‹ Saint Jean et la fin de l'age apostoliqueChapitre 59 sur 76 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Vers la fin du second siècle, le vieux Polycrate évêque d'Éphèse avait à défendre, devant le pape Victor, les coutumes traditionnelles d'Asie relativement à la date de la Pàque '. Il lui allégua, comme principales autorités, deux apôtres, Philippe et Jean. c Ces grandes lumières, dit-il, ont brillé et se sont éteintes parmi nous, y laissant les vives clartés qui guident encore nos Églises. »

Pour Philippe, Polycrate ne mentionne que sa fin. « C'était un des Douze, et il a sa tombe à Hiérapolis, aussi bien que ses deux filles qui vieillirent dans la virginité. » L'image de S. Jean garde un tout autre relief dans ses souvenirs. Il le montre occupant, vers la fin des temps apostoliques, une place éminente, tout à la fois en qualité d'apôtre, de pontife, de martyr et de docteur. Apôtre, non pas seulement comme

1 Eusèbe, Histor. ecciesiast., v, 24.

Philippe, car il fut, parmi les Douze, le « bien-aimé » du Sauveur, et au Cénacle il a reposé sa tête sur lo poitrine de Jésus. Prêtre, il l'est dans toute la majesté de cet office, véritable pontife de la nouvelle loi. En marque de cette supériorité, les Chrétiens judaïsants de son troupeau ont obtenu qu'il portât au front, dans les cérémonies, un insigne distinctif du souverain pontificat dans l'ancienne alliance : le « Petalon », lame d'or avec ces mots : « Sainteté de Jéhovati l ». Le titre de martyr ne lui est pas moins glorieux. Il le possède à bon droit depuis que, plongé dans l'huile bouillante, il n'a évité la mort, par miracle, que pour subir une dure captivité dans les mines de Patmos 2. Enfin il est par excellence le docteur 3, écouté à l'égal

1 Eusèbe, Histor. eccles., m, 31 ; v, 24. — Lev., vin, 9. S. Jacques le Mineur portait également cet insigne (S. Epiph., Hœres., lxxvhi, 4). La sainteté de l'évêque de Jérusalem produisit sur S. Jean une si vive impression que, pour son extérieur et sa vie à Éphèse, il se modela sur lui (S. Epiph., Hxres., xxx, 24; lxxviii, 13). 11 est difficile de comprendre, à propos d'un détail si vraisemblable, cette phrase de M. Jean Réville : « Quant à la transformation de l'apôtre Jean en prêtre ayant porté la plaque (le petalon?), nous la laissons pour compte à Polycrate. Elle dénote à quel point l'apôtre Jean était déjà devenu un personnage légendaire, a la fin du n° siècle, dans la ville môme où il était censé avoir exercé pendant de longues années son apostolat en Asie » {Le Quatrième Évangile, p. 19).

2 Ce titre de « p-ipTu; » que lui donne Polycrate, esta la fois un souvenir du supplice de Rome, et de la prédiction du Sauveur à Jean, comme ù Jacques son frère : « Vous boirez de mou calice ». Marc, x, 39. — Matlh., xx, 23.

3 Eusèbe, loc. cit.

du Maître, dont il fut l'intime confident, et qui Ta fait survivre à tous pour demeurer le fidèle écho de sa parole, le témoin irrécusable de sa divinité.

La tradition nous a montré les chefs des Églises d'Asie pressant l'Apôtre d'opposer ses souvenirs évangéliques aux inventions de Cérinthe. Il est vraisemblable que les mêmes instances le décidèrent à écrire sa première épitre; mais le but qu'il s'y proposait n'apparaît pas à tous. Avait-il seulement en vue de présenter son Évangile aux Églises et de l'accréditer par une lettre? Nombre d'interprètes modernes le supposent* et ils allèguent, à l'appui de cette hypothèse, les ressemblances de forme et de fond entre les deux écrits : même style, même ordonnance des phrases, même répétition de pensées sous forme de parallélisme, mêmes dogmes étudiés et exposés : la divinité de Jésus, sa mission rédemptrice, la vie éternelle qu'il vient répandre dans les âmes2. Ces rapprochements mettent hors de doute que les deux écrits sont du même auteur, mais on

1 Hug, Einleit., Il, p. 243, sq. — Reithmayr, trad. Yalroger, t. II, p. 105, 400-404. — Maïer, Einleit., p. 430 sq. — Bisping, Exeg. Hauclb., vin, p. 258 sq. — Cornély, Introduct. in Ubr. Xov. Test., p. 663.

