‹ Saint Jean et la fin de l'age apostoliqueChapitre 56 sur 76 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Vers le temps où Gorinthe recevait les paroles de paix que nous venons d'entendre, les chrétientés d'Asie, plus favorisées encore, recueillaient avec les derniers souvenirs de Jean, les plus sublimes de nos enseignements évangéliques.

Le « bien-aimé de Jésus », seul survivant des Douze, ayant terminé son exil à Patmos, rentra dans Éphèse. Il y retrouva la société de fidèles où, pendant trente années, il avait vécu. Nous avons fait connaître, au temps de la prédication de S. Paul1, ce monde de convertis, venant, les uns du judaïsme, les autres de la gentilité, et qui gardaient tous un même fonds d'idées philosophiques : celles que les écoles d'Alexandrie répandaient alors dans l'Orient. Éphèse en était imprégnée, car cette ville de plaisirs et de négoce entretenait avec l'Egypte d'activés relations.

1 Saint Paul, ses missions, cli. ix et x.

Accoutumée, dans le domaine spéculatif, à tout envelopper de formes alexandrines, l'élite des chrétiens asiatiques en revêtit bientôt la doctrine nouvelle; par suite, non seulement le commun des frères, mais Jean lui-môme, si juif qu'il fût d'éducation et de génie, s'habitua insensiblement à cette manière plus abstraite d'enseigner. Ainsi s'était formée une théologie johannique, avant même que la persécution de Domitien n'eût jeté l'Apôtre dans les prétoires de Rome, puis sur le rocher de Palmos.

Cette métaphysique, tant éloignée de la primitive simplicité, donnait occasion aux novateurs qui ne manquaient pas àÉphèse, même dans la communauté chrétienne, de se perdre en chimères sur l'essentiel de leur foi, l'adorable personne de Jésus-Christ. Ils élaient venus à distinguer le Christ de Jésus, ne voyant en ce dernier qu'un homme semblable aux autres. Pour opposer à ces rêveries le Christ réellement incarné, vrai homme, vrai Dieu, nul témoignage ne valait celui du disciple qui, ayant reposé sa tête sur la poitrine du Maître, l'avait connu dans l'intime.

D'après un récit conservé à Rome et à Alexandrie1, ce fut à la sollicitation des évêques de la province d'Asie que Jean se décida à condenser ses souvenirs, et à les rédiger. Quoi qu'il en soit des origines du livre saint, sa diffusion fut prompte. Nous avons

1 Fragment de Muratori, p. 10 a. — Clément d'Alexandrie cité par Eusèbe [Hislor. eccles., VI, xiv).

montré ailleurs1 que, dès son apparition, les rares contemporains dont le témoignage subsiste, le vénèrent et le citent à l'égal des autres Évangiles. Dans la seconde moitié du 11e siècle, on s'accorde de toutes parts à y reconnaître l'œuvre de Jean , disciple du Seigneur; l'un des principaux Pères de cet âge, S. Irénée, met hors de doute que ce disciple est l'apôtre fils de Zébédée2.

D'où vient que la tradition, unanime depuis lors sur ce point, ne s'est guère occupée, au cours de dixhuit siècles, de l'objection dont nos rationalistes font si grand bruit? nous voulons dire la différence entre le caractère de l'œuvre et celui de fauteur 3. N'est-il pas invraisemblable, allègue-t-on, qu'un pêcheur de Galilée, imbu d'idées juives, ait revêtu sa pensée et son langage de formes alexandrines? Assurément, ce contraste n'a pas échappé aux Pères des premiers siècles. Les controverses élevées à l'occasion des Aloges4 en font foi, et les docteurs qui y ont pris part, S. Hi^polyte, S. Denys d'Alexandrie surtout, témoignent, dans les fragments de leurs œuvres venus jusqu'à nous, que, pour la finesse et la pénétration, ces anciens critiques ne cédaient pas aux nôtres. S'ils

: Voir l'Introduction, page xv.

2 "Eueitoc 'Icûâwrjç, ô (xa9r)T^; toù Kupîoy, 6 xal lui ta (TtïjÔoç aù-oO àvarceawv, xal aÙTÔ; âÇÉôtoxe tô EùayY£)-iov èv 'Eçéfftj) ttjç 'A<7:a; SiaxptSwv. S. Irénée, Adv. liserés., III, m, 1.

