‹ Saint Jean et la fin de l'age apostoliqueChapitre 58 sur 76 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

On vient de considérer l'auteur du dernier Évangile; il nous reste d'étudier son ouvrage : un des plus sublimes, assurément, qui soit sorti d'une main humaine, encore que l'inspiration fût d'en haut. A quelques traits, en effet, l'humanité s'y décèle. D'après S. Épiphane (, S. Jean était presque centenaire quand il le composa. Son œuvre est donc d'un vieillard écrivant sous l'impulsion de Dieu, mais n'échappant point, selon toute apparence, aux impressions de l'âge. C'est ainsi qu'on peut noter, par exemple, les répétitions de mots et dépensées coutumièresà la vieillesse, quand elle évoque ses souvenirs, ou s'efforce de les faire mieux comprendre2; de même, l'assistance des disciples qui prêtent leur aide à l'écrivain, et s'empressent à confirmer son témoignage 3.

1 S. Epiphane, Hxr., ir, 12.

2 Patrizzi, De Evangeliis, lib. I, cap. iv; Qitxst., if, 9.

3 Joan., xxi, 24.

Nous nous sommes déjà demandé jusqu'où allait ce concours des fidèles. Pour le moins, à mettre par écrit ce que leur disait l'Apôtre. Si tel a été leur office, ils l'ont rempli avec une scrupuleuse fidélité, recueillant les moindres détails de temps et de lieu, respectant les formes diverses que, selon l'inspiration du moment, prenait la parole de leur vénéré Maître. Et, de cette religieuse attention à la reproduire, vient peut-être le défaut de proportion dans les récits; les uns, n'offrant qu'un crayon imparfait1 ; d'autres, mettant sous nos yeux une peinture achevée de tout point2. Il en va de même pour les discours : ici, resserrés en quelques mots; ailleurs, largement développés. En presque tous, il est visible que Jean livre ses souvenirs tels qu'ils lui reviennent, par fragments, en phrases et sentences détachées, sans souci du lien qui les unissait dans la conversation primitive, telle que l'avait tenue le Sauveur 3.

Ces irrégularités de composition n'ôtent rien à la vive allure de l'œuvre, ni à la sublimité des pensées qui en font, selon l'expression des Pères5, « l'Ëvan-

1 L'entrevue de Jésus et de Nicodème, l'apparition inopinée des Grecs qui demandent à voir Jésus. Joan., m, xh, 20-23.

2 L'entretien du Sauveur et de la Samaritaine, la guérison de l'aveugle-né, la résurrection de Lazare, etc. Joan., îv, ix, XI.

3 Patrizzi, Commenlarium in Joannem, Proœmium.

* Clément d'Alexandrie, cité par Eusèbc (Hislor. eccles.), vi, 14. — S. Epiphane, Hxies., u, 19.

gile do l'Esprit ». Elles no troublent pas davantage l'exécution du plan, nettement proposé, d'établir que Jésus est Dieu. Cette démonstration se fait en prouvant que quatre attributs essentiels de la divinité se révèlent dans les actes et paroles du Christ : il est le Tout-Puissant; ses miracles l'attestent : il est la Vie, la Lumière, l'Amour surtout, en leur source et plénitude.

Les arguments à l'appui de cette démonstration sont tirés des faits évangéliques. Jean les ordonne en général, d'après la suite des temps; néanmoins, l'on peut reconnaître, dans leur marche, certaine progression de pensées, allant à diviser le livre saint en trois parties. La première raconte l'accueil si divers, fait par le monde à la lumière que lui apporte le Verbe incarné; la seconde décrit la résistance implacable que lui opposent les hommes de ténèbres ; la troisième nous expose l'échec de la lumière, échec seulement apparent, car Jésus en tire la plus éclatante manifestation de sa divinité : son amour porté au comble par l'Eucharistie et le sacrifice de la Croix. Il n'y a que Dieu qui puisse aimer jusque-là 1.

Présenter sous forme allégorique la vie du Sau-

1 La première partie comprend les quatre premiers chapitres de l'œuvre; la seconde, les huit suivants, de v à xii; la troisième, les huit chapitres consacrés aux récits de la Cène, de la Passion et de la Résurrection, de xn à xx; le xxr et dernier chapitre parait avoir été ajouté, après coup, par l'auteur, et dans des vues un peu différentes.

veur, en faire une lutte entre la lumière et les ténèbres, n'est-ce pas une de ces conceptions alexandrines que l'exégèse moderne prétend relever dans tout le cours du livre, notamment au prologue, et déclare inconciliables avec le caractère judaïque du fils de Zébédée? Ce que nous avons dit ailleurs1 de l'influence qu'eut, sur le tour d'esprit et le langage de Jean, son long séjour à Éphèse dissipe ces apparences d'incompatibilité. A quoi se réduit d'ailleurs ce prologue dont on fait gratuitement l'œuvre de quelque métaphysicien d'Egypte? Aux trois premières phrases du livre.

La première nous révèle ce qu'était, de toute éternité, la personne divine incarnée en Jésus :

Au commencement était le Verbe, Et le Verbe était en Dieu, Et le Verbe était Dieu.

La deuxième détermine son rôle dans la création :

Il était au commencement en Dieu;

Tout par lui a été fait,

Et sans lui rien ne fut fait de ce qui a été fait.

La dernière phrase résume en deux mots le ministère de Jésus : le divin Sauveur offrant au monde lumière et vie, et le monde les repoussant :

Voir le précédent chapitre.

En lui était la vie

Et la vie était la lumière des hommes *, Et la lumière luit dans les ténèbres, Et les ténèbres ne l'ont pas comprise.

Telle est, en ses traits principaux, la préface du dernier Évangile. Qu'offre-t-elle qui n'ait pu se trouver dans l'esprit, sur les lèvres de l'Apôtre? Jean était l'homme des visions sublimes; aucun œil n'a pénétré plus avant dans les profondeurs de la vie céleste : son Apocalypse en fait foi. C'est d'instinct, pour ainsi dire, qu'il s'établit, à l'origine de toutes choses, au cœur même de la Divinité, en familier des mystères. A la vérité, ces hautes contemplations qui forment son propre domainer il ne nous les livre que sous des couleurs, avec des expressions qui semblent empruntées. Qu'on ne s'y trompe pas, néanmoins : si les termes sont étrangers, la construction hébraïque subsiste dans ses formes essentielles. Les pensées se succèdent, selon les lois du parallélisme, en brèves sentences, rattachées par une simple répétition de mots ; les phrases ont un rythme harmonieux et sont disposées en groupes comme les stro-

1 La vie qui se trouve dans le Verbe, en plénitude et en source permanente de tout ce qui existe, n'est pas une force cachée opérant en secret, sans autre manifestation que l'activité communiquée à tout ce qu'elle pénètre. Cette vie est lumière; elle illumine tout dans l'homme qui la reçoit, non seulement l'intelligence, mais le coeur, la sensibilité, le vouloir et l'agir. Cf. Mallh., vi, 22-23. — Luc, xi, 34, 36.

phes d'un chant. C'est là, on le sait, le caractère particulier de la poésie et du style élevé chez les Hébreux; leur langage, quand l'enthousiasme, l'essor de la pensée ou de la passion les emporte. A tous ces titres, le mystique prologue du Verbe est tributaire du génie d'Israël : rien ne nous empêche de l'attribuer au pêcheur de Galilée, devenu à l'école de Jésus le plus sublime Voyant de sa race.