2 I Joan., i, 1 = Joan., i, 1. — I Joan., I, 4= Joan., xvi, 24.

— I Joan., 10 = Joan., vm, 37. — I Joan., h, 1 = Joan., i, 29.

— I Joan., il, 5 = Joan., xiv, 15. — I Joan., h, 7, 8 = Joan., xm, 34. — I Joan., h, 24 = Joan., xv, 4, 7, 8. — I Joan., m, 5 — Joan., i, 29. — I Joan., m, 16 = Joan., xv, 13, etc. Cf. Eusèbe, Uistor. eccles., vu, 25. — S. Jérôme, Ad Gaîat., vi, 10.

n'en peut inférer que l'Épître ne forme qu'une préface, une introduction de l'Évangile. Le nom et l'autorité de Jean suffisaient à recommander l'œuvre sans qu'il y fallût joindre une lettre d'envoi.

Un autre dessein nous paraît indiqué par le tour polémique de la lettre, et ses exhortations à la pratique des commandements. Au-dessous de Cérinthe et de ses adeptes qui s'attaquaient surtout aux doctrines spéculatives de la foi, d'odieux sectaires s'agitaient, empressés de donner à ces erreurs dogmatiques leurs conséquences morales. Le Christ, seul Dieu et Fils de Dieu d'après Cérinthe, ne s'étant pas incarné en Jésus, mais n'ayant eu avec lui qu'une union passagère, la croyance à un Homme-Dieu mourant sur la croix et y expiant nos péchés s'évanouissait. A quoi bon, dès lors, suivre les leçons de renoncement et de sacrifice que ce dernier a données au monde? Le Christ est tout; il suffit de le connaître, de s'attacher à lui par la foi et l'intelligence pour devenir impeccable, supérieur et indifférent aux vulgaires préceptes de la vertu.

S. Paul apercevait déjà les germes de cette corruption dans les Églises d'Asie; avant de mourir, il recommandait à Timothée de veiller à ce que la gangrène ne s'en répandît pas dans ses chrétientés '. Mais depuis lors le mal avait fait de visibles progrès :

1 II Tiin., ii, 17; voir Saint Paul, ses dernières années, chap. xii.

durant l'absence de Jean que la persécution de Domitien avait emporté au loin, à Rome et à Patmos, il s'était aggravé à ce point que l'Apôtre captif avait dû intervenir près des pasteurs d'Asie. Nous l'avons entendu, dans la lettre aux sept Églises, les gourmander en vrai « Fils du Tonnerre », les menacer du glaive de sa parole, s'ils souffraient dans leur troupeau ces indignes qui, sous couleur de dévoiler à leurs initiés des doctrines mystérieuses, les plongeaient avec eux dans un abîme de perdition, « les profondeurs de Satan ». Nicolaïtes, sectateurs de Balaam, de « Jézabel la prophétesse », tous avaient ce trait commun de pousser au mépris des commandements divins, partant aux pires débordements de la chair *. L'impétueuse réprimande de l'Apôtre avait pu refréner pour un temps la licence ; elle n'en avait pas tari la source dans ces âmes encore mi-juives ou païennes, que la curiosité avait attirées au Christianisme2, mais en qui subsistait, vivante, la triple convoitise de l'humanité déchue : « concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil de la vie3 ». Cette dernière passion, la plus féconde en fruits de mort, avait germé, dans les principaux, l'esprit dominateur : elle leur suggérait, en cas de

i Apocal., H, 12-16, 20-24.

a Id., m, 9.

3 I Joan., h, 16.

résistance à leur ascendant, le dédain pour les fidèles qui ne pliaient pas devant eux.

Que devenaient alors la paix et l'union des cœurs? Ces grands biens n'étaient-ils pas en môme danger que la foi à la divinité de Jésus? S. Jean avait établi le dogme sur la base inébranlable de son Évangile ; il sentit le besoin de rappeler que l'on ne doit pas seulement croire au divin Rédempteur, mais encore suivre ses exemples, observer ses commandements, dont la charité est le principal. La nécessité d'inculquer ces pressants devoirs aux Églises d'Asie nous paraît le motif qui détermina l'Apôtre à leur écrire.

Il le fait avec l'abandon d'un père, sans prendre soin de garder la belle ordonnance que nous avons admirée dans l'Évangile. On ne voit, dans sa lettre, aucun dessein de traiter un sujet avec méthode; par suite, nul mouvement progressif. Les idées se succèdent, amenées l'une par l'autre. Jean les émet telles qu'elles lui viennent à l'esprit. Au milieu d'enseignements sublimes, il introduit de vives exhortations, et dans son désir de les graver profondément, il les répète sous plusieurs formes.

