‹ Saint Jean et la fin de l'age apostoliqueChapitre 52 sur 76 · XLIV, XI.VIII · texte numérisé non relu

XLIV, XI.VIII

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clairvoyants que le vulgaire, ils s'arrogèrent droit et mission de tout ordonner dans leur Église. Or ce n'était pas à eux que Paul, s'éloignant de cette ville, en avait confié le gouvernement. Là comme ailleurs, un corps de prêtres avait été constitué, et remplissait ses fonctions avec sagesse. Le sens pratique de ces pasteurs, leur constant souci de prévenir tout écart, était pour déplaire à des illuminés. Ceux-ci s'acharnèrent à les discréditer; ils obtinrent môme qu'on remplacerait plusieurs de ces vénérables anciens1. C'était là un grave désordre, qui allait ruiner toute discipline, car il rendait la hiérarchie, que les Apôtres avaient voulue stable, vraiment jouet du caprice. Avertie par les victimes de ces intrigues, ou peut-être de son propre mouvement2, Rome intervint avec une vigueur qui la montre ayant dès lors pleine conscience de sa suprématie.

La lettre qui fit entendre aux chrétiens d'Achaïe la voix de l'Église Mère, et qui forme comme une première page du Bullaire papal, ne porte cependant le nom d'aucun pontife; la fraternité de Rome en corps l'adresse à celle de Corinthe 3, mais la tradition met hors de doute qu'elle est l'œuvre du troisième successeur de Pierre, Clément4. Nous avons vu un chrétien

1 S. Clém,, Ad. Cor., xlvii.

2 Id., i.

3 'H Sxxtairça toù 0îoù tj 7rxpor/.oûffa Pw[ir,v x^, èv.v.lrfiia. toû Oeov îr, 7rapo'.y.o-j(7T) K6piv8ov.

4 Denys, évéque de Corinlhe (166-175), dans Eusèbe (Hisloria

de ce nom victime de la persécution de Domitien1 : est-ce le même personnage, qui, évêque de Rome, écrivit l'Epître aux Corinthiens? A tort on l'a supposé de nos jours, sans autre garant que des gnostiques orientaux, qui, au troisième siècle, prêtèrent au pape S. Clément des aventures romanesques, et imaginèrent, pour rehausser leur héros, de le confondre avec son homonyme, parent des Flaviens, Clément le martyr2. Or tout s'oppose à cette identité : d'abord, le silence des Pères qui, parlant de Clément, pape, ne font aucune allusion à cette origine princière3; ensuite, l'Épître elle-même, qu'il suffit de lire pour se convaincre qu'elle n'a pu être écrite par le martyr Flavius Clemens. Ce personnage consulaire, proche parent de l'empereur, avait vécu, non seulement au milieu de l'aristocratie romaine, mais dans le monde

ecclesiastica, IV, xxm, 11); Hégésippe (180), dans Eusèbe (ffist. eccl., III, xvi ; IV, xxii, 11). — S. Irénée, Adv. hser., III, 3, 3. — Clément d'Alexandrie, Strom., i, 7; iv, 17-19; v, 12; vi, 8. — Origène, De princ, h, 6; In Joan., i, 28.

1 Voir plus haut, ch. iv.

2 On trouvera le détail de ces inventions dans deux écrits faussement attribués à S. Clément : les 20 Homélies, précédées de deux lettres apocryphes de Pierre et de Jacques à Clément, et les Récognitions, ouvrage en dix livres dont nous ne possédons que la traduction latine faite par Rufin. Voir ces documents dans la Patrologie grecque de Mignc, t. I, n.

3 S. Irénée, qui visitait l'Église romaine cinquante ans environ après S. Clément, parle de ce pontife et ne fait aucune mention de sa parenté impériale. Or, comment supposer qu'un pareil titre de gloire fût tombé dans l'oubli?

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des lettrés : Juvénal, Tacite, Pline le jeune, Quintilien, qui devint le précepteur de ses deux fils '. Hien dans l'Épitre ne dénote que l'auteur ait fréquenté dans une telle compagnie : ni le style, ni les pensées.

