LA JÉRUSALEM CÉLESTE
Apoc., xxi, 9-27; xxil, 1-5.
Le ciel! une dernière vision y introduisit l'Apôtre. S. Paul, avant lui, avait connu pareil transport : ravi au troisième ciel, il s'était trouvé pour un instant en paradis ; « était-ce avec son corps ou sans son corps? » il ne le savait; mais ce dont il gardait conscience, c'est d'y avoir entendu d'ineffables paroles
1 Apoc, xxi, 1-6.
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qu'il n'est pas permis à l'homme de rapporter'. Par suite, il se bornait sur ce sujet à redire avec Isaïe : « L'œil n'a point vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment2. » Il était réservé au disciple bien-aimé de recevoir de Jésus une révélation de ces divins secrets, appropriée par des images aux faiblesses du sens humain, et de nous donner ainsi quelque idée de ce que trouvera, à son réveil dans l'éternité, l'âme fidèle au Sauveur3.
Un des sept anges qui avaient tenu les coupes s'approche de Jean : « Viens, dit-il, je te montrerai l'Épouse, la femme de l'Agneau. » L'essence de la béatitude céleste était dévoilée par ce simple mot. Qu'estelle en effet? Une union de l'âme à tout ce qu'est Dieu, vie, lumière, vérité, beauté, amour; c'est trop peu dire, une communion à cet Etre divin, dans la mesure où la créature finie peut saisir l'infini, se l'approprier et en jouir. Or nulle union sur terre n'est plus intime que celle des époux; tout leur devient commun : corps, biens, cœurs, pensées. A juste titre donc, l'ange montre une épouse du Christ dans toute âme fidèle. * Une image non moins expressive lui sert à faire entendre l'admirable concert que forment ces âmes. Il y voit la Jérusalem idéale, ville mystique d'une
i II Cor., xni, 2-4.
2 Id., H, 9. — Is., lxiv, 4.
3 Apoc, xxi, 9.
telle sublimité que Jean ne l'aperçoit que, transporté par l'ange, sur une grande et haute montagne. Cette cité sainte se découvre à lui, descendant du ciel, d'auprès de Dieu, dont les clartés l'illuminent. Tout y est splendeur. Douze grosses perles forment ses portes; elle-même est toute d'un or pur et transparent sur lequel une lumière céleste jette les lueurs irisées du jaspe. En même temps, tout y est harmonieusement mesuré et nombre; partant, tout y respire la tranquillité de l'ordre, une paix sereine et inviolable. En témoignage de cette immuable stabilité, la ville forme un carré, et partout s'y retrouve le nombre douze, nombre mystique, qui ne s'applique dans l'Écriture qu'à un ensemble parfait. La Jérusalem céleste a douze portes, et douze anges veillent sur ses portes, au-dessus desquelles est écrit le nom d'une des douze tribus d'Israël. Ses murs, qui ont douze mille stades de pourtour, reposent sur douze assises de pierres, portant chacune le nom de l'un des douze apôtres de l'Agneau. Douze sortes de pierreries superposées forment ces merveilleux fondements : le premier est de jaspe, le second de saphir, le troisième de calcédoine, le quatrième d'émeraude, le cinquième de sardoine, le sixième de cornaline, le septième de chrysolithe, le huitième de béryl, le neuvième de topaze, le dixième de chrysoprase, le onzième d'hyacinthe, le douzième d'améthyste'.