Ce défaut de plan, qui ne permel guère d'analyser la première Épitre, est compensé par l'avantage de surprendre le vieil apôtre dans le naturel d'un entretien avec ses disciples, et de connaître les pensées qui remplissaient habituellement son cœur. Quiconque a suivi tant soit peu l'étude que nous venons de faire sur S. Jean, reconnaîtra bientôt ces accents :

« Mes bicn-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l'amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît point Dieu, car Dieu est amour. Or en ceci s'est manifesté l'amour de Dieu pour nous, qu'il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui, et cet amour consiste en ce que ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est Lui qui nous a aimés le premier, et qui a envoyé son Fils comme la victime de propitiation pour nos péchés. Mes bienaimés, si Dieu nous a aimés de la sorte, nous devons nous aimer les uns les autres '. »

« Dieu est amour. » Tout est là pour S. Jean, et tout en sort : l'Incarnation, la Rédemption d'où s'épand en nous la vertu chrétienne par excellence, la charité. Israël n'avait pu qu'entrevoir la divinité sous cet aspect. Il avait reçu de Jéhovah ce commandement que Jésus proclame le premier de tous : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force »; et cet autre « tout semblable au premier », qui ramasse avec lui la Loi et les prophètes : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même2 ». Mais l'Éternel ne parlait ainsi à Moïse qu'au milieu des éclairs et des tonnerres; il lui apparaissait comme le Dieu fort {El), le Tout-Puissant [El Shaddaï) , le Seigneur (Adonaï) , le Dieu des

1 I Joan., iv, 7-11.

- Marc, xn, 30, 31. — Deut., vi, 5. — Lev., six, 18.

armées. Il appartenait à Jésus de révéler le Dieu tout amour, aussi aimable qu'aimant, de nous le montrer en son fils, revêtu de notre chair, vivant de notre vie mortelle, et n'en demeurant pas moins « la Vie Éternelle qui est dans le Père », « le Verbe de vie qui était dès le commencement l ».

« Nul homme n'a jamais vu Dieu2, » disait Israël; en Jésus, nous le voyons, sans que nos yeux soient aveuglés par l'éclat de sa majesté : la parole divine se fait humaine en Jésus; nous l'entendons, sans craindre comme Israël aux pieds du Sinaï, d'en être foudroyés3, et ce qu'elle nous apprend tout d'abord, c'est « que Dieu est lumière et qu'il n'y a point de place en lui pour les ténèbres4 ». Pour l'approcher, l'atteindre, « avoir communion avec lui5 », il faut « marcher dans la lumière » comme l'a fait Jésus, ne pas se contenter de connaître la vérité, mais « la mettre en acte6 ». Or, que de fois, manquant à ce devoir, nous retombons dans les ténèbres! Le premier pas pour en sortir est d'avouer humblement qui nous sommes, de nous confesser pécheurs; nous trouvons alors en Jésus, le Rédempteur, « l'avocat7 »

• I Joan., i, 1, 2.

2 Id., iv, 12.

s Exod., xx, 19. — Deut., xviii, 16.

* I Joan., I, 5.

5 Id., i, 6.

6 noioQpev t^v àbîOeiav. I Joan., i, 6. — Cf. Joan., m, 21. 1 llafâ^.TjTov. I Joan., Il, 1.

qui obtient du Père notre pardon, et en même temps « la victime de propitiation pour nos péchés1 », victime dont le sang ne cesse de couler sur nous en lavant nos fautes. Que si, au contraire, « nous disons » comme les libertins d'Asie « que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous2 ». Reconnaître humblement nos chutes, en rechercher dans Jésus le relèvement, c'est pour nous, chrétiens, « marcher dans la lumière », entrer, « demeurer dans le Fils et le Père3, en communion de vie et d'amour ».

« Et voyez, poursuit S. Jean, jusqu'où va cet amour du Père, à vouloir que nous soyons appelés enfants de Dieu4. » Il se reprend aussitôt : « appelés » est trop peu dire; c'est en réalité que « nous sommes enfants de Dieu ». « Nés de lui, la semence de Dieu demeure en nous5 », semence dont les fruits se développent ici-bas dans l'ombre, mais qui apparaîtront en tout leur éclat au jour où, le Fils de Dieu se manifestant sans voiles, nous le verrons tel qu'il est dans la Trinité sainte, et Dieu par son entremise se reflétant en nos âmes, « nous nous trouverons semblables à lui6 ».

1 1 Joan., h, 2.

2 Id., i, 7.

3 ld., H, 24.

* ld., ni, i.

5 Ib id., 9.

e Ibid., 2.