En retour, on voit qu'il a été nourri des livres sacrés et des traditions d'Israël, à ce point que son écrit est pour ainsi dire un tissu de citations2. Assurément il n'est pas étranger à la littérature profane 3, mais de préférence, il a médité la Loi, les Prophètes, les Psaumes, dont toute son œuvre garde l'empreinte. Il est Juif helléniste, car il ne fait usage que des Septante, et cette version lui reste si familière qu'il en cite, non seulement le texte, mais les interprétations données par les traditions juives \

On ne peut nier que le nom de Clément sonne latin plutôt qu'hébreu. L'hypothèse la plus commune est qu'un lien de clientèle unissait cet Israélite à la famille Flavienne. Esclaves et affranchis juifs pullulaient dans Rome, depuis l'asservissement de leur patrie : quoi de plus vraisemblable que la branche chrétienne des Flaviens, d'où venait de sortir l'illustre Flavius Clemens, ait patronné un chrétien judaï-

» Quintilien, Instit. Oral., iv, Proœm.

2 Voir la liste de ces citations, relevées dans Funk, Opéra patrum apostolicorum, t. I, p. 566-570, et Lightfoot, S. Clément of Rome, vol. n, p. 515-517.

s S. Clément, Ad Cor., xx, xxv, xxxvn, lv.

* Id., ix, xi, xxxi.

sant appelé à devenir le troisième successeur de Pierre ' ?

Si l'origine de ce pontife ne peut que former matière à conjecture, il n'en va pas de môme de l'importance que prit Clément à la fin de l'âge apostolique. Ses prédécesseurs, Lin et Clet, ne nous ont laissé que leurs noms; lui, le premier, donna au monde l'idée du rôle qu'allait jouer, à travers les siècles, le pontificat romain. Sa lettre, quoique destinée aux seuls Corinlhiens, sortit bientôt de ce cercle étroit, fut recherchée de toute la chrétienté et lue dans les assemblées2 avec le même respect que les écrits des apôtres3. On ne se borna pas à en faire cet usage liturgique, à la citer fréquemment et de mémoire '. Clément, à l'exemple de Pierre et de Paul, avait donné aux Corinthiens quelques conseils utiles, leur

1 Lightfoot, par d'heureux rapprochements, a donné grande vraisemblance à cette hypothèse. .S*. Clément, vol. I, p. 60-63.

2 S. Denys de Gorinlhe, dans Eusèbe (Hisloria ecclesiastica, IV, xxiii). — Eusèbe, Ilist. eccles., III, xvi, xxvm. — S. Jérôme, De vir. ill., 15.

3 Trois manuscrits nous ont conservé la lettre de S. Clément : le Codex Alexandrinus du Brilish Muséum, le manuscrit découvert en 1875 dans la bibliothèque du Phanar, et la version syriaque, qui a passé, vers le môme temps, de la collection de M. Mohl dans la bibliothèque de l'Université de Cambridge. En deux de ces trois sources, Y Alexandrinus et le manuscrit syriaque, la lettre aux Corinlhiens se trouve jointe ou mêlée à divers livres du Nouveau Testament.

4 Voir la suite de ces citations dans Liglitfoot, S. Clément of Rome, vol. i, p. 1 48-200.

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rappelant surtout comment les apôtres avaient réglé le gouvernement des Églises. Il s'ensuivit que les premiers écrivains qui posèrent les fondements du droit canonique se modelèrent sur lui, plusieurs môme ne crurent pouvoir mieux autoriser leur œuvre qu'en se couvrant de son nom. De là le grand nombre d'écrits attribués à ce pontife et dont nous n'avons pas à nous occuper ici, car ils sont apocryphes : une seconde épître aux Corinthiens; les deux lettres sur la Virginité; les Homélies Clémentines, et tout l'ensemble de romans gnosliques, et de prétendues constitutions qui s'y rattachent ^. Une saine critique a dégagé de ces fantaisies la figure de S. Clément; mais tant d'inventions même attestent la place considérable qu'il occupait à la fin des premiers temps, et quelle trace profonde en est restée dans ceux qui suivirent.

La seule lettre qui soit vraiment de lui garde, par suite, une importance capitale; elle montre, nous ne saurions trop le répéter, que dès l'âge apostolique, probablement même avant que S. Jean eût écrit la dernière page de nos livres inspirés, la Rome de Pierre et de Paul avait pleine conscience de sa primauté doctrinale, et que ce privilège était reconnu des autres chrétientés. Corinthe, orgueilleuse et désordon-

1 Consulter sur l'origine et la date probable de ces apocryphes, Msr BalifTol, Anciennes littératures chrétiennes : la littérature grecque, pp. 47, 64, 329.

née, ne reçut pas seulement avec respect la monition papale : elle fit même accueil aux porteurs de la lettre qui venait, munis de pleins pouvoirs, en assurer l'effet. Ces légats, choisis parmi les notables de l'Église Mère, étaient au nombre de trois : Claudius Ephebus, Valerius Biton et Forlunatus ' ; ils remirent aux frères d'Achaïe l'écrit ainsi conçu :

« L'Église qui demeure à Rome à l'Église de Dieu qui demeure à Corinthe, aux élus sanctifiés par la volonté de Dieu en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que la grâce et la paix s'épanchent abondamment sur vous, du Dieu tout-puissant par Jésus-Christ.