Il est d'ailleurs impossible de méconnaître les rapports étroits qui existent entre la doctrine, sinon entre le langage du quatrième Évangile et les Épîtres de S. Paul. Outre que ce dernier attribue à Jésus les mêmes privilèges que S. Jean lui reconnaît : par exemple, d'être rédempteur de l'humanité, dont il a voulu faire partie, et en même temps égal à son Père, près duquel il est assis dans les Cieux1; S. Paul représente encore le Christ comme la Sagesse même de Dieu, consubstantielle à lui dès l'origine2. Qu'estce autre chose que le Verbe même, « qui au commencement était en Dieu et était Dieu », selon l'expression dont use S. Jean, conformément à l'idiome philosophique de son temps3. Le quatrième

1 Cf. en particulier Rom., i, 3; VIII, 3, 32. — Gai., îv, 4-6. — II Cor., vin, 9.

2 I Cor., 24-30; vm, 6. — Colos., I, 15-17. — Hcbr., i.

3 M. Henan convient que ce n'est qu'une « question de vocabulaire » (S. Paul, 274-275). Il écrit ailleurs : « La croyance que Jésus était le « Logos » de la théologie alcxandrinc dut se présenter de bonne heure et d'une façon très logiqnc. Dès l'an GS

évangéliste n'a donc rien innové : ses conceptions sont identiques a celles de son devancier, ou dérivent logiquement des principes posés par lui. Rien d'étonnant qu'un apôtre ait développé ce qu'un apôtre avait exprimé avant lui, puisque tous deux puisent à la même source qui est la Vérité incarnée en Jésus. Il n'y a qu'une critique superOcielle pour tirer, de l'étude du sublime prologue, la conséquence qu'un autre que Jean en est l'auteur.

Ce qui suit cette maîtresse page atteste plus clairement encore de quelle main elle procède. Des cimes de l'Éternité où planait l'Apôtre, revenant soudainement au but pratique de son œuvre, il invoque, comme première preuve de la divinité du Sauveur,

il est appelé le Verbe de Dieu... La doctrine de l'Épître aux Colossiens a de grandes analogies avec celle du quatrième Évangile, Jésus étant présenté dans ladite Épître comme l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature, par lequel tout a été créé; qui était avant toute chose, et par lequel tout existe, dans lequel la plénitude de la divinité habile corporellement » {Vie de Jésus, App., p. 479-480). Ailleurs encore : « Dans les derniers écrits (de S. Paul), on trouve « une théorie du Christ connu comme une sorte de personne divine, théorie fort analogue à celle du Logos, qui, plus tard, trouvera sa forme définitive dans les écrits attribués à S. Jean... Les écrits antérieurs et certainement authentiques de Paul contiennent le germe de ce langage nouveau {l'Antéchrist, p. 76, etc.). M. Harnack dit lui-même : « Cette formule étonnante (le Logos) n'avail-elle pas été prépa* rée, amenée même par les spéculations messianiques de Paul et des autres écrivains de la première période? » L'essence du Christianisme, p. 214. — Cf. M. l'abbé Lepin, Jésus Messie et Fils de Dieu, p. 142-243, etc.

un témoignage qu'il tient capital : celui de Jean- Baptiste. On ne conçoit guère un Alexandrin, de la deuxième ou troisième génération chrétienne, faisant un tel état de la parole du Précurseur; chez Jean, au contraire, rien ne s'explique mieux, puisqu'il fut un des disciples du Baptiste : c'est à la voix de celui-ci, lui montrant en Jésus » l'agneau de Dieu », qu'il avait suivi le divin Maître1.

Aussi quel relief il donne à ce dernier Voyant de l'antique alliance! « Il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean; il est venu rendre témoignage à la lumière » ; et, de crainte qu'on ne s'y trompe, « il n'était pas la lumière », ajoute-t-il; « mais il vint pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui », et devinssent ainsi « Fils de Dieu2 ». C'est dans cette mission du Précurseur qu'il encadre et énonce la principale pensée qui anime toute son œuvre : le Verhe incarné demeurant Dieu comme l'Être suprême qui l'engendre.

Et le Verbe s'est fait chair,

Et il a habile parmi nous,

Et nous avons vu sa gloire;

Une gloire comme celle qu'un Fils

unique tient de son Père,

plein de grâce et de vérité3."

1 Joan., i, 29, 35-/10. a lbid., 6-13.

3 lbid., 14

« Et nous avons vu sa gloire », nous tous, les compagnons de son ministère, mais nous, d'abord, les deux Jean, témoins oculaires de cette gloire qui, se manifestant par des prodiges sans nombre, accomplissait les figures et les promesses de l'Ancien Testament. Au lieu de la nuée lumineuse qui ombrageait la tente de l'arche en signe de l'habitation de Dieu parmi son peuple', le Verbe divin a dressé sa tente, et demeure au plus intime de nos âmes2; au lieu de la loi rigoureuse de Moïse, la grâce et la vérité se répandent sur nous, en plénitude par Jésus3; au lieu du Dieu terrible que les Juifs ne pouvaient voir sans mourir, le Fils unique, — le Dieu unique, dit une autre leçon-', — celui qui est dans le sein du Père, nous révèle cet Être suprême, invisible, inaccessible à qui n'est pas rené en Jésus, et par Jésus à la vie de l'Esprit5.

1 Exod., xxv, 8; 29-45. — Ps. lxxxiu, 2. — Zach., il, 10.

2 'EaxrjvaxTEv èv r,juv. Joan., I, 14.

3 Joan., i, 17.

4 '0 [mvoyevîk 0îô;. Cette leçon se trouve dans les manuscrits les plus autorisés : le Vaticanus, le Sinaiticus, le Codex Ephrxmi, le Codex Regius Parisiensis (L). Voir les témoignages des Pères, partagés et hésitants sur cette variante, dans Alford, Greek Testament, in loc.

5 Dieu en soi est bien tel que l'imaginaient les Juifs, l'Être suprême, inaccessible, insondable, l'Être inefl'able, dont tout ce que nous pouvons dire est de le proclamer Infini. Il échappe aux regards des plus hautes intelligences. Ce n'est que par Jésus et en Jésus que nous le pouvons atteindre ; Dieu, dit S. Jean, nul

En vrai fils d'Israël, Jean s'étend avec complaisance sur les rapports de la nouvelle à l'antique alliance; en vieillard, sur les temps de sa jeunesse, quand, disciple du Baptiste, il l'entendait rendre à Jésus ce solennel hommage : « J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe, et demeurer sur lui. Pour moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui tu verras descendre et demeurer l'Esprit, c'est celui-là qui baptise dans l'Esprit-Saint. Et j'ai vu et j'ai rendu témoignage que celui-ci est le Fils de Dieu1. »

De ces témoignages du Précurseur dont l'évangéliste ne peut se détacher, et auxquels il reviendra souvent2, une transition naturelle l'amène à parler de sa propre vocation, puis de celle des autres disciples. 11 entre ainsi dans la première partie de son œuvre : l'accueil fait par ce monde à la lumière que lui offre le Verbe incarné.