Celte similitude ne se borne pas à modeler notre vie sur celle de Jésus, elle passe à faire résider en nous la Trinité sainte : le Père et le Fils y accomplissant, par l'Incarnation et la Rédemption, leur œuvre d'amour; l'Esprit Saint l'achevant, par l'onction qu'il y verse, car c'est lui que S. Jean désigne par ces paroles : « L'onction1, que vous avez reçue du Fils de Dieu, demeure en vous, et vous n'avez pas besoin que personne vous enseigne; mais comme celte même onction vous enseigne toutes choses, et qu'elle est la vérité même, exempte de tout mensonge, vous n'avez qu'à demeurer dans ce qu'elle vous enseigne 2. » Or ce que nous inspire cet Esprit divin, c'est d'aimer, et de témoigner cet amour par la pratique des vertus. Nous avons connu cet amour en Jésus : « il a donné sa vie pour nous, et nous » à son exemple « nous devons donner nos vies pour nos frères3 ». Portée à ce point, poussée jusqu'au sacrifice et à l'oubli de soi, la charité fraternelle élève l'âme si haut au-dessus des séductions qui tentent de l'avilir, qu'elle ne trouve plus en elle occasion de péché4. Ainsi épurée, elle peut affronter sans effroi le jugement de Dieu, car

1 S. Jean, par cette image, nous montre la troisième personne de la Trinité pénétrant dans l'âme comme une huile, un baume répandu, y déposant l'onction de la grâce; grâce de lumière, grâce de sainteté, grâce d'amour surtout.

2 I Joan., il, 27.

3ld., m, 1G.

* ld., 9; v, 18.

« il n'y a pas de crainte dans l'amour : l'amour parfait chasse la crainte * ».

L'affranchissement du péché, une sereine assurance on face des mystères de l'éternité; par-dessus tout, la communion, par l'amour, au plus intime de la vie de Dieu sont de tels trésors que, pour lutter contre ceux qui veulent les ravir à ses fidèles, Jean rassemble tout ce qui lui reste de souffle et d'âme. Sa lettre vise principalement, comme nous l'avons suggéré, les chrétiens dissolus, ces « enfants du diable2 » qui couvrent, des dehors de la foi, le plus odieux libertinage; mais il n'oublie pas que la corruption vient de plus haut, de ces « faux prophètes3 » contre lesquels il a écrit son Évangile, et qu'il appelle de leur vrai nom « les Antéchrists^, puisqu'ils nient que Jésus soit le Christ5 ». « Ils sont sortis du milieu de nous, dit-il, mais ils n'étaient pas des nôtres, car s'ils eussent été des nôtres, ils fussent demeurés avec nous6 » ; comme nous, ils se seraient inclinés devant le triple témoignage qui atteste que Jésus-Christ est à la fois Dieu et homme : l'Esprit, l'eau et le sangT. L'Esprit Saint, lors du baptême de Jésus dans l'eau du Jour-

1 Joan., iv, 17, 18*

2 Id., m, 10.

3 Id., IV, 1.

* ld., Il, 18.

5 Ibid., 22.

6 Ibid., 19.

* Id.} v, 5-8.

dain, l'a proclamé Fils de Dieu, Dieu à l'égal de son Père; d'autre part, le sang de Jésus versé au Calvaire et sa mort ont attesté qu'il est aussi vraiment homme qu'il est Dieu. Ces trois témoins : l'Esprit, l'eau et le sang ne forment qu'un seul témoignage, une même voix affirmant que Jésus et le Christ ne sont point, comme l'inventait Cérinlhe, deux personnes distinctes et, à volonté, séparables; mais une seule personne, ayant à la fois et indissolublement unies, nature divine et nature humaine1.

1 La leçon de notre Vulgate nous montre Jean, pour marquer à quel point est intime et indissoluble l'union hypostatique des natures dans le Verbe incarné, l'assimilant à celle qui, dans la Trinité sainte, fait des trois personnes divines un seul et même Dieu : « Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, Verbe et le Saint-Esprit, et ces trois sont une même chose. » Nous ne trouvons, à la vérité, ce texte dans aucun manuscrit grec avant le xie siècle, dans presque aucune version. Nul des Pères grecs, avant le xne siècle, ne le cite. Il en va de môme des Pères syriens, arméniens, et, parmi les latins, de S. Augustin et de S. Jérôme. Toutefois la version latine, en usage dans les Églises d'Afrique et d'Espagne, le contenait et probablement dès le temps de Tertullien et de S. Cyprien : il est habituellement allégué par tous les écrivains du moyen âge, et depuis, l'Église latine en a constamment fait usage. D'autre part, ce témoignage est de telle importance pour établir le dogme de la Trinité qu'on ne peut le sacrifier à la légère. Ces divers motifs ont déterminé le Saint-Office à déclarer en 1897 que l'authenticité de ce verset ne peut lulo être mise en doute. C'est là une décision disciplinaire «lui commande tous nos respects et à laquelle nous devons nous soumettre. Voir cette question d'authenticité amplement et prudemment traitée dans le Dictionnaire de la Bible de M. Vigouroux, Ei-ithe des. Jean, il. Cf. Alford, Greek Testament, in lue.