« Par suite des malheurs, des calamités, qui soudainement, et coup sur coup, nous ont accablés 2, nous nous apercevons, frères, que nous avons été bien lents à nous occuper des questions agitées parmi vous; et surtout, bien-aimés, de l'impie et détestable sédition, si étrange, si inconvenante chez des élus de Dieu, qu'un petit nombre d'hommes violents et obstinés, ont enflammée et poussée à ce point de démence que votre nom vénéré, célèbre, chéri de tous, en est gravement offensé. Quel était celui qui, ayant

1 S. Clément, Ad oo?\, lxv.

2 Tàç alpviSîou; xat È7ta).).r)),ov; yevoniva; <ru[J.çopà;. Ces deux épitbèlcs indiquent bien qu'il s'agit ici de la persécution de Domitien caractérisée par des accès de fureur, aussi perfides qu'imprévus, tels qu'il les fallait attendre du tyran dont Suétone a dépeint la cruauté en ces mots : « non solum magnae, sed et callidœ inopinatasquc seviliœ » {Domit., 11).

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séjourné parmi vous, n'estimait pas voire grande vertu, votre foi inébranlable? Qui n'admirait votre piété sage et modérée dans le Christ? Qui ne proclamait la magnificence de votre hospitalité? Qui ne vous félicitait de votre science, à la fois sûre et profonde? Vous agissiez en tout sans acception de personne, et vous marchiez selon les commandements de Dieu, soumis à vos chefs, et rendant à vos anciens ' l'honneur qui leur est dû. Vous inspiriez aux jeunes gens la modestie de sentiments qui leur convient; aux femmes, vous prescriviez de se mettre à l'abri de tout reproche dans l'accomplissement de leurs devoirs, de n'agir qu'en toute décence et pureté de conscience, aimant leurs maris comme elles le doivent; vous leur appreniez à demeurer dans les règles de la soumission et à diriger honorablement les affaires de leur maison en toute prudence.

« Vous demeuriez tous humbles, sans arrogance, plus enclins à céder qu'à imposer aux autres la soumission, plus heureux de donner que de recevoir, et

1 Toî; riyouiAsvcn; CiidSv... toï; 7tap' ûjaïv irpeuêiiTlpoi;. 11 est difficile de donner à ces deux termes une signification précise qui les distingue l'un de l'autre. Le premier ■ YjYouaévot; » étant au pluriel, n'indique pas qu'il y eut alors à Corinlhe un évêque au sens propre de ce mot, chef unique de l'Église; il n'y faut voir probablement qu'un petit groupe de prêtres choisis dans le corps des pasteurs (xoï; 7tpeff6'jT£poi;) pour diriger et gouverner en commun la fraternité de Corinlhe.

satisfaits des ressources ' que Dieu 2 vous a départies. Attentifs à ses paroles, vous les graviez soigneusement dans vos cœurs, et ses souffrances étaient constamment devant vos yeux. Aussi une profonde et riche paix, un désir insatiable du bien était en tous, et sur tous l'Esprit saint se répandait en abondance. Remplis de saints désirs, d'un zèle fervent d'une pieuse confiance, vous tendiez vos mains au Dieu tout-puissant, le suppliant de vous être propice, si par mégarde vous aviez commis quelque péché. Vous luttiez, jour et nuit, pour toute la fraternité, afin que le nombre des élus fût sauvé par ses œuvres de miséricorde et sa droiture de conscience. Vous étiez sincères, simples, prompts au pardon; toute révolte, toute division vous semblait abominable. Vous pleuriez les péchés du prochain; vous estimiez vôtres ses chutes. Ne regrettant jamais le bien accompli, vous étiez prêts à toute bonne œuvre. Une conduite vertueuse

1 Toïç Èço5îoi;. Les ressources, les provisions strictement nécessaires pour le voyage de la vie : « le pain de chaque jour » de la prière du Seigneur (Matth., vi, 11). Le même souvenir évangélique inspirait à S. Paul le conseil donné à Timothée : « Ayant la nourriture et de quoi nous couvrir, soyons satisfaits » (I Tira.,

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