Les cœurs s'ouvrent largement chez les premiers élus, Jean, André, Pierre, Philippe, Nalhanaël 3. La parole, le regard de Jésus, pénétrant dans l'intime de leurs âmes, les entraînent à sa suite. De même pour les témoins des premiers miracles du Sauveur : à

ne l'a jamais vu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l'a fait connaître. » Joan., i, 18. — Cf. Id., v, 37, 38.

1 Joan., i, 32-31.

2 Id., m, 23-27; v, 33-3G; x, 40-42.

8 Id., I, 35-51.

Cana, devant l'eau changée en vin' ; à Jérusalem, aux fêtes de la Pàque, où Jésus opère de tels prodiges, que, maître dos esprits, il peut impunément chasser a coups de fouet les vendeurs du temple 2.

Jusqu'ici, la gloire de Jésus rayonne sans obstacles. Cependant la rébellion couvait déjà. De nombreux témoins des miracles accomplis dans la cité sainte s'étaient déclarés pour lui : mais Jésus, lisant dans leurs cœurs, « ne se fiait point à eux, parce qu'il les connaissait3 ». S. Jean note chez les Juifs de Jérusalem ces premiers bouillons de révolte qui allaient bientôt éclater en haines acharnées, mais pour montrer combien peu les meilleurs d'entre eux étaient ouverts aux clartés de la foi nouvelle, il raconte, dès l'abord, l'entrevue de Nicodème avec le Sauveur. Ce scribe ne le cédait en intelligence, ni en savoir, à aucun des sanhédrites, et il l'emportait par la droiture, car, dès que ses yeux connurent la vérité, il s'y donna; cependant, dans ce premier entrelien, il ne comprend rien à la renaissance par l'eau et l'Esprit, condition nécessaire de toute vie chrétienne. « Com-

1 Joan.,11, 1-11. «Ce fut là le premier miracle de Jésus; il s'accomplit à Cana, en Galilée; par là il fit connaître sa gloire, et ses disciples crurent en lui », en sa divinité; car les mots : k gloire, clarté », désignent habituellement dans S. Jean l'être divin dans l'éclat de sa splendeur. Joan., i, 14; v, 44; xi, 40, XVH, 5, 22, 24.

2 Joan'., H, 13-17.

3 Md., 23-25.

ment cela peut-il se faire? » demande-t-il naïvement. « Quoi, lui répond Jésus, vous êtes maître en Israël, et vous ignorez cela! » Quel langage faut-il donc vous tenir? « Si je vous parle des choses de la terre, vous ne me croyez point; si je vous parle des choses du Ciel1, comment me croirez-vous? Ce regard de la Foi, qui manque au « maître en Israël », S. Jean ne nous le montre d'abord en prompt et fécond éveil, que dans certaines âmes choisies : quelques rares Galiléens, parmi les Juifs; la femme pécheresse de Samarie, et ses concitoyens2; l'officier de Gapharnaiim, prémice de la gentilité. Ainsi s'accomplissait

i « Les Choses du Ciel » (Joan., ni, 12), c'est-à-dire le mystère de la Rédemption, auquel Jésus s'efforce d'élever la courte intelligence de son interlocuteur. Comment, en effet, si l'on n'est « rené de l'Esprit», comprendre que Dieu a aimé le monde jusqu'à vouloir que son Fils unique mourût sur la croix pour le sauver? (Joan., m, 14-16). Cette foi au Christ rédempteur devient le salut des humbles qui s'inclinent devant la vérité révélée d'en haut, alors même qu'elle déconcerte leur raison; mais dédaignée des orgueilleux, elle ne peut les empocher de se perdre. Ainsi, de lui-même, se fait le partage des destinées humaines, sans que le Fils, « qui n'est pas venu pour juger », ait à prononcer la sentence, (Id., iu, 7-19).

2 Jean s'éleml fort au long sur celte scène si frappante de tout point. Aucune, en effet, ne montre mieux le pouvoir de la Foi pour éclairer l'intelligence. Nous y voyons Jésus ouvrir à une pauvre femme, illuminée par le repentir, les mystères de la vie surnaturelle; l'appeler à l'adoration du Père « en esprit et en vérité » ; lui faire entrevoir, sous cette ligure « d'eau jaillissant en vie éternelle », la source intarissable de la vie divine, seule capable d'élaneher la soif des âmes saintes. Jean., iv, 14-23.

cette parole qui clôt, ou commente1, le témoignage de Jean-Baptiste : « Qui croit au Fils a la vie éternelle, qui ne croit pas au Fils n'a pas la vie 2. »

Au chapitre cinquième de l'Évangile commence la seconde et la plus circonstanciée des trois parties de l'œuvre, à savoir la description de la lutte entre les ténèbres et la lumière, entre Jésus et la foule incrédule. Le débat s'engage à la piscine de Bethsaïde, au sujet du paralytique guéri par le Sauveur. C'était le sabbat. L'odieux pharisaïsme des Juifs se révèle dans leur prétention d'interdire ce jour-là toute œuvre, même de charité 3. Jésus leur répond, en maître du sabbat comme de la vie : de toute éternité « jusqu'à maintenant, mon Père travaille, et moi aussi je travaille ». Les Juifs ne se méprennent pas sur ce témoignage que Jésus, d'ailleurs, prend soin de rendre aussi formel que possible, leur déclarant que tout ce que fait son Père il le fait aussi; comme lui, ressuscitant les morts, donnant la vie à qui il lui plaît.

1 Nous faisons cette restriction, parce qu'il nous semble diflicile, et peut-être peu utile, de déterminer dans ce témoignage de Jean-Baptiste, aussi bien d'ailleurs que dans l'entretien de Nicodème et autres semblables, à quel moment la parole du Sauveur cessant, nous n'avons plus que celle de l'Évangile. Nous avons déjà dit que l'Apôtre n'entend pas reproduire mot pour mot ce qui a été énoncé par son Maître : ce sont ses pensées qu'il nous fspose, pensées qu'il a méditées jusqu'à les rendre siennes au point qu'entendre Jean, c'est entendre Jésus.

2 Joan., m, 36.

s Id., v, 1-16, 17.