Par cette foi à la divinité de Jésus, foi ardente qui, saisissant l'âme entière, intelligence et cœur, la livre au Verbe incarné, l'homme renaît à une vie nouvelle dont Dieu seul est le principe et où n'influent ni la chair ni le sang. Or tout ce qui nait ainsi de Dieu, entrant en part de sa toute-puissance et de sa sainteté, trouve dans cette union l'assurance de triompher du monde : « Et qui triomphe (ainsi) du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu1? »

« Je vous écris ces choses, continue l'Apôtre, afin que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu. » Participant par cette foi à la filiation du Verbe incarné, comme lui, nous obtenons dans nos prières tout ce qui est conforme à la volonté de notre commun Père des cieux. C'est en Jésus et par Jésus que nous avons une telle part à la vie divine. « Il est venu, et il nous a donné l'intelligence, afin que nous connaissions le vrai Dieu et que nous soyons en son vrai Fils, Jésus-Christ. C'est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle. »

À cette déclaration formelle de la divinité de Jésus, digne conclusion de sa lettre, Jean n'ajoute qu'un mot : « Mes enfants, gardez-vous des idoles2. » Les idoles, c'est tout ce qui n'est point Jésus, tout ce

: I Joan., v, 1-5.

8/Mrf., 13, 14, 15, 20, 21.

qui risque de nous séparer de lui : à lui seul nos pensées, nos adorations, notre amour!

Nulle trace n*apparait, dans cette Épitre, de personnages ou d'Églises auxquels l'Apôtre l'aurait particulièrement destinée. Il y faut donc voir une sorte d'encyclique adressée à toutes les communautés d'Asie qui, courant les mêmes dangers, avaient besoin des mêmes conseils. Si Jean, en effet, au retour de Patmos, parait avoir fait d'Éphèse sa résidence principale, il ne laissait pas, à la demande des chrétientés voisines, de les visiter et d'y exercer son apostolat. Ici, nous dit Clément d'Alexandrie, il formait, des fidèles que lui désignait l'Esprit Saint, un corps d'élus consacrés au Seigneur; ailleurs il constituait des Églises et leur préposait des évêques1; c'est ainsi qu'il donna pour premier pasteur à Smyrne Polycarpe2, à Hiérapolis Papias3. Quand le temps ou les forces manquaient au saint vieillard pour se déplacer, il y suppléait par de courtes lettres, dont deux nous sont restées. Peu importantes pour le sujet, car elles ne font guère que répéter ce que nous venons d'entendre dans la grande Épitre, elles ont l'avantage de nous montrer quelle forme revêtaient les lettres familières de l'Apôtre.

' Clément d'Alexandrie cité par Eusébe (Histor. eccles., m, 23). 2 Terlullien, De prxscript., 32. —S. Jérôme, De viris illastribus, 17.

a S. Jm'.me, ibid., 18.

S. Jean, dans la première de ces missives, salue les personnes auxquelles il l'adresse en ces termes affectueux : « Le Vieillard à la Dame Elue ' et à ses

enfants que j'aime dans la vérité Que Dieu le

Père et le Seigneur Jésus-Christ, le Fils du Père, vous donnent grâce, miséricorde et paix dans la vérité et la charité2. » Faut-il voir, dans les destinataires de cette lettre, la famille d'une dame portant le nom d'Electa (l'élue), ou une Église ainsi personnifiée, méritant, par la distinction de ses vertus, le double nom de Dame et de chrétienté élue, choisie entre toutes? Plusieurs exégètes se rangent à ce dernier sentiment, pour de sérieux motifs3. Tout nous paraît justifier leur opinion : le langage symbolique si familier à S. Jean; le contenu de l'Épître qui convient mieux à toute une communauté de chrétiens qu'à une seule famille; enûn la salutation qui la termine : « Les enfants de votre sœur « Élue (Electa) » vous saluent4. » Il n'est guère vraisemblable que, dans la même famille, deux sœurs aient porté le môme nom. « Electa, élue », n'est donc ici, comme au début, qu'une qualification appliquée à l'Eglise où se trouvait alors lApôtre, et qui, de concert avec lui, salue les destina-

1 '0 îrpSffê'jTEpo; èx).£-/.xr) xvpia.