1 Apoc, xxi, 11-21.
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Évidemment tout est symbolique dans cette description, les nombres et les pierres précieuses notamment. Renonçant à rendre par la parole une partie de sa vision, de toutes la plus sublime, Jean emprunte, pour la peindre à notre entendement, les proportions harmonieuses des nombres, les nuances variées et délicates des pierres précieuses. Nous ne découvrirons qu'au ciel, en pleine lumière de Dieu, ce que l'Apôtre a voulu par là nous signifier; mais, dès ici-bas, rien ne nous donne une plus haute idée de la béatitude céleste que de voir Jean lui-même, éclairé et inspiré entre tous, incapable d'exprimer par le langage humain les délices qu'elle nous réserve. Elle demeure donc, après comme avant l'Apocalypse, objet de foi et de mystérieuses espérances. L'essentiel cependant nous en est révélé à plusieurs reprises par l'Apôtre : elle consistera à connaître, en Jésus et par Jésus, l'Être infini dans sa plénitude, à le contempler sans voile et à s'unir à lui dans l'éternel amour. Dieu et l'Agneau seront tout dans la Jérusalem céleste et ils suffiront à tout éclairer, tout animer, tout béatifier. « Je ne vis point de temple dans la ville, dit Jean, parce que le Seigneur Dieu tout-puissant et l'Agneau sont le temple, et la ville n'a pas besoin du soleil ni de la lune pour l'éclairer, car la gloire de Dieu l'illumine et l'Agneau en est la lampe ' » ; lampe jetant de telles clartés
1 Apoc, XXI, 22, 23.
que nations, rois de la terre eux-mêmes accourenr à sa lueur. Ceux-là seuls toutefois y pénètrent qui. purs de toute souillure, sont écrits dans le livre de vie1.
Le trône où Jean avait contemplé au début la majesté divine, ce trône réapparaît ici. Dieu et l'Agneau y siègent, régnant pour toujours sur l'œuvre de leurs mains, régénérée et sauvée par le sang du Christ. C'est de là qu'ils répandent sur elle la vie divine. Un fleuve d'eau vive sortant de ce trône en est le symbole 2 : sur ses rives, se dresse l'arbre de vie, dont Dieu avait écarté la main d'Adam déchu, « de peur qu'il n'en mangeât et ne vécût à toujours3 ». Tous auront libre accès à cet arbre dans le vrai Paradis; ils y trouveront, à chacun des douze mois de l'année, les fruits qui entretiendront en eux l'éternelle vie; dans ses feuilles mêmes, une vertu qui
1 Apoc, xxi, 27.
2 Le fleuve d'eau vive figurant la félicité éternelle est emprunté au passage d'Ézéchiel (xlvii) où le prophète montre des eaux sortant en abondance du seuil du temple : « Ces eaux sortent vers la contrée orientale, et elles descendent dans la plaine et parviennent jusqu'à la mer; lorsqu'elles se seront déversées dans la mer, les eaux de la mer seront rendues saines.... et tout revivra la où parviendra la rivière.... Et sur le bord de la rivière croîtront toutes sortes d'arbres fruitiers. Leurs feuilles ne se flétriront pas el ils ne manqueront jamais de fruits. Us en porteront de nouveau tous les mois, parce que les eaux sortiront du sanctuaire. Et leurs fruits serviront pour nourrir, et leurs feuilles pour guérir ».
3 Gen., m, 22, 23.
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guérira tout le péché originel '. Assurés ainsi de l'immortalité, les élus goûteront, dans la contemplation et la jouissance de Dieu, une béatitude sans cesse renouvelée; ils participeront, comme membres du Christ, à la puissance, à la souveraineté même du Seigneur; avec lui « ils régneront dans les siècles des siècles ».
Telles furent les visions de S. Jean pendant sa relégation à Patmos. Bien qu'elles ne se soient produites, selon toute apparence, ni au même temps ni au même lieu, la suite ne laissa pas de s'en graver profondément dans sa mémoire. Aussi lui fut-il aisé quand, délivré du rude labeur des mines, il put recueillir ses souvenirs, d'en faire le livre que nous avons sous les yeux. L'Ëpître aux sept Églises fut seule écrite à Patmos, et envoyée de là aux chrétientés, qu'il était urgent de soutenir autant que de redresser, dans le fort de la tourmente. Le reste de l'œuvre, de beaucoup la majeure partie, ne dut être composé qu'à Éphèse, quand l'Apôtre s'y retrouva libre d'ordonner dans son esprit tant de prodigieuses apparitions. Mettant en tête sa lettre qui, elle-même, n'était qu'un prélude prophétique, la série des sept premières visions, il donna au corps entier de l'ouvrage le nom qui lui est demeuré, l'Apocalypse : « la Révélation de Jésus-Christ, que Dieu lui a faite pour
1 Apoc, xxii, 1, 2.
découvrir à ses serviteurs les choses qui doivent bientôt arriver, et qu'il a fait connaître par son ange à Jean son serviteur' ».