- Luthardt, fias johanneische Ursprung, p. 178 seq.

* Consulter l'Introduction, page xx.

ont fait peu d'état de telles oppositions, que nos adversaires outrent d'ailleurs à plaisir, c'est qu'elles ne leur ont pas paru inconciliables. Il nous suffira de prendre une juste idée du quatrième Évangile pour nous ranger à leur sentiment.

L'auteur déclare nettement quel objet il s'est proposé : « Ces choses sont écrites, dit-il, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu1 »; en d'autres termes, que Jésus et le Christ ne forment qu'une même personne, laquelle est Dieu au même titre que l'Être suprême, le Père qui éternellement l'engendre. Qui donc attaquait alors ce dogme fondamental de notre foi? L'Évangile ne le dit pas, mais un autre écrit qui lui est intimement lié, la première Ëpitre de Jean, le laisse entendre : « Qui est le menteur, y lisons-nous, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ? Celui-là est l'Antéchrist qui nie le Père et le Fils. Quiconque nie le Fils, ne reconnaît point le Père, et quiconque confesse le Fils reconnaît aussi le Père2 ». « Tout esprit qui divise Jésus-Christ3 n'est

1 Joan., xx, 31.

2 1 Joan., u,22, 23.

3 Socrate {Histor. eccles., vu, 32) atteste qu'il trouvait dans les anciens manuscrits la leçon : « 7iàv Ttveùfjia ô Xuei tôv 'IriaoOv », qu'a suivie et traduite la Vulgate : « Omnis spiritus qui solvit Jesum ». Il en est de même de S. Irénée (Adv. Hser., III, xvi, 8) et d'Origène (InMatth., xxv, 14). Le texte que donnent tous les manuscrits grecs connus : 7tàv uveùtia ô y.y\ ôpoloytX tôv 'Iyiuoùv est beaucoup moins expressif.

pas de Dieu, et c'est là l'Antéchrist' ». On ne peut guère tirer qu'une conclusion de ces premiers traits, c'est que « de nombreux faux prophètes se sont élevés dans le monde2 » d'Asiatiques qui entourait l'Apôtre; mais d'autres passages de la même lettre jettent quelques lueurs. « Tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu dans une chair véritable, est de Dieu3. » Et plus loin : « Quel est celui qui est victorieux du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu? C'est ce Jésus-Christ qui est venu par l'eau et par le sang : non en l'eau seulement, mais en l'eau et le sang. Et c'est l'Esprit qui rend témoignage; or l'Esprit est la vérité4. »

Il est nécessaire, pour comprendre ce dernier texte, de le rapprocher des erreurs qui se couvraient alors du nom de Cérinthe, principal perturbateur des Églises d'Asies. Ce personnage, juif d'origine, élevé

1 I Joan., iv, 3.

2 ibid., 1.

3 Ibid., 2.

* Joan.,v,5, 6. La variante Xpicxô; ècttiv t) àX^Oeia que traduit la Vulgate ne se trouve que dans un manuscrit grec, de date récente.

5 Voir sur Cérinthe et son hérésie : S. Irénée, Ado. liserés., I, xxvi, 1; III, xi, 1, 7. — S. Hippolyto, Refulalio omn. Hxr.(P/iilosophoumena), vu, 7, 9, 33-35; x, 21, 22. — Caius cité par liusi'be (Hislor. eccles., III, xxvm, 2-3). — Denys d'Alexandrie dans Eusèbe (Flistor. eccles., III, xxvm, 4-5; VII, xxv, 2-5). — Tertullien, Prxs., 48. — S. Épiphane, Ilxr., xxvm, Epit. Pxnar., I. — Théodoret, Uxret. fab., n, 3. — Pliilastre, 36,60.

dans les écoles alexandrines, n'avait embrassé la foi que pour l'interpréter a sa fantaisie, et comme beaucoup de ses compatriotes, il avait entrepris de courir le monde en quête de prosélytes1. Les Églises de Palestine et de Syrie, Jérusalem, Césarée, Antioche, avaient subi plus ou moins l'atteinte de ses doctrines corruptrices; mais c'est en Asie Mineure et surtout en Galatie que l'abîme de perdition2, où il s'efforçait d'entraîner ses adeptes, se découvrit. Son hérésie, quand il vint à Éphèse, se trouvait forgée de toute pièce. Elle avait pour fondement de nier la conception miraculeuse du Sauveur. A la vérité, ce fait capital du christianisme est rapporté dans l'Évangile de S. Matthieu, le seul qu'il admit, mais il n'hésitait pas à retrancher cette première page, pour ne commencer la vie divine du Sauveur qu'au moment de son baptême. Jusque-là, le fils né de l'union naturelle de Marie et de Joseph n'aurait été qu'un homme, le plus saint, le plus sage qu'on puisse imaginer, mais simplement un homme. C'est à l'heure où S. Jean-Baptiste versait sur lui l'eau du Jourdain, qu'une soudaine transformation s'opéra dans Jésus. Le Christ « éon » divin, se détachant de l'Être suprême, descendit en lui sous la forme d'une colombe, pour y demeurer tout le temps de son ministère; mais cette alliance dura seulement jusqu'à la passion,

1 Mallb., xxiii, 15.

2 Tf;î aùioù à7rcoX£ta; (3âpa8pov. S. Épiphane, Hxres., xxyiii, 2.

Le Christ alors remonta au sein de Dieu, laissant Jésus seul souffrir, mourir et ressusciter. Telle était, au témoignage de S. Irénée, la doctrine de Cérinthe.

Cette invention, aussi gratuite que singulière, faisait de la divinité du Sauveur, une union passagère que le Christ avait contractée avec Jésus, dans l'eau du Jourdain, mais sans unir hypostatiquement la chair de celui-ci à sa personne divine, sans faire de son sang son propre sang. Elle mettait à néant la réalité môme de l'Incarnation. Ce sont les impiétés de Cérinthe que vise S. Jean dans son Épître, et. dont ses disciples lui demandèrent de venger la mémoire adorée du Christ1.

Il le fit, non en luttant pied à pied contre les adversaires, mais en s'efforçant de les élever aux régions sereines, où, tout imbu des souvenirs du Sauveur, il le contemplait dans la possession de sa gloire. Qui ne sait que les impressions de la jeunesse se ravivent avec les vieilles années? En S. Jean, elles gardaient une fraîcheur de traits et de coloris, une précision de détails qui lui rendaient la parole du Maître aussi distincte, sa personne et ses actes aussi présents qu'aux, temps où il le suivait pas à pas. Outre qu'il importait de ne rien perdre d'un si pré-

1 C'est évidemment celte erreur de Cérinlhe qu'atteint le texte de l'Épttre de S. Jean, allégué plus haut : «Jésus est venu par l'eau et par Le sang, non en l'eau seulement (do son baptême) et le sang (de son humanité). » I Joan., v, 5.

cieux trésor, Jean estima que le meilleur argument à rencontre des novateurs, était de leur opposer « ce que ses yeux avaient vu », ce que ses oreilles « avaient entendu », ce que « ses mains avaient touché », en témoignage de la divinité du Christ.

Mais, des hauteurs où s'était élevé, où se maintenait l'illustre vieillard, sa vue embrassait toute la durée de l'Église. Les erreurs de Cérinthe ne furent pour lui qu'une occasion d'écrire; non l'unique, ni le principal objet de son entreprise. Il vit là les débuts d'une lutte qui durera autant que le monde : la rébellion des cœurs enclins au mal et qui, loin de chercher leur salut dans le Christ, s'acharnent à déchirer sa divine personne, en le ravalant à n'être qu'un mortel, incapable de les sauver, comme de les punir. C'est à l'armée de ces révoltés, aux Antéchrists de tous les âges que Jean dédie sa parole évangélique : parole de lumière, de vie et d'amour.

Encore fallait-il qu'elle fût comprise par ceux qui la reçurent tout d'abord. L'Apôtre a donc pris grand soin de l'ajuster non seulement aux formes d'esprit et de langage de ses auditeurs, mais encore au degré de leur connaissance. On devine aisément, aux seuls traits de l'œuvre, quels hommes il a en vue : ce sont, évidemment, des Grecs, mal instruits des choses de Judée. Il n'omet donc pas de leur traduire les noms hébreux ' ; d'expliquer les institutions d'Israël, d'a-

1 Joan., I, 38, 41,42; v, 2; ix, 7; XI, 16; xix, 17; xxi, 2.

jouter, sur les lieux, des indications qui eussent été superflues, s'il se fût adressé à des Juifs originaires de la Palestine, ou l'ayant visitée en pèlerinage1. Le relief donné aux incidents qui, dans la vie du Sauveur, touchent la gentilité, montrent également qu'il vise des fidèles sortis, pour la plupart, du paganisme. Aussi, leur par!e-t-il des Juifs comme d'une race qui leur est étrangère, et avec bien moins d'égards pour Israël que n'en témoignaient les synoptiques. Il écrit après la ruine de la cité sainte, sans avoir, comme Paul, à discuter la force obligatoire de l'ancienne Loi, le divorce entre l'Église et la Synagogue étant consommé. Devant la prédication du Fils, splendeur divine, dont elle n'était que l'aube, la révélation de Moïse s'est effacée.