2 II Joan., 1.

3 Clément d'Alexandrie, Adumbr. in II Joan. — S. Jérôme, Ad Ageruchiam, ep. 193, 12.— Saint Bède, In II Joan., 13. — Card. Hugo, In II Joan., 1, etc.

4 II Joan., 13.

292 SAIXT JEAN

taires de sa lettre. Sa troisième Ëpitre ne donne pas lieu à de semblables conjectures, car S. Jean l'adresse en termes exprès à l'un de ses chrétiens d'Asie : « A mon cher Gaïus, que j'aime dans la vérité '. »

L'un et l'autre de ces écrits ne sont que de simples billets où S. Jean annonce sa prochaine arrivée2, et remet à ce moment d'exprimer de vive voix ce qu'il a à dire. Malgré leur brièveté, ils suffisent à nous faire connaître ce qu'était devenu le caractère de l'Apôtre, au déclin de sa vie, car il n'est pas douteux que les deux lettres datent de ce temps-là. S. Jean lui-même le déclare, en prenant au début le nom que volontiers lui donnaient alors ses fidèles : « l'Ancien, le Vieux » ; titre d'honneur qui implique tout ensemble la familiarité d'enfants pour leur père et la vénération pour une vieillesse, majestueuse entre toutes, puisqu'elle réfléchissait le prestige de l'âge apostolique, et comme le rayon de Jésus.

Le trait de caractère à recueillir dans la première de ces lettres est la persistance du zèle impétueux qui avait fait donner à Jean par le Sauveur le surnom de « Boanergès ». Il exhorte ses fidèles, non seulement à se défier des ennemis de leur foi, mais à « ne pas les recevoir dans leur maison », même à « leur refuser le salut3 ». On reconnaît à cette rigueur celui qui

1 III Joan., 1.

-Il Joan., 12; IlIJoan., 14.

3 II Joan., 10.

pria jadis le divin Maître de faire descendre le feu du Ciel sur une ville des Samaritains où ils n'avaient pu entrer1.

En récompense, la lettre à Gaïus montre quels tempéraments l'âge, l'expérience, l'amour de Jésus « doux et humble de cœur » avaient apportés à ce zèle. Jean se trouvait personnellement touché dans l'incident qui forme le sujet de cette lettre. Il favorisait, tout au moins accueillait charitablement les missionnaires qui allaient, de ville en ville, prêcher la foi, non aux Chrétiens qui avaient leurs propres pasteurs, mais aux Gentils qu'ils tâchaient de convertir. C'était là sans doute un ministère irrégulier, qui devait disparaître quand la discipline hiérarchique aurait son complet développement; mais dans ce temps-là, tout ce que Jean y voyait, c'est que ces étrangers travaillaient « à l'avancement de la vérité2 ». Dès lors, c'était un devoir de les assister, car, par respect pour la dignité de l'Évangile, ils ne voulaient rien recevoir des païens, leurs auditeurs, s'en remettant aux fidèles pour subvenir à leurs besoins3.

Gaïus s'était empressé à cet office de charité; les missionnaires lui en avaient témoigné devant toute l'Église leur reconnaissance4. Un autre fidèle, Démé-

1 Luc. IX, 54.

2 III Joan., 3, 4.

3 Ibid., 1.

* Ibid., 6.

trius, avait rivalisé de zèle avec lui'. Mais toute différente avait élé la conduite du chef de leur Église Diotrèphe. Cet indigne pasteur, jaloux à l'excès de son autorité et craignant que des étrangers n'y fissent brèche, violait à leur égard une des principales obligations de sa charge, l'hospitalité. Non seulement il refusait de les accueillir, mais il chassait de l'Église ceux qui les recevaient2. Jean exhorte son disciple à ne pas suivre un tel exemple : qu'il ne se contente pas de venir présentement en aide à ces ministres de l'Évangile; qu'au moment de leur départ, il prenne soin « de les reconduire et de les assister en leurs voyages d'une manière digne de Dieu3 ». Quant à Diotrèphe, la mansuétude avec laquelle en parle Jean est pour surprendre, quand on se rappelle avec quelle vigueur il redresse et menace, dans sa lettre aux sept Églises, les évêques prévaricateurs.

Le chef d'une chrétienté qui comptait des fidèles aussi généreux que Gaïus et Démétrius, méritait certainement le blâme; car, non content d'enfreindre la grande loi de la charité fraternelle, il prenait parti contre l'Apôtre lui-même et tenait sur lui de mauvais propos. Vainement, Jean avait écrit à l'Église pour réprimer ce désordre; sa lettre restait sans effet, et il en était réduit à ne plus savoir s'il pourrait re-

' lll Joan., 12.