Nous présumons que, selon un usage constant parmi les apôtres, le Voyant de Patmos, n'écrivant pas lui-même ses souvenirs, les dictait à quelqu'un de ses disciples. Le soin qu'il prend, en terminant, d'attester l'authenticité de ses visions, autorise cette hypothèse : « C'est moi, Jean, qui ai vu et entendu ces choses2 », et il rappelle ce qu'il avait marqué dans son préambule, et plus expressément encore dans la vision des sept coupes3, que cette révélation lui était venue des cieux par le ministère d'un ange; mais d'un ange si plein de Jésus que, ne voyant plus que la personne divine qui parlait par la bouche de son céleste messager, il s'était jeté à ses pieds pour l'adorer : « Garde-toi de le faire, avait dit celui-ci, je ne suis qu'un serviteur comme toi, et comme tes frères les prophètes, et tous ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu-'. » Et aussitôt, le révélateur divin, vraiment adorable, s'était manifesté luimême au Voyant : « C'est moi, Jésus, qui ai envoyé mon ange pour vous rendre témoignage de ces choses dans les Églises. Moi, je suis le rejeton et le fils de
1 Apoc, i, I.
2 Id., xxn, 8.
3 Id., i, 1; xix, 9, 10.
* Id., xxn, 8, 9.
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David, l'étoile brillante du malin Moi, je suis
l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin1. »
Le Sauveur, après sa résurrection, avait dit de son disciple bien-aimé : « Celui-ci, je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne 3. » Jean, chargé d'ans et de labeur, n'aspirait plus qu'à cette venue; le Sauveur, par trois fois dans cette fin de l'Apocalypse, annonce
qu'elle est proche : « Je viens bientôt bientôt,
oui, bientôt3. » Cette assurance était douce au cœur de l'Apôtre; elle l'est également aux cœurs avides comme lui de s'unir à Dieu. Mêlant ses aspirations à celles des prédestinés, Jean nous fait entendre ces touchants appels qu'échangent constamment, entre ciel et terre, l'Esprit de Jésus et les âmes, ses fiancées par la divine charité. « Et l'Esprit et l'Épouse disent : Venez. Et qu'il vienne celui qui a soif, et s'il le veut, qu'il prenne gratuitement l'eau de la vie4. »
L'Apôtre n'ignorait pas quels risques courait son livre aux mains des hérétiques qui infestaient les églises d'Asie; il avait vu leur habileté à tronquer, à falsifier les textes les plus sacrés, à changer le Verbe de vie en une parole de perdition. Redoutant leurs
1 Apoc, xxii, 16.
2 Joan., xxi, 22.
3 Apoc, xxn, 7, 12, 20.
* Ibid., 17.
attentats, il les menace d'anathème : « Je proteste à tous ceux qui entendront la prophétie de ce livre, que si quelqu'un y ajoute, Dieu le frappera des plaies qui sont écrites dans ce livre. Et si quelqu'un retranche quelques paroles du livre de cette prophétie, Dieu l'effacera du livre de vie, et l'exclura de la sainte cité, et lui ôtera sa part des promesses qui sont écrites dans ce livre1. »
Puis l'appel du Sauveur retentissant de nouveau à ses oreilles : « Amen, répond -il, venez, Seigneur Jésus! » Et il met à l'écrit cette dernière signature : « Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ soit avec tous les saints! Amen2. »
1 Apoc, xxii, 18, 19.
2 Ibid., 20, 21. « Dieu fasse la grâce à ceux qui liront celte prophétie d'en répéter en silence les derniers versets et de goûter en leur cœur le plaisir d'être appelés de Jésus et de l'appeler en secret. » Bossuet, l'Apocalypse, xxn, 20.