Ce n'est pas que Jean méconnaisse l'autorité que Dieu avait donnée à la Loi, ni son rôle capital dans l'économie de notre salut. Il rapporte là-dessus la parole de Jésus à la Samaritaine : « Le salut vient des Juifs2 », et cette autre aux furieux qui le veulent lapider : « Scrutez les Écritures, en qui vous estimez avoir la vie éternelle : c'est elles qui rendent témoignage de moi 3. » Non content de rappeler les bom-

i Joan., il, 6, 13; iv, 5-9; v, 2-4; vu, 1; vu, 37; xi, 18; xix, 14, 17, 20, 31, 42. Voir, pour de plus amples détails, Cameilinck, De quart i Evangelii auctore Dissertalio, p. 276-281, et Bacuez et Vigoureux, Manuel biblique, t. III, n" 68, 5°.

- Joan., iv, 22.

» Id., v, 39, 45, 47.

SAINT JEAN ÊVANGÉLISTE 223

mages du Sauveur à la Loi, il nous le montre exact ù ses pratiques ', observant ses fêtes; déclarant que le Temple est la demeure de son père; en chassant à coups de fouet trafiquants et changeurs2. Jean ne pouvait attester, par un plus haut exemple, la force de la législation mosaïque; il n'en a que plus de droits à flétrir les Juifs auxquels était destiné l'Évangile, parfait achèvement de la Loi, et qui l'ont méconnu. L'élite d'entre eux seulement est venue au Christ : le corps du peuple, entraîné par ses pontifes, l'a combattu, persécuté, mis à mort. Ainsi, tandis que les premiers Évangélistes accusent surtout les Pharisiens d'avoir lutté contre le Sauveur, Jean lui donne pour ennemis la nation entière, ces Juifs désormais maudits qu'il apercevait aux côtés de Cérinthe, entre les adversaires de la Foi.

Il est manifeste, à ces divers traits, que le quatrième évangéliste, séparé depuis longtemps des Juifs convertis, qui avaient formé les premiers rangs de l'Église, n'appartient plus qu'aux Chrétiens asiatiques; on voit aussi, par l'ensemble de l'œuvre, qu'il les suppose non pas familiers aux lieux et aux mœurs judaïques, mais instruits de la vie du Sauveur, telle que les Douze la racontaient à leurs communautés; telle, par conséquent, que les Évangiles synoptiques l'avaient répandue partout. Prenons en exemple ce qui

1 La circoncision et le sabbat ont ses respects, Joan., vu, 21, 23. * Id., h, 14, 16.

louche le Précurseur : dès le début, S. Jean allègue de lui ce témoignage qu'il juge important pour établir la divinité du Sauveur : « J'ai vu l'Esprit descendre comme une colombe et s'arrêter sur Jésus1. » C'est au baptême dans le Jourdain qu'il fait ici allusion, et cependant il ne raconte pas ce baplême, parce qu'il le tient connu de tous. Ailleurs encore, bien que nulle part il n'ait parlé de la captivité du Baptiste, il jette au cours d'un autre récit cette remarque : « Jean n'avait pas encore été mis en prison 2. »

Ce n'est donc nullement une nouvelle histoire du Sauveur que S.Jean compose; son but n'est même pas, comme quelques Pères l'ont présumé3, de compléter ses devanciers. Sans doute nous lui devons plusieurs faits qui ne se trouvent pas dans les synoptiques4, faits assurément de grand intérêt, tels que les entretiens de Jésus avec Nicodème et la Samaritaine; le miracle des noces de Cana; la guérison du paralytique à la piscine de Béthesda; celle de l'aveu-

; Juan., I, 32.

2 Id., m, 24.

3 S. Jérôme, De vi?is, illustr., 9. — Eusèbe, Histor., eccles.,

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