î Ibid., 9, 10.

3I0id., 5,6.

paraître dans une chrétienté ainsi prévenue : « Dio- Irèphe, dit-il, qui aime à tenir la première place parmi eux, ne veut pas me recevoir1. » C'était à lui qu'on en voulait. Jean, le disciple bien-aimé, se souvient de ce qu'eût fait son divin Maître en pareille occurrence : oubliant sa querelle, il se contente de quelques mots à l'adresse du coupable : « Si jamais je viens chez vous, je ferai bien connaître quel mal il commet. » Il clôt sa troisième Épîlre par une répétition à peu près littérale de la formule qui terminait la seconde. C'est une excuse touchante par sa simplicité. On y sent la bonhomie du vieillard, plus familier aux entretiens qu'à l'écriture, toujours un peu en défiance contre « l'encre et le papier » : « J'aurais bien des choses à vous dire encore ; mais j'espère que nous nous verrons bientôt et que nous pourrons causer à l'aise. Que la paix soit avec vous. Saluez nos amis nommément 2. »

Les rares traditions qui nous sont demeurées sur la fin de S. Jean témoignent, dans son caractère, un égal mélange de tendresse et de fermeté. Son éloignement pour Cérinthe ne diminua point, à en croire S. Irénée, qui rapporte le fait suivant d'après S. Polycarpe. Le saint vieillard étant entré, contre sa coutume, dans des bains publics, apprit que l'hérésiarque s'y trouvait : « Fuyons, s'écria-t-il, de

1 IlIJoan , 9.

2 Ibid., 10, 13, 14.

peur que l'édifice ne croule : l'ennemi de Dieu et de la vérité, Cérinthe, est là'. » Un autre trait, conservé par Tertullien, et attribué à l'Apôtre par S. Jérôme, montre en lui même vigueur, quand il s'agissait de faire un exemple chez les pasteurs mêmes et d'y maintenir, avec la dignité de la parole, le respect de la vérité. Un prêtre d'Asie, grand admirateur de S. Paul, imagina, pour satisfaire sa piété, de prêter à l'Apôtre une suite d'aventures romanesques, en compagnie de Thécla, jeune fille d'Icône, qu'il avait convertie. Une telle invention ayant paru suspecte, on le contraignit à l'avouer. Il s'excusait, en prétendant n'avoir agi que « par amour pour Paul ». S. Jean, indigné de cette fable, obtint que son Église le déposât2.

C'étaient là des coups de rigueur nécessaires, puisque l'honneur de l'Église et la probité sacerdotale s'y trouvaient intéressés. Jean ravivait alors, pour punir, tout le feu de sa jeunesse. Dans le cours habituel de la vie, au contraire, il ne savait plus qu'aimer, prêcher le saint amour, gagner par une tendre et infatigable cbarité les âmes qu'il voulait amener à Dieu. La tradition, à bon droit, n'a gardé de l'Apôtre que cette imago, et elle l'a rendue au vif par un récit

1 S. Irénée, Hxres., m, 3. — Eusèbe, Ilistor. eccles., m, 28. — S. Épiphane, Hxres., xxx, 2i, substitue, par erreur, au nom de Cérinthe, celui d'Ebion.

«Tertullien, De llnpli.snio, 17. — S. Jérôme, De vir. illuxt., 7.

fameux dans l'antiquité. Clément d'Alexandrie, qui, le premier, en fait mention, paraît avoir eu quelques doutes sur son authenticité, car il le présente tout d'abord comme une légende; mais, revenant aussitôt sur ce premier dire, il déclare à ses lecteurs, qu'à tout prendre, on y doit voir plutôt une histoire digne de foi '. Quelle qu'en soit l'autorité, elle a été trop en honneur aux premiers siècles chrétiens pour que nous n'en rappelions pas ici les principaux traits.

C'était au retour de Patmos, alors que Jean, rentré dans Éphèse, évangélisait les villes voisines. Ayant rencontré un jeune homme des mieux doués, il jeta dans son âme les semences de la foi, et le confiant, lors de son départ, à l'évêque du lieu, il prit à témoin Jésus et tous les fidèles de ce dépôt sacré. L'évêque remplit consciencieusement sa mission; il reçut dans sa demeure le jeune néophyte, prit soin de le bien élever, et quand il l'estima mûr pour la vie chrétienne, lui conféra le baptême, puis, par l'imposition des mains, mit sur lui « le sceau du Seigneur ». Mais, trop tôt, il le crut par là hors de péril. De jeunes libertins prirent insensiblement empire sur lui, l'entraînèrent à leurs désordres, de sorte qu'il les passa bientôt en perversité, se mit à leur tête et devint chef de brigands.

Longtemps après, Jean revint dans la même ville.

1 Zahn (Acla Joannis, Einleitung, ni) estime qu'on ne peut méconnaître dans ce récit un fond de vérité historique.

Il senquit, près de l'évêque, du jeune homme qu'il lui avait confié. Celui-ci, baissant les yeux, lui répondit avec larmes qu'il était mort : « Comment! dit Jean, et de quelle mort? » « Il est mort à Dieu, repartit l'évêque. Perverti, perdu de crimes, il s'est mis à la tête d'une bande de voleurs qui a pour repaire une montagne voisine. » A ces mots, l'Apôtre déchira ses vêtements; gémissant et se frappant la tête, il réclama un cheval, un guide, et se rendit sur l'heure aux lieux qu'on lui indiquait. Arrêté par des brigands en sentinelle, il demanda d'être conduit à leur chef. Celui-ci attendait, armes en main; mais, dès qu'il eut reconnu l'Apôtre, saisi de honte, il s'enfuit. Le saint vieillard courut à sa poursuite, criant après lui : « Mon fils, pourquoi me fuir, moi votre père, vieux et sans armes. Ayez pitié de moi, mon fils; ne craignez point. Il y a encore pour vous espoir de vie et de salut. Je répondrai pour vous devant Jésus-Christ. S'il le faut, je mourrai pour vous, comme Jésus est mort pour nous tous; je donnerai mon âme pour la vôtre. Demeurez, croyez-moi; c'est le Christ qui m'envoie. » Les supplications du saint furent entendues; le jeune homme s'arrêta; n"osant lever les yeux, il jeta ses armes et pleura. Et comme il vit que l'Apôtre venait à lui, il se jeta dans ses bras, témoignant par ses larmes qu'il entendait ne plus vivre que pour expier ses forfaits. Jean l'assura de nouveau, avec serment, qu'il lui obtiendrait le pardon du Sauveur, et, en signe qu'il le

tenait déjà purifié par le repentir, il se mit à genoux devant lui, et, prenant la main souillée de tant de crimes que le malheureux cachait, il la baisa. Il le ramena ensuite dans l'assemblée des fidèles, afin que tous fussent témoins de sa pénitence, et ne l'abandonna pas qu'il ne l'eût affermi pour toujours dans son retour à Dieu '.

Clément d'Alexandrie, dont nous ne faisons qu'abréger le récit, ajoute que ce fut à l'aide de jeûnes, faits en commun avec le pénitent, que l'Apôtre assura sa persévérance. Ce dernier trait s'accorde avec l'austérité que les anciens attribuent à S. Jean. Au rapport de S. Êpiphane, qui est ici leur interprète, il menait un genre de vie tout semblable à celui qui avait renduS. Jacques le Mineur vénérable aux Juifs, comme aux Chrétiens de la ville sainte2. Si nous ajoutons foi à ce témoignage, ce n'est plus sous le gracieux aspect que l'art chrétien donne communément au disciple bien-aimé qu'il faut l'imaginer. Ses traits, comme ceux du rude évêque de Jérusalem, devaient être ceux d'un ascète : sur ses épaules, les longs cheveux du Nazaréen, que jamais le fer no toucha; ni huile ni bain pour son corps, exténué par le jeûne; nul autre vêtement qu'une tunique et un manteau de lin.

Plus authentique est le privilège attribué à S. Jean

1 Clément d'Alexandrie, Quis dives salv., 42.

2 S. Êpiphane, Hxres., xxx, 24; lxxyiii, 13.

par de nombreux témoignages : sa virginité. Trente années environ après la mort de l'Apôtre, nous trouvons cette particularité mentionnée dans un écrit d'origine gnostique : les « Actes de Jean » (apocryphes)4, mais avec des circonstances invraisemblables, dont il convient de la dégager. Par trois fois, dans ce récit légendaire le fils de Zébédée cherche à contracter mariage; vainement, le Sauveur l'en détourne : « Si tu n'étais pas à moi, Jean, je te laisserais prendre femme; mais j'ai besoin de toi. » Jésus ne l'arrête qu'en lui envoyant une dangereuse maladie 2. Ce tissu de fables 3 parait inconciliable avec ce que nous savons de l'Apôtre : c'est méconnaître son vaillant cœur que de le supposer si débile aux tentations, qu'il ne triomphe qu'en cessant de les

1 Ce récit apocryphe faisait partie d'une collection d' « Actes des apôtres », œuvre d'un prétