‹ Saint Jean et la fin de l'age apostoliqueChapitre 57 sur 76 · XXIV · texte numérisé non relu

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i 11 en est de même pour de petits détails qui, demeurés vivants dans son souvenir, lui sont propres : le nom de Malclius blessé par Pierre, xvm, 10-, celui du père de Judas, xm, 2; également certains noms de lieux : Cana, ^Enon, Salim, Sicliar, Bélhanie près du Jourdain.

gle-né; la résurrection de Lazare; mais il ne choisit ces traits que parce qu'ils vont mieux à son dessein. « S'il avait fallu tout raconter, nous dit-il, je ne crois pas que le monde pût contenir les livres que je devrais écrire'. » Cette hyperbole orientale montre que l'Apôtre ne prétendait pas à faire œuvre d'historien : elle confirme, au contraire, sa déclaration « qu'il n'écrit que pour presser de croire a la divinité de Jésus-Christ2 ».

On ne se dégage pas aisément de ses origines. Même sous l'action de l'Esprit qui l'assiste, tout en visant seulement les Gentils, jusqu'à condescendre, avec une paternelle attention, à leur ignorance de l'histoire juive, Jean garde l'empreinte de la race, qui perce en sa manière d'écrire. Un apologiste, grec d'origine ou d'éducation, eût eu recours à des raisonnements didactiques pour établir sa thèse : rien de plus contraire au génie d'Israël. Celui-ci procède par frapper d'abord l'imagination au moyen d'un tableau ou d'une allégorie, dont l'enseignement se dégageant va saisir ensuite l'intelligence. Le divin Maître, s'accommodant à ce tour d'esprit, n'avait guère proposé aux Juifs que des paraboles appuyées de miracles. Pareillement, les Apôtres donnèrent pour fond à leurs instructions les traits de la vie du Sauveur, lesquels constituèrent dans la suite « l'Évangile » tel que nous

1 Joan., xxi, 25.

2 Ici., xx, 31.

le lisons dans les trois synoptiques. S'il ne paraissait pas irrespectueux d'user d'un terme moderne pour caractériser ce genre d'instruction, on pourrait, en quelque sorte, l'appeler « une leçon de choses »; disons mieux : c'est une prédication par les faits, réels ou symboliques. Jean, accoutumé de longtemps à cette méthode, n'en cherche pas d'autre pour présenter sa doctrine.

De là vient que ce que nous appelons « son Évangile », a couleur d'histoire, parce que, en dehors du prologue, nous y trouvons surtout des faits donnant matière à discours; mais ce sont des faits probants, qui vont à son objet. Presque tous sont des miracles, « signes ' » expressifs des attributs divins que l'Apôtre veut dévoiler en Jésus : ainsi, il le montre source de vie, dans la résurrection de Lazare; de lumière, dans la guérison de l'aveugle-né; créateur et maître du monde matériel, dans les noces de Cana, et la multiplication des pains. Il agit de même pour les personnages mis en scène : ceux-ci offrent des exemples divers du triste accueil que l'ignorance, les passions humaines, ont fait à l'Évangile dès son apparition, et qu'elles ne cesseront de lui faire jusqu'au dernier jour. Lesdocleursde Jérusalem, Nicodème luimême, le plus loyal d'entre eux, montrent, dans leurs entretiens avec le Sauveur, le peu d'ouverture vers

1 Iï)|uïa. Joan., n, 11, 23; III, 2; iv, 48; vu, 2, etc.

« les choses du ciol ' » que la science donne aux esprits les plus cultivés, quand la foi ne vient pas leur prêter ses ailes2. Au contraire, la Samaritaine et la femme adultère témoignent avec quelle facilité la grâce pénètre dans les âmes, même flétries, quand elle les trouve simples, droites, repentantes.

Mais, encore une fois, Jean n'écrit pas pour conter. Il ne choisit faits et personnages qu'autant qu'ils lui permettent de rappeler, à leur sujet, les discours du Maître attestant sa divinité, aussi ne l'occupent-ils que dans la mesure où ils concourent à cette vue. Nicodème 3 apparaît seulement pour montrer, par ses interruptions, combien les plus doctes, les plus sincères en Israël, sont ineptes à comprendre le Sauveur. Dès que la réponse de Jésus, prenant libre essor, devient l'exposé doctrinal que visait l'Évangéliste, Nicodème disparait, et il n'en est plus question. De même pour les Gentils qui demandent aux Apôtres de les présenter à Jésus A. Le Sauveur en prend occasion d'annoncer que son heure approche, et d'en-

1 Ta Î7tou?àvia. Joan., ni, 12.

2 Tous ravalent les paroles du Maître au sens matériel qui remplit leurs pensées. A dessein, semble-t-il, S. Jean choisit de telles scènes, qui ne forment le plus souvent qu'une suite de malentendus et de méprises, pour étaler la faiblesse de l'esprit humain, quand la lumière surnaturelle l'inonde pour la première fois; il en demeure ébloui, aveugle, incapable d'y rien voir jusqu'au moment où la foi, survenant, l'illumine de ses clartés.

3 Joan., m.

4 Id., xn, 20 et suiv.

gager avec son Père un colloque sublime : quant aux Gentils, on ne sait ce qu'il advient d'eux.

Cette omission des circonstances accessoires, le défaut d'ordonnance logique dans le récit, caractérisent la manière de l'auteur. 11 puise, dans ses souvenirs, ceux qui lui paraissent le plus propres à étayer sa démonstration; les quelques faits qu'il allègue offrent matière à de hauts enseignements; mais, en si petit nombre qu'ils soient, ils suffisent à lui assurer une autorité incontestable par l'abondance et la précision des détails qui attestent un témoin oculaire.

Le dessein du quatrième Évangéliste, tel que nous l'avons exposé, peut, jusqu'à un certain point, expliquer les particularités qui le distinguent des autres. La principale est la rareté des paraboles, enveloppe ordinaire de la prédication du Sauveur, dans les synoptiques, à ce point que S. Matthieu et S. Marc ont pu dire qu'il ne parlait au peuple que de cette façon1. 11 se prêtait ainsi aux habitudes de ses auditeurs 1 mais surtout il faisait du Verbe divin la parole populaire. Par les scènes allégoriques qui donnaient apparence sensible aux plus pures vérités par les comparaisons tirées des champs, de la pêche, du négoce, des divers incidents de la vie coutumière, il descendait au niveau des petits, saisissait les imaginations, et y gravait en traits lumineux ses préceptes de morale. On sent une main divine au choix de ce

» Matlh., xiii, 10-12, 34, 35.— Marc, iv, 33, 3i.

mode d'instruction, car s'il est par excellence, dans le génie des Orientaux, il ne convient pas moins en tout temps au commun des esprits, à cette foule des humbles que Jésus a choisis pour leur confier la vérité, de préférence aux superbes.

Il est bien difficile, en outre, de ne pas remarquer combien les formes d'enseignement du Sauveur diffèrent en S. Jean, et chez ses devanciers. Dans les synoptiques, la parole du Maître est simple, pleine de brèves sentences et de comparaisons familières. Tout autrement dans le quatrième Évangile : une suite de discours, pour mieux dire, d'entretiens ou de mystiques spéculations se développent en termes si relevés que le vulgaire semble n'y pouvoir atteindre. Cependant, si Jean a pénétré plus loin que personne dans la science de ces « mystères du royaume des Cieux », que Jésus entr'ouvrait devant ses Apôtres, « à qui seuls il appartenait de les connaître 1 », on n'en doit pas conclure que les premiers Évangélistes les aient ignorés. Y a-t-il si loin des contemplations de S. Jean à la sublime prière de S. Matthieu : « Oui, Père, je vous loue de ce qu'il vous a plu de cacher ces choses aux prudents et de les révéler aux petits. Toutes choses m'ont été mises en main par mon Père, et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils voudra le révéler2 »?

1 Matth., xni, 11.

2 Id., xi, 25, 27.

En dépit de ces différences ', ce sont bien les traits, c'est bien la figure du Sauveur qui se reflète dans le dernier Évangile, telle qu'elle nous est apparue dans les trois autres : même caractère, même esprit, même doctrine. On y retrouve jusqu'aux fraîches images des synoptiques; ici, Jésus montre à la Samaritaine l'eau de source qui jaillit jusqu'à la vie éternelle2; ailleurs, il met sous les yeux des apôtres l'allégorie du Bon Pasteur3; de la vigne et de ses rameaux4; d'autres encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Mais, nous répétons volontiers qu'à dessein, Jean omet nombre d'instructions pour s'attacher principalement aux circonstances où Jésus témoigne de sa divinité.

1 Les synoptiques eux-mêmes ne rapportent pas identiquement les paroles du Sauveur : l'essentiel pour eux était de rendre fidèlement sa pensée. Ils ne prétendaient pas restituer toujours mot pour mot les expressions dont il avait usé. Sur les points importants, néanmoins, il y a lieu de croire que le langage de Jésus s'était gravé dans la mémoire de ses auditeurs. Ainsi en est-il pour S. Jean. Il rappelle avec exactitude les entreliens du Sauveur; mais il ne fait évidemment que les résumer, et en donner les principaux traits. Comment admettre, par exemple, que l'entretien avec Nicodème n'ait duré que le temps suffisant pour lire le troisième chapitre du dernier Évangile? Voir Corluy, Commentar. in Evangelium S. Joannis, Prolegomena V. De luciole sermonum Jcsu apud S. Joannem.

- Joan., iv, li.

8 Id., X, 1-16.

*■ Id., xv, 1-6. Cf. Weiss, Einleiluncj in das N. T., p. 530. n° 3.

Il fut guidé dans ce choix par les considérations qui influèrent sur son style, et dont nous avons déjà parlé. Aucun lecteur qui ne remarque, au dernier Évangile, l'emploi de certaines locutions : « verbe, lumière, grâce, paraclet », indiquant un état d'esprit nouveau dans l'Église. C'étaient des expressions de l'Ecole Alexandrine. communes chez les Grecs d'Éphèse, et qui répondaient à leurs conceptions abstraites. Jean, accoutumé depuis trente ans à les entendre, et désireux d'être compris, en revêtit naturellement la prédication du Sauveur.

Les mêmes raisons paraissent l'avoir incité à préférer les scènes symboliques1. On sait combien les Alexandrins affectaient cette méthode de figurer leurs pensées. Il semble d'autant plus vraisemblable que Jean, se pliant au goût de ses lecteurs, donna ce caractère à la partie historique de son œuvre, que lui-même n'en fait pas mystère. La conclusion du sublime prologue qui ouvre, dans le Ciel même, l'histoire du Verbe incarné sur la terre, est que le Fils, en devenant homme, demeure ce qu'il est, de toute éternité dans le sein du Père : l'expression de

1 On ne saurait confondre le symbole avec la parabole. Celleci forme un récit complet, historique ou fictif, présenté à dessein d'inculquer un enseignement moral : par exemple, l'histoire de l'enfant prodigue, qui contient en elle-même sa leçon. Le symbole est toute parole, image, ou fait, employé comme signe d'une autre chose : ainsi, la guérison du fils de l'officier de Capharnaùm, qui signifie l'appel de la gentilité.

Dieu1. Or, tout parle dans ce Verbe fait chair, nonf seulement sa voix, mais son regard, son geste; tout acte de sa divine personne est significatif; au plus haut point, ses miracles, car ils renferment tous, avec le témoignage de son omnipotence, un profond enseignement. Entre les prodiges, dont il a été témoin, Jean choisit donc ceux qui traduisent le mieux la pensée du Sauveur. Parfois, le symbole lui semble de lui-même assez lumineux pour qu'il n'y ajoute aucune explication. N'est-il pas manifeste par exemple, qu'aux noces de Cana2, l'eau figure le judaïsme, avec son excès d'ablutions, impuissantes à rien purifier? Aussi Jésus le change-t-il au vin généreux de la croyance nouvelle. Ailleurs, la guérison du ûls de l'officier de Gapharnaiïm3 : qu'est-elle, sinon la gentilité devant le salut à sa seule foi?

On ne peut donc nier que le quatrième Évangile soit alexandrin, quant à la forme, mais il n'en reste pas moins évident que son auteur est Juif d'origine et d'éducation. Non seulement tout ce qui concerne la Palestine : topographie, état religieux et politique de la contrée, lui est familier 4, mais il parle le grec

1 a Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu... Personne n'a jamais vu Dieu : le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l'a fait connaître ». i, 1, 18.

2 Joan., ii, 1-11.

* Id., iv, 4G-54.

* La connaissance des lieux dans leurs moindres détails décèle

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en vrai fils d'Israël; sous le mot de cette langue qu'il choisit, on sent le mot, la pensée hébraïques; les périodes des Hellènes lui sont étrangères; quelques particules suffisent à unir de courts membres de phrase, entre lesquels un enchaînement logique semble parfois difficile à saisir; en retour, le parallélisme des idées, cher aux Hébreux, se retrouve fréquemment et sous diverses formes : répétition, opposition, contraste '.

Ces particularités donnent un caractère original au grec du quatrième Évangile, sans en altérer toutefois la pureté, car la langue y est plus correcte que

uu auteur qui a vécu en Palestine et en a parcouru les régions. 11 distingue Béthanie, demeure de Marthe et de Marie, de Béthanie au delà du Jourdain (xi, 1, 18; i, 28; x, 40); il sait que, de Cana à Capbarnaùm, la route descend, "va xaTaêij (iv, 47); il marque quVEnon est prés de Salim (ni, 23), etc. L'état religieux de la Judée, au temps du Christ, ne lui est pas moins exactement connu. Pour n'en citer qu'un exemple : les synoptiques nomment comme principaux ennemis du Sauveur les Saducéens et les Pharisiens : avec plus de précision, S. Jean parle des Grands-Prêtres, 'Ap-/ic-pEî;. L'aristocratie sacerdotale, en effet, formait ce parti politique, saducéen de doctrine, qui, par sa situation et son influence, partageait le pouvoir avec le parti populaire des Pharisiens. Voir, pour plus de détails, A. Camerlinck, De quarti Evangelii auctore Dissertatio, p. 220-229.

1 Luthardt, Das johanneische Evangelium, t. 1, p. 14-62 (2* éd.). — Weslcott, Introduction to the stucly of the Gospets, p. 260 (5e éd.). — Godet, Commentaire, p. 226 et sq. — Weiss, Einleitung in das N. Test., p. 562. — Fillion, Évangile selon S. Jean, p. uv et sq. — P. Calmes, l'Évangile selon S. Jean, Introduction.

dans l'Apocalypse'. N'est-ce pas là vraisemblablement un indice que d'autres mains ont concouru avec S. Jean à la rédaction de ses souvenirs? Les disciples qui l'avaient pressé de leur donner cet écrit purent aisément y rectiûer tout ce qui leur parut impropre, dans la forme et l'expression. Euxmêmes y révèlent personnellement leur présence à la fin du dernier chapitre en confirmation du témoignage de l'Apôtre 2; il se peut que leur assistance ne se soit pas restreinte au rôle de simples secrétaires écrivant sous la dictée du Maître 3, mais que, plus

1 Dès le m8 siècle, S. Denys d'Alexandrie en faisait la remarque (Eusèbe, Histor. ecclesiaslic, VII, xxv). — Voir sur ce style grec du quatrième Evangile, Beelen, Grammatica grxcitatis Novi Teslamenti, Lovanii, 1857, passim.

- Joan., xx, 30, 31 ; xxi, 2i, 25. Notons toutefois ces sages réflexions d'A. Camerlinck : « On ne doit pas oublier que la psychologie de l'Apôtre n'est point la psychologie commune. Il y a comme deux personnes en sa conscience : sa personne, et la personne de l'Esprit. » Un apôtre qui a l'Esprit de Dieu peut écrire : a Je dis la vérité, je ne mens pas, ma conscience m'en rend témoignage dans l'Esprit-Saint. » Celte parole hardie n'est pas de Jean, elle est de S. Paul (Rom., ix, 1), lequel ne fit pas écrire l'ÉpItre aux Romains par ses disciples. Un apôtre pourrait s'approprier ce que Jésus, dans le quatrième Evangile, dit de lui-même : « Mon témoignage est véritable, parce que je ne suis pas seul, mais moi et celui qui m'a envoyé » (Joan., vin, 16). Et c'est dans ce sens que « le disciple que Jésus aimait » peut écrire : « Celui qui a vu en rend témoignage, et son témoignage est véritable. » De quarli Evangelii auctore, pars altéra, p. 329, note 2.

3 Le P. Calmes n'hésite pas a faire assez large la part des disciplt-s de S. Jean dans la rédaction de son Évangile. Comment

SAINT JEAN i:\AM. il. ISTE 23j

ou moins, ils aient revêtu son langage de leurs propres termes. On a vu ailleurs S. Jérôme expliquer ainsi les différences de style qui distinguent la seconde Épître de S. Pierre de la première1. Cette hypothèse mettrait à néant la principale objection que fait l'exégèse rationaliste contre l'authenticité de notre livre sacré. Nous nous bornons toutefois à l'indiquer : d'une part, ne sachant si légitimement elle peut être admise, et de l'autre, la tenant superflue après tout ce que nous venons de dire.

Cette étude nous a montré que rien, dans le quatrième Évangile, ne s'oppose à ce que nous y reconnaissions, avec toute l'antiquité, la main de Jean, fils de Zébédée. C'est trop peu dire, il convient d'ajouter que ce que nous savons par ailleurs de cet apôtre le prédestinait, en quelque manière, à recueillir les plus hauts enseignements évangéliques, et à nous montrer le divin Sauveur dans une lumière plus éclatante que n'avaient fait ses devanciers.

Une telle connaissance du Christ venait, avant toute chose, des grâces de choix que la prédilection de Jésus avait values au disciple bien-aimé : peut-être l'éducation, et surtout le caractère de Jean, y ont-ils concouru. Il semble, en effet, par sa situation de

se sont formés les Évangiles, p. 57, 39 éd.; cf. iÉvangile selon S. Jean, Introduction.

1 Voir Saint, Paul, ses dernières années, ch. xh, p. 293, note 3, éd. in- 12.

famille, avoir été d'un esprit plus cultivé que ses compagnons d'apostolat : fils de pêcheur sans doute, mais d'un maître de pêche qui avait à son service des mercenaires * ; sa mère, Salomé, est au nombre des Galiléennes qui suivent Jésus, et l'assistent de leurs biens2; entre les pieuses femmes qui achètent des aromates pour ensevelir le corps du Sauveur3. Luimême est assez connu dans la demeure du grandprêtre pour y introduire Pierre 4.

Plus encore que son éducation, son naturel ardent, son âme, religieuse d'instinct, préparait Jean à entendre et à retenir les plus hautes révélations du Maître. Dès le premier jour, il gagna le cœur de Jésus en répondant sur-le-champ à son appel; sans hésitation, sans réserve, il laissa tout pour le suivre5. Souvent le divin Maître eut à modérer le feu de jeunesse qui faisait de l'enfant de Salomé « un fils du tonnerre6». Nous l'avons vu, au milieu des disciples, appelant la foudre sur les Samaritains qui refusaient de les recevoir7; défendant à quelqu'un, qui n'était pas de leur compagnie, de chasser les démons au nom du Sauveur8; réclamant pour lui et Jacques,

1 Marc, I, 20.

' Mal th., xxvu, 55, 56. — Marc, xv, 40, .41. — Luc, vin, 3.

3 Marc, xvi, 1.

* Id., xvui, 15, 16.

5 Malth., iv, 21, 22.

6 Marc, m, 17.

7 Luc, ix, 52-50.

• Marc, ix, 37, 38.

son frère, les premières places dans le royaume à venir1. Jésus pardonnait beaucoup à ce cœur qu'il voyait généreux, dévoué, capable plus que tout autre de l'aimer et de le comprendre. Aussi, non content de le mettre au nombre des trois apôtres qu'il appela à être témoins de la résurrection de la fille de Jaïre 2, de sa transfiguration 3, de son agonie *, il lui réserva dans sa tendresse une place singulière, une sorte de primauté. Tous savaient que c'était « le disciple que Jésus aimait », son confident; aussi, quand Pierre, à la Gène, voulut connaître qui d'entre les Douze trahissait, c'est à Jean, alors penché sur la poitrine du Seigneur, qu'il s'adressa3. A la vérité, comme ses compagnons témoins de l'agonie, le fils de Zébédée s'endormit à Gethsémani, mais la vue du danger l'éveilla, et à partir de ce moment, il ne quitta plus le Maitre. Seul il le suivit dans tout le cours de sa voie douloureuse, au palais des Pontifes, au prétoire de Pilate; il était seul des apôtres au Calvaire avec les saintes femmes, et il y reçut en héritage du Sauveur expirant, Marie 6.

Dès lors, le même toit couvrit les deux êtres que Jésus avait le plus aimés. On y vivait de ses souve-

1 Marc, x, 36-iO.

2 Id., V, 22-43.

s Matth., xvii, 1-9. — Marc, ix, 1-8. — Luc, ix, 28-36.

* Matth., xxvii, 3, 27. — Marc, xiv, 32, 33.

6 Joan., xii, 23-27.

6 Mallh., xxvi, 36-46. — Joan., xvm, 15; xix, 25, 26.

nirs, de son amour : Marie redisait à Jean les divines paroles qu'au témoignage de S. Luc « elle conservait fidèlement dans son cœur 1 ». Or ces paroles, elle les avait recueillies non seulement pendant son long séjour à Nazareth, mais au cours des trois années de courses évangéliques, où, suivie des saintes femmes, elle accompagnait Jésus, l'écoutant comme jamais mère n'a écouté son fils, car elle savait qui il était, qu'en lui vivait et parlait le Verbe de Dieu. Il se peut que jusqu'à la Pentecôte ces souvenirs soient demeurés en partie silencieux, plus ou moins distincts dans l'âme de Marie, comme des caractères gravés dans l'ombre, mais aux splendeurs de ce grand jour, ils prirent tout leur éclat. Pour elle et pour tous, s'accomplit pleinement la promesse du Sauveur « que le Paraclet, venant en son nom, ferait ressouvenir ses disciples de tout ce qu'il leur avait dit2 ».

On ne peut guère douter que Jésus n'ait réservé ses enseignements les plus élevés à Marie et à l'Apôtre qu'il aima jusqu'à le donner pour fils à sa mère3. Ces divines pensées, mises en commun par Marie et Jean, formèrent l'aliment de leurs méditations, durant les années où ils vécurent ensemble. Faut-il s'étonner qu'elles aient fait de cet apôtre le « théologien » par excellence, selon la parole des anciens 4,

1 Luc, u, 51.

2 Joan., xiv, 26.

3 Id., xix, 26.

* 'Iwâvv7)v tôv 'EêpaEwv OsôXoyov. Eusèbe. Pncp. CV., xi, 18.

comme le plus éminent des mystiques, car chez lui toute lumière tournait à aimer, et cet amour a sinon créé, au moins développé dans le « bien-aimé de Jésus » le génie contemplatif, qui est le propre caractère de ses écrits. « Les yeux du cœurs'illuminant ' » en lui, prirent une telle puissance qu'ils ont plongé dans la doctrine du Maître à des profondeurs où n'atteignait aucun autre, pas même S. Paul. C'est à, Jean que nous devons d'adorer en vive lumière nos mystères les plus touchants : l'Eucharistie, l'effusion du Paraclet dans nos âmes, notre union au Père céleste en Jésus, et par Jésus. Chez lui, autant qu'en S. Paul, les Pères et les Docteurs de nos Conciles puisent les principaux éléments de notre foi sur les dogmes essentiels : la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption.

Et cette théologie positive est loin d'être tout S. Jean. Ce qu'il a de plus sublime, c'est ce qu'il a recueilli, dans l'intime du Maître, dans ces tendres colloques où Jésus, l'élevant au-dessus des royautés terrestres qu'il convoitait encore, lui révélait un monde supérieur2, ces régions mystiques où le cœur, dédaignant tout ce qui n'est pas Dieu, n'aspire qu'à s'unir, à vivre, à se perdre en Lui. Si brûlants que soient les accents de S. Paul quand il exalte le divin amour3, nul n'en a parlé comme S. Jean et n'en a

> Epbes., i, 18.

* Marc, X, 35-40.

3 I Cor., xin.

donné la passion aux âmes. Pour elles, il a recueilli les pressants appels du Sauveur, ces voix qui, partant du cœur de Jésus, retentissent au plus profond de leur être, et conquièrent tout à Lui : « Et vous ne voulez pas venir à moi qui vous donnerai la vie... Demeurez en moi, et moi en vous Père, que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et moi en eux ' ! »

Qui pourrait se tromper à de tels cris? Vouloir n'y trouver que l'écho affaibli des premiers transports, le retentissement lointain de la Bonne Nouvelle recueillie au second siècle, par un inconnu : c'est errer, de bonne foi nous l'admettons, mais à coup sûr méconnaître l'accent de la vérité dans l'histoire. Cette hypothèse n'honorera guère, dans la suite, ceux qui l'ont imaginée. On reviendra à croire, avec nous, Jean l'auteur d'une œuvre qui ne peut être que de lui; parce qu'il y a quelque chose de plus fort que le raisonnement, c'est l'évidence. Pour opposer aux nuageuses conceptions, aux « éons » fantastiques des Alexandrins, le Christ, vivant et aimant, pour faire parler ainsi le Verbe, il fallait non seulement « l'avoir entendu de ses oreilles, vu de ses yeux, touché de ses mains », il fallait l'avoir aimé de cœur; plus encore, être « celui que Jésus aimait ».

1 Joan., v, 40; iv, 4; xvn, 2C.

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