Avoir la vie en soi, et de par soi, est le propre de la Divinité, Jésus le revendique en termes formels : « Comme le Père a la vie en soi, ainsi il a donné au Fils d'avoir lui aussi la vie en soi-même '. » A cause de cela, rapporte l'évangéliste, les Juifs, déjà résolus à perdre le contempteur de leurs observances, « cherchaient d'autant plus à le faire mourir, parce que non seulement il violait le sabbat, mais parce qu'il disait que Dieu était son propre Père, se faisant égal à Dieu2 ».

La Galilée était la province d'élection du Sauveur. 11 y avait vécu les trente ans de sa vie cachée; il en avait tiré non seulement ses premiers disciples, mais les saintes femmes qui subvenaient à ses besoins et le servaient; il lui avait prodigué enseignements et miracles; là sans doute plus qu'ailleurs, sa parole avait eu prise sur les âmes. Jean, plein de tels souvenirs, ne pouvait omettre le ministère de Jésus en cette région. Il lui emprunte une scène capitale pour la seconde partie de son œuvre, car Jésus, annonçant par avance l'Eucharistie, s'y révèle Dieu comme ayant on soi, et communiquant aux hommes, la vie divine. L'évangéliste réserve pour plus tard, dans l'institution du môme mystère, à le montrer également Dieu, par un autre de ses attributs, de tous Le plus touchant : l'amour qu'il y porte au comble.

1 Joan., v, 19-2G.

•: Vnd., 18.

C'est lors de la multiplication des pains que Jean entendit le Sauveur attester à nouveau sa divinité. La foule, enthousiasmée du miracle, l'avait suivi dans la synagogue de Gapharnaùm : « Je suis le pain vivant, descendu du Ciel, leur dit le Sauveur... Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; or, le pain que je donnerai, c'est ma chair que je dois donner pour la vie du monde Ma chair est véritablement viande, et mon sang vraiment breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Comme mon Père qui m'a envoyé est vivant (la vie même) et que je vis par mon Père ; de même, celui qui me mange vivra par moi l . » Il fallait des yeux éclairés par la Foi pour n'être pas éblouis d'un tel mystère. La foule se rebuta : « Comment peut-il nous donner sa chair à manger? » C'était la réponse de Nicodème : « Comment cela peut-il se faire? » Le murmure gagna les disciples, dont plusieurs s'en allèrent pour ne plus revenir. Les douze restaient près du Sauveur : « Et vous, leur dit-il, voulez-vous me quitter aussi? » Pierre repartit au nom de tous : « A qui irions-nous, Seigneur? vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous savons que vous êtes le Christ, Fils de Dieu 2 ! » Assurément dans la circonstance, cette profession solennelle toucha le cœur du Maître ; mais Pierre ne répondait que des

1 Joan., vi, 48-59.

2 Ibid., 61-70.

apôtres, il n'avait pas qualité pour engager la foi des déserteurs. Et cette défection parut d'autant plus dure à Jésus qu'entre les rangs de ceux qui venaient de lui jurer fidélité, il apercevait déjà « le traître ' ». Ainsi, en Galilée même, la lutte des ténèbres et de la lumière n'était pas un triomphe.

Toutefois le grand péril, l'implacable inimitié des Juifs, l'attendait à Jérusalem. Jésus y reparut à la fête suivante des Tabernacles : aussitôt leur haine ce déchaîna, plus ardente que jamais, décisive même pour l'avenir, aux yeux de l'évangéliste, car les longs détails qu'il donne sur cette solennité marquent quelle place importante elle tenait dans ses souvenirs.

Les Galiléens parents du Sauveur qui, « eux-mêmes », remarque tristement l'Apôtre, « ne croyaient pas en lui2 », l'avaient pressé en vain de les accompagner à la ville sainte et d'y faire montre de sa toute-puissance. Il n'y vint qu'à son heure, au milieu de la fête. Le peuple le cherchait, partagé à son endroit : les uns favorables, les autres hésitants, personne n'osant parler haut, par crainte des sanhédrites, qui avaient résolu de prendre Jésus et de le tuer. Mais cette timidité s'évanouit à l'entendre : « C'est un prophète, c'est le Christ! » criait-on ouvertement. Les gardes que par trois fois le sanhédrin envoya pour l'arrêter, cédèrent eux-mêmes à son ascendant.

1 Joan., VI, 71, 72.

2 Id., vu, 5.

Revenant vers leurs chefs : « Jamais homme, dirent-ils, n'a parlé comme cet homme-là'. »

11 fallut renoncer à la violence. Prêtres et Pharisiens n'eurent d'autre ressource que de se mêler parmi la foule, et de tâcher à reprendre empire sur elle en coupant d'objections la parole du Sauveur. Ce ne fut pour lui qu'une occasion d'affirmer plus explicitement encore qu'il est un, de nature et d'attributs, avec l'Être suprême dont il se proclamait le Fils : « Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. . . Si je juge, mon jugement est vrai, car je suis, non point seul, mais moi et le Père qui m'a envoyé. . . » « Où est ton Père? » interrompent ses ennemis. Et Jésus de répondre : « Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père; si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. . . Vous êtes d'en bas, moi je suis d'en haut; vous êtes de ce monde, moi je ne suis pas de ce monde. » En tout ceci, note S. Jean, ils ne comprenaient pas qu'il disait que Dieu était son Père2. Ils le comprirent toutefois quand, se

1 Joan., vu, 10, 53.

2 Id., vin, 12-27. Les Juifs s'étant montrés presque unanimes à méconnaître et à repousser leur Sauveur, S. Jean emploie habituellement leur nom dans son Évangile pour désigner les adversaires de Jésus; de temps à autre, toutefois, il n'oublie pas de faire observer qu'une élite de la nation a cru au divin Maître. Au milieu des incidents de la fêle des Tabernacles, il nous montre le Sauveur adressant à un petit groupe de croyants ce bel

prévalant devant lui d'être fils d'Abraham, il leur repartit que ce patriarche avait souhaité, par-dessus tout, de voir les jours de salut que lui, Fils du Père céleste, apportait au monde, et que Dieu lui ayant permis de les contempler, par avance, il en avait été rempli de joie : « Vous n'avez pas cinquante ans, lui opposèrent-ils, et vous avez vu Abraham. » — « En vérité, en vérité, je vous le dis, répondit Jésus, avant qu'Abraham fût, je suis. » Il ne pouvait plus clairement se déclarer l'Eternel. Les prêtres Juifs coururent prendre des pierres pour le lapider; mais il se cacha et sortit du temple '.

Hors de ce sanctuaire la foule, en majorité, le défendait. La guérison d'un aveugle-né qu'il opéra ce même jour2 lui gagna encore sa faveur. Il en prit occasion pour répéter à ceux qui l'entouraient les vérités que leurs chefs3, obstinés à l'aveuglement, refu-

enseigncment : « Comme il disait ces choses, plusieurs crurent en lui. Or, Jésus dit aux Juifs qui avaient cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes véritablement mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » Joan., vin, 30, 31, 32. Il ne suffit pas, pour être disciple de Jésus, d'écouter sa parole, de la méditer plus ou moins longuement; il faut y pénétrer comme dans un sanctuaire, y « demeurer » d'une façon permanente, communier à. ce qu'elle contient, de lumière et de vie. Le fruit de celle union est une connaissance de la vérité qui ne se borne pas à de pures spéculations; mais, spontanément, met en acte ce qu'elle croit.

