a d'autre Dieu que ses instincts.

1 Apoc, xii, 18.

2 Id., xiu, 1.

3 « Daniel fait aussi sortir de la mer les quatre bêtes qui signifient quatre empires. Ces empires sortent de la mer, c'est-àdire de l'agitation des choses humaines, qui est figurée par la mer sur laquelle soufflent tous les vents (Dan., vu, 2). De là vient qu'en parlant de la tranquillité du siècle futur, S. Jean dit qui n'y aura plus de mer (Apoc, xxi, 1). » Bossuet, l'Apocalypse, xiii, 1.

1 Apoc, xiii, 2.

L'empire romain, idolâtre et persécuteur, était la première des sept têtes de la bête '. A la voir, frappée mortellement2, du temps de Constantin, faire place au christianisme, on put croire que le monde profane, ennemi du Christ, disparaissait pour toujours, mais la seule corruption humaine suffit à lui maintenir vie et vigueur. De siècle en siècle, on a vu se redresser les têtes hideuses du monde, et la terre enchantée suivre la bête, l'adorer, elle et le dragon qui lui donne puissance ; puissance « de blasphémer Dieu, son nom, son tabernacle » ; puissance de faire la guerre aux Saints, et parfois de les vaincre; puissance sur toute tribu, toute langue, tout peuple, toute nation; puissance aussi efficace de nos jours qu'aux âges précédents, car le monde continue, sous nos yeux, d'exercer une telle fascination, qu'à la réserve des élus inscrits dans le livre de vie de l'Agneau, tous les habitants de la terre semblent l'adorer3. Ce triomphe, scandale des faibles, ne va toutefois qu'à éprouver la foi et la patience des Saints; le moment viendra où celui qui mène en captivité, connaîtra à son tour la captivité; où celui qui a tué de l'épée mourra par l'épée*; et ce jour

1 « Hoc notandum quod fcritas alquc crudelitas in Scripturis bestiarum nominedemonstretur. » S. Jérôme, In Daniel, vu, 2-8.

2 « Et je vis une de ses têtes comme blessée à mort. » Apoc, xiii, 3.

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