1 Joan., vm, 52-59.

- Id., IX.

3 C'est uniquement aux orgueilleux Pharisiens, qui entourent

-aient de voir : « Je suis la lumière du monde. . . Je suis le Bon Pasteur », je viens « donner ma vie pour uns brebis », mais la donner en Dieu, souverain maître de la vie et de la mort, car cette vie, ajouta-t-il, « personne ne me la ravit; c'est de moi-même que je la quitte. J'ai le pouvoir de la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre ' ».

La haine déclarée des sanhédrites ne permettait plus à Jésus de demeurer à Jérusalem; il s'en éloigna pour n'y reparaître que l'hiver suivant à la fête de la Dédicace. Plus expressément que jamais, il déclara aux sanhédrites qu'étant Fils de Dieu, il avait avec Lui même nature : « Moi et le Père, leur dit-il. nous sommes un2. » Et comme à ces mots ils pre-

l'aveugle-né, que s'adresse celle rude parole du Sauveur : a Je suis venu dans ce monde provoquer un jugement, afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles », Joan., ix, 39; « provoquer un jugement », c'est-à-dire une décision de partage, de discernement entre les aveugles qui, souffrant de la nuit où ils languissent, cherchent à en sortir, et les voyants, chefs et docteurs d'Israël, obstinés aux ténèbres. Infatués des révélations faites à leur race, ils refusaient de rien regarder au delà. Que pouvait faire le Sauveur, que les abandonner à leur aveuglement et réserver la pleine lumière aux humbles, avides des clartés célestes?

1 Joan., x, 1-21.

- C'est en reprenant l'allégorie du Bon Pasteur et de ses brebis, dont il avait fait usage à la précédente fête des Tabernacles, que le Sauveur est amené à faire celte déclaration : « Vous n'êtes point de mes brebis, dit-il aux sanhédrites; mes brebis écoutent ma voix... et elles me suivent, et moi, je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais, et personne ne me les ravira.

naient des pierres afin de les lui jeter : « Pour laquelle de mes œuvres voulez- vous me lapider? » leur demanda-t-il. a A cause de votre blasphème, répondirent-ils, parce qu'étant homme, vous vous faites Dieu. » Loin de retrancher rien à sa parole, mais leur opposant seulement les prodiges qu'il accomplissait sous leurs yeux : C'est « afin, leur dit-il, que vous sachiez et que vous croyiez que mon Père est en moi, et moi en mon Père ». Les sanhédrites, de nouveau furieux, s'élancèrent pour le saisir; mais il s'échappa de leurs mains et quitta Jérusalem. 11 n'y devait rentrer que pour mourir *.

La fin de son ami Lazare allait le ramener bientôt dans les environs, à Béthanie. Il y vint donner le plus éclatant témoignage de sa divinité en ranimant un cadavre déjà corrompu. « Je suis la résurrection et la vie », dit-il à Marthe qui pleurait à ses pieds; « celui qui croit en moi, encore qu'il soit mort, vivra, et quiconque vit et croit en moi ne mourra point à jamais. Croyez-vous cela? » Et Marthe de répondre : « Oui,

Mon Père qui me les a données est plus grand que tous, et personne ne peut les ravir au Père. Moi et le Père, nous sommes un. » Joan., x, 2G-30. Celte unilé proclamée par Jésus, et qui lui donne même puissance qu'au Père sur toute vie, vient non seulement de ce qu'il y a entre eux communauté de volonté et d'action, mais de ce qu'il est le Fils de ce Père, et qu'il y a entre eux unilé de substance et de vie. Les Juifs l'entendent ainsi, car ils l'accusent aussitôt de se faire Dieu. 1 Joan.. x, 22-38.

Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant qui êtes venu en ce monde '. »

Ce miracle eut un si grand retentissement, qu'à la Pàque suivante, quand Jésus vint se livrer aux mains de ses ennemis, Jérusalem en demeurait tout émue 2. Aussi S. Jean, dans son choix de récits évangéliques, a-t-il fait de la résurrection de Lazare la dernière scène d'importance, et comme le dénouement de la lutte entre les ténèbres et la lumière, lutte ingrate, presque stérile, telle que la faisait pressentir le prologue de son œuvre : « La lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise 3. »

Quelques traits, pris encore çà et là dans les actes de Jésus, achèvent la peinture de ce triste drame. A. la table de Lazare ressuscité, apparaît le petit groupe d'amis et d'apôtres fidèles; mais, même entre ces derniers, un traître, Judas, murmurant contre Marie- Magdeleine qui prodigue à son Sauveur les parfums précieux4. La haine des sanhédrites gronde, plus ardente que jamais, à l'entour de cette demeure; ils complotent de tuer Lazare en même temps que Jésus, afin de supprimer ce vivant miracle5. Plusieurs, à la vérité, ne partagent pas ces aveugles fureurs, mais

1 Joan., xi, 27.

9 Id., m, 9-19.

3 Id., i, 5.

* Id., m, 1-8. 6 Ibid., 9-11.

ils n'osent se déclarer dans la crainte d'être chassés de la synagogue '. Quant à la foule, transportée de la résurrection de Lazare, elle court devant Jésus et fait de son entrée un triomphe 2 : enthousiasme éphémère qui se change, quelques jours plus tard, en cris de mort : « Otez-le, crucifiez-le 3 ! »

Un seul rayon de lumière brille en ce sombre tableau : l'apparition des Grecs qui demandent à voir Jésus 4, et, en leurs personnes, l'annonce que la gentilité, se donnant bientôt au Christ, embrassera cette croix, où il va mourir. Les Juifs, témoins de cette scène, n'en font aucun profit; même leur obstination contraint le Sauveur de les abandonner à leur sens réprouvé. Il ne le fait qu'à grand'pcine, dans un vrai déchirement de cœur, leur adressant ce suprême avertissement : « La lumière est encore avec vous pour un peu de temps. . . Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, aOn que vous soyez des enfants de lumière. » Vain appel : les cœurs restent froids. Jésus se dérobe à eux, et c'en est fait d'Israël 5.

De là ce cri d'angoisse du Sauveur, à la vue de sa croix, et du peu de fruit que tireront de son sang versé tant d'hommes aveugles, en particulier ces Juifs

1 Joan., xii, 'il.

- Ibid., 12-n».

a Id., xix, 15.

* Id., XV, 20-23.

b Ibid., 34-37.

qui iront jusqu'à souhaiter que ce sang retombe sur eux. « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je? Père, délivrez-moi de cette heure, et cependant c'est pour cela que je suis venu. Père, glorifiez votre nom. . . Pour moi, si je suis élevé de terre, j'attirerai tout à moi. » « Or, il disait cela, note S. Jean, pour indiquer de quelle mort il allait mourir. » Une voix vint alors du ciel pour le réconforter, comme le fera bientôt l'ange de Gethsémani : « Je l'ai déjà glorifié et je le glorifierai encore. » C'était la réponse du Père à la douloureuse supplication de son Fils, le témoignage que, ces deux personnes divines ne faisant qu'un, leur toute-puissance tournerait à une gloire éternelle, l'œuvre du salut, en apparence compromise *.

S. Jean, en terminant ses récits de la vie publique du Sauveur, jette, lui aussi, un triste regard sur ces trois années quasi stériles, où Dieu même, parlant et agissant dans le Christ, multipliait les prodiges. Quel écueil s'était donc opposé à cette bonté souveraine? L'orgueil, éternel et insurmontable obstacle que Dieu, en créant l'homme libre, s'est enjoint de respecter. Cette superbe est montée si haut chez les Juifs que, par un juste châtiment, le peuple choisi de Dieu pour enfanter le Sauveur le méconnaît et le repousse. Et que demandait le Maître divin pour consommer les

1 Joan., xii, 23-33.

glorieuses destinées d'Israël? Rien qui ne fût à la portée de tous, des simples et des humbles surtout. Jean l'indique en quelques paroles empruntées aux précédents discours du Sauveur, et dont il fait comme un précis de sa doctrine1 : « Croyez en moi, par moi, au Père qui m'a envoyé et avec lequel je ne suis qu'un. Par cette foi, vous trouverez en nous ce que je suis venu apporter au monde, la lumière et la vie ; ma mission est toute de miséricorde et de salut, car je ne suis point venu pour châtier le monde de ses résistances : ma parole suffit d'elle-même à ce jugement; acceptée, elle sauve; repoussée, elle damne2.» Le début de la troisième partie de l'Évangile, con-

1 II est aisé de retrouver, dans cette suite de sentences que nous essayons ici d'ordonner méthodiquement, les enseignements du Sauveur, épars dans le quatrième Évangile : « Or Jésus s'écria et dit : Celui qui croit en moi ne croit pas en moi, mais en celui qui m'a envoyé, et celui qui me voit voit aussi celui qui m'a envoyé (v, 36; vi, 38; vu, 29; vin, 12; x, 38). Moi, je suis venu, lumière en ce monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres (m, 19, 21; vin, 12; ix, 5; xn, 35). Et si quelqu'un entend mes paroles et ne les garde pas, je ne le juge point, car je ne suis point venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde. Celui qui me rejette et qui ne reçoit pas mes paroles a qui le juge; la parole que j'ai dite, celle-là le jugera au dernier jour (m, 17-19; v, 24; vm, 15; ix, 39). Car moi, je n'ai pas parlé de moi-même, mais le Père qui m'a envoyé, luimême m'a commandé ce que je devais dire et comment j'avais à parler, et je sais que son commandement est la vie éternelle. Les choses donc que je dis, je les dis comme le Père m'a dit (v, 30; VI, 63; vu, 16; VIII, 28, 38). »

- Joan., xn, <ii-50.

sacrée à la Cène- et à la Passion, est d'une particulière solennité : « Or, avant la fête de Pâques, Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens, qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. . . Sachant que le Père lui avait mis toutes choses entre les mains, qu'il était venu de Dieu et s'en retournerait à Dieu' » Il fallait cette toute -puissance pour opérer le prodige, que S. Jean donne à bon droit comme la plus éclatante preuve de la divinité de Jésus : l'Eucharistie, perpétuant le sacriûce de la Croix. L'amour, plus encore que la lumière et la vie, révèle l'Être divin. C'est parce qu'il aime, que Dieu est un en trois personnes; c'est parce qu'il aime, qu'il nous a créés, rachetés, destinés à son éternelle béatitude. En Jésus, de même, l'amour constitue, par excellence, le signe révélateur de sa nature : personne n'a aimé, ne peut aimer comme lui, parce qu'il aime en Dieu. Les Juifs étaient trop abaissés vers la terre pour comprendre un si haut témoignage. Nous les avons vus se rebeller à l'idée de manger sa chair, Jésus n'y revint pas, avec eux. Mais à Nicodème, plus proche de la vérité que le commun des Rabbis, il dit expressément : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la

1 Joan., xiii, 1-3.

vie éternelle '. » Aux apôtres seuls il se réservait de dévoiler entièrement le secret de son amour 2.

Jean, tout à son dessein, ne raconte pas dans le détail, comme les synoptiques, l'institution de l'Eucharistie. Ce qui lui importe, ce qu'il rassemble dans ses souvenirs de la Cène, ce sont les paroles où le Maître, commentant l'acte qu'il vient d'accomplir, met en évidence pour ses disciples que seul un Dieu, le Dieu vivant au Christ, est assez puissant pour opérer dans les âmes les prodigieux effets du rite sacré. Ces merveilles de la grâce, Jésus les leur présente en forme de réconfort, les voyant attristés par l'approche de la séparation : « Que votre cœur ne se trouble point; vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi... Je m'en vais vous préparer une place... et je reviendrai vous prendre, afin que là où je suis, vous y soyez avec moi 3. Et que nul ne s'inquiète comment s'accomplira ce transport de notre humanité périssable au sein de la divinité. La voie qui nous y mènera, ou, pour mieux dire, qui d'elle-même nous

1 Joan., m, 16.

2 Ce témoignage est (Tordre si relevé que Jésus ne le révèle qu'aux onze apôtres fidèles. Par un dernier signe de tendresse et de clairvoyance, il amène le traître à se retirer. Jmlas sort dans la nuit (Joan., un, 21, 30). Au Cénacle, où il ne reste que des cœurs purs, illuminés par l'Eucharistie, Jésus, que la présence du coupable oppressait, ne parle plus que de clartés et de gloire : cette gloire du Fils de l'homme, en qui Dieu se révèle, et que, par là même, il investit de son éclat (Joan., xiu, 31-32).

3 Joan., xiv, 1, 3.

y portera : c'est Jésus. S'unir, se livrer à lui, c'est pénétrer par lui dans le sein du Père, avec lequel il ne fait qu'un, et, conséquemment, plonger aux sources mêmes de la Vérité et de la Vie '. »

Mais ces consolations ne regardaient que l'avenir, le temps, éloigné peut-être, où le Sauveur reviendrait. Jusque-là, qui remplacerait Jésus dans leurs cœurs? Le divin Maître les raffermit en assurant que sa présence ne leur manquera pas : « Je ne vous laisserai pas orphelins, dit-il; je vais disparaître aux yeux du monde; encore un peu de temps, et il ne me verra plus, mais vous me verrez, vous » ; vous sentirez ma présence, « parce que je vis, et vous aussi vous vivrez » de cette même vie, la vie surnaturelle, divine, la seule vraie. « En ce jour, vous connaîtrez que moi, je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous 2. » Cette présence mystérieuse, tout chrétien la connaît, l'a sentie : c'est Jésus, habitant parmi nous, dans le sacrement de l'autel, et en nous, par la grâce qui nous communique sa vie.

A ce premier fruit de l'Eucharistie, le Sauveur en joint un autre, si considérable, que les Apôtres durent, pour y croire, s'abandonner entièrement à sa parole. Tout séparés de Jésus qu'ils paraîtront, ils resteront avec lui en communion de puissance au point d'accomplir des œuvres plus grandes que les

1 Joan., xiv, 6.

2 Id., 18-20.

siennes. Qu'ils prient en son nom, rien ne leur sera refusé pour le succès de leur ministère; nulle semence jetée par eux ne se perdra; elle portera fruit, sinon dès l'heure même, au moins dans les générations qui suivront, et que le Christ appelle à soi '

Un dernier fruit de l'Eucharistie, non le moins admirable, est d'attirer dans l'âme, avec Jésus et son Père, la personne divine qui est, au sein de la Trinité, le nœud commun de leur amour. Dans toutes les opérations de l'Esprit-Saint en nous, il fait acte de Dieu. Il y descend et y demeure, comme le Père et le Fils; il y renouvelle, dans le passé, les enseignements du Christ; il dévoile l'avenir aux yeux assez clairs pour le percer2; il nous enseigne toutes choses, celles même que le Sauveur a jugé ses disciples incapables de porter avant sa venue en eux3. Et d'où tient-il ces pouvoirs manifestement divins? Du Père, de qui tout procède, et qui l'envoie; mais aussi du Fils, par qui le Père l'envoie, et de la plénitude duquel l'Esprit reçoit tout ce qu'il donne. « Il me glorifiera, dit Jésus, parce qu'il recevra de ce qui est à moi, et vous l'annoncera *. J'ai en moi le tout de mon Père; et le Saint-Esprit qui procède de nous deux comme d'un seul et même principe, est

1 Joan., xiv, 18-20.

2 IbiiL, 13-26.

3 Jd., xvi, 12-13.

* Ibifl., 1 '.-16.

plein de moi. » En quels termes plus hauts Jésus pouvait-il attester qu'il est Dieu?

11 restait a S. Jean de montrer plus explicitement encore la parfaite unité de substance entre le Verbe incarné et le Père céleste, sans autre distinction que celle qui provient de l'éternel engendrement du Fils. L'Apôtre en trouve l'occasion dans la sublime prière adressée par Jésus au sortir de la Gène : « Mon Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils, aûn que votre Fils vous glorifie1. » Et le Sauveur marque aussitôt que cette gloire réclamée par lui est « celle qu'il a eue dans le sein du Père avant que le monde fût ». Ayant conscience de posséder la plénitude de l'être divin, il traite d'égal à égal avec le Père céleste : « Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi 2. » Sa toute-puissance embrasse l'humanité entière et va jusqu'à communiquer à qui il veut la vie éternelle, « qui est de connaître le Père et Jésus ».

De même que l'être et l'agir, l'amour leur est commun : « Celui qui m'aime gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous y ferons notre demeure 3. » Envoyé du Père pour sauver le monde, il n'a pas cessé néanmoins de demeurer son égal. Aussi quand, son labeur accompli, il en demande le salaire, c'est d'un accent souverain : « Mon

1 Joan., xvii, 1.

2 Ib id., 5-10.

s Id., xiv, 23.

Père, dit-il, je veux ' » Quel autre qu'un Dieu

peut parler de la sorte à Dieu? « Mon Père, je veux « que là où. je suis, ceux que vous m'avez donnés « soient aussi avec moi, afin qu'ils voient la gloire « que vous m'avez donnée, car vous m'avez aimé « avant la ciéalion du monde. » Cette gloire est sa divinité même, et dans l'excès de son amour le Christ demande au Père, pour prix de son sacrifice, que nous entrions en part de cette éternelle clarté. « Cette gloire... je la leur ai donnée2, aûn qu'ils soient un, comme nous sommes un, et que le monde sache que vous m'avez envoyé, et que vous, vous les avez aimés comme vous m'avez aimé 3. »

1 0£>.w. Joan., xvn, 24.

2 Par la grâce et par l'Eucharistie surtout. Voir la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. II, liv. VI, chap. v, 111 : La piuère DE JÉSUS.

3 Joan., xvn, 22, 23. « Le Verbe de Dieu n'entend pas demander au Père céleste que les saints soient un, par essence et par nature, comme le sont le Père et le Fils, mais qu'ils le soient par union et transformation d'amour, de même que les divines personnes le sont par unité d'amour. Les âmes possèdent donc, par participation, les mêmes biens que le Fils de Dieu possède par droit de nature; elles deviennent ainsi véritablement des dieux, semblables à Dieu et ses associés. S. Pierre dit en ce sens : a Que la grâce et la paix croissent en vous de plus en plus par la connaissance de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ; comme >a divine puissance nous a donné tout ce qui tient a la vie et à la piété, en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa gloire et sa vertu, et qui a de la sorte accompli en nous ses magnifiques et précieuses promesses, afin de nous rendre par ces mêmes grâces participants de la nature divine » (II Petr., i, 2-i)*

Après nous avoir montré Jésus faisant œuvre divine dans l'Eucharistie, et nous associant à sa gloire parla consommation de sa chair immolée et de son sang répandu, Jean devait demander à la Croix — ce sanglant dénouement de la Gène — le suprême témoignage du Christ souffrant et mourant en Dieu. 11 a choisi, dans cette vue, les principaux traits de son récit de la Passion.

Aucun détail n'est donné sur la cruelle agonie où l'humanité de Jésus succombe à l'angoisse l : la venue des soldats est seule racontée. Le Sauveur, « sachant tout ce qui allait lui arriver2 », marche à eux, et, d'un mot : « C'est moi », il les terrasse3. Il se livre; mais, en maître de ses ennemis, comme des événements; en pontife, disposant souverainement le sacrifice de sa vie par lequel il veut sauver le monde; prêtre et hostie de ce sacrifice, il prend, de la main du Père, la coupe d'amertume 4 et la vide,

Ces paroles du prince des apôtres nous font comprendre que l'àme entrera en participation de la nature même de Dieu, qu'avec lui et en lui elle concourra à l'œuvre de la très sainte Trinité, grâce à l'union substantielle qui s'est accomplie entre elle et Dieu. Quoique ces admirables choses ne s'accomplissent que dans l'éternité, néanmoins sur la terre, quand on parvient à cet état de perfection, on possède déjà des indices frappants de ces destinées glorieuses qui comblent l'àme d'un bonheur inénarrable. » S. Jean de la Croix, Explication du Cantique, strophe xxxix.

i Marc, xiv, 33, 34. — Luc, xxn, 43.

2 Joan., xviii, 4.

s Ibid., 5, 6.

* Id., xvm, 11.

le regard attaché au tableau prophétique tracé par lui-même de sa Passion. Or on sait avec quelle précision il l'avait annoncée à ses apôtres : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres et aux scribes qui le condamneront à mort : ils le livreront aux gentils pour être raillé, battu de verges, crucifié, et le troisième jour il ressuscitera 4. »

Tout s'accomplit dans l'ordre indiqué. On conduit le Sauveur aux pontifes d'Israël qui, privés du droit de mort, ne peuvent que le remettre au gouverneur romain2. Pilate se laisse arracher la condamnation par une foule menaçante, mais il ne la prononce qu'en tremblant devant le maître mystérieux d'un royaume qui n'est pas de ce monde 3. Loin de s'abaisser, Jésus rappelle au lâche magistrat qu'il n'aurait rien pu sur sa victime, si le pouvoir de la traiter ainsi ne lui avait été donné d'en haut 4. Même empire, dans tous ses actes, au cours de la Passion : Jean nous le montre dominant du haut du gibet, et ordonnant en maître son supplice. Au moment d'exhaler son dernier souffle, « Jésus, sachant que toutes choses étaient accomplies, afin qu'une parole de l'Écriture s'accomplît encore : J'ai soif », dit-il. On lui

» Malt., xx, 17-19.

2 Joan., xvin, 13, 14, 19-24.

3 Ibid.,3<j.

* Id., xix, 10, 11.

offre en breuvage le vinaigre prédit par le Psalmiste : « Tout est consommé », dit-il, et penchant la tête « il remet son esprit ' » aux mains du Père, librement, comme il l'avait annoncé : « Je quitte ma vie, mais pour la reprendre. Personne ne me la ravit; c'est de moi-même que je la quitte ; j'ai le pouvoir de la quitter, celui de la reprendre; j'ai reçu ce commandement de mon Père2. »

« La plus grande preuve d'amour, avait dit Jésus, est de donner sa vie pour ceux qu'on aime 3. » Celte preuve, le Sauveur l'a fournie, non seulement en mourant pour nous, mais en donnant, comme Dieu, un prix infini à son trépas, et en faisant de ce sacrifice le salut du genre humain. Jean, à bon droit, voit dans cet office de rédempteur une nouvelle preuve de sa divinité. Jésus crucifié lui apparaît tel que le Baptiste, son premier maitre, le lui avait montré : « L'Agneau de Dieu qui porte et efface les péchés du monde4 », le véritable agneau pascal dont « aucun os ne devait être rompu ». A leur insu, les soldats de Pilate, en ne brisant pas les membres de la victime sainte, observèrent ce rite prophétique3, tandis que l'un d'eux, ouvrant de sa lance le côté du Sau-

i Joan., six, 28, 30.

aid., x, 17, 18.

3 Id., xv, 13.

4 ld., i, 30.

6 Les soldats étant venus à Jésus, et voyant qu'il était déjà mort, ne lui rompirent pas les jambes et les choses se tirent

veur, en fit jaillir l'eau et le sang, symboles des effets de la Rédemption; l'eau qui nous régénère à la vie divine, le sang de l'Eucharistie qui l'alimente en nous '.

11 restait à Jean, pour remplir tout son dessein, d'alléguer l'argument décisif, celui sans lequel S. Paul proclame vaines sa prédication et la foi 2 : la Résurrection du Christ. Nul mieux que lui n'en pouvait témoigner, car il l'avait vu, le divin Ressuscité, il l'avait entretenu , il avait touché de ses mains ce corps glorieux3. Bien d'autres, d'ailleurs, avaient eu cette même joie : Pierre, Magdeleine, les Onze *. Et si l'un de ceux-ci, absent d'abord, demeura incrédule jusqu'à contraindre le Sauveur, pitoyable à sa faiblesse, de lui mettre la main dans le trou des clous, à la plaie du côté, n'était-ce pas pour lui arracher cette confession, toute de stupeur et de repentir : « Mon Seigneur et mon Dieu! » cri de foi aussi, qui a conquis bien des âmes, en achevant de mettre le sceau de la certitude à la résurrection, par suite, à

ainsi, afin que celte parole de l'Écriture fût accomplie : « Vous ne briserez aucun de ses os. » Exod., xn, 46.

1 Ce prodige, le dernier de la Passion dans le récit de S. Jean, est pour lui de telle importance, qu'il affirme à plusieurs reprises en avoir été le témoin : « Celui qui l'a vu en rend témoignage, *t son témoignage est véritable, et il sait qu'il dit vrai, afin que vous le croyiez aussi. » Joan., xix, 35.

- I Corinth., xv, 14.

:i Joan., i, 1.

* ld., xx.

la divinité du Christ. S. Jean ne pouvait chercher une meilleure conclusion à son œuvre. Il n'y ajoute que ces mots : « Jésus a fait beaucoup d'autres prodiges ' qui ne sont pas écrits dans ce livre : ceux-ci sont écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. »

Ici, de l'aveu unanime des interprètes, se terminait le quatrième Évangile. D'où vient que tous les manuscrits y joignent le récit d'une nouvelle apparition de Jésus sur les rives de la mer de Tibériade? Le texte même de cette addition en indique l'origine. A voir Jean, chargé d'années, ne donner aucun signe de fin prochaine, le bruit s'était répandu, dans les chrétientés d'Asie, qu'il ne devait pas mourir, mais qu'il attendrait sur terre que le Christ revînt, à la fin des temps, tout consommer en Dieu 2. Une parole de Jésus, dans l'entretien qui eut lieu au cours de cette apparition, donnait fondement à la méprise. Le Sauveur venait de prédire à Pierre quelle mort l'attendait : « Et celui-ci », avait reparti l'apôtre en désignant le disciple bien-aimé, « qu'en sera-t-il de lui? » — « Celui-ci, si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe 3? » « Jusqu'à ce que je

1 Ir,;j.=ïa, littéralement : « Jésus a donné beaucoup d'autres signes, d'autres témoignages de sa divinité ». - Joan., xxi, 23.

3 ld., xxi, 22.

vienne » ne signifiait point que l'Apôtre ne mourrait pas, mais qu'il verrait, avant de fermer les yeux, le retour et la présence de Jésus au milieu des siens, manifestés par l'établissement de l'Église.

Il importait de rendre à cette parole du Sauveur sa vraie signification, car, faussée par les Asiatiques, elle allait à faire de Jean, témoin permanent du Christ, son interprète le plus autorisé et, conséquemment, le principal pasteur de la chrétienté. Or, c'est à Pierre, non à lui, qu'élait commis cet office. Jean ne pouvait tolérer une si dangereuse erreur. Pour y mettre terme, il ajouta à son récit la scène omise de l'apparition, où Jésus demande à Simon s'il l'aime plus que les autres. Pierre efface, par l'humble confession de cet amour, son triple reniement, et reçoit, en récompense, la charge suprême de conduire l'Église : agneaux et brebis, fidèles et pasteurs '. L'amour, aux yeux de S. Jean, était la grande preuve de la divinité du Sauveur : en Pierre, il y voit la source de sa primauté; c'est parce qu'il aime plus que tous, que Pierre doit commander à tous.

1 Joan., xxi, 15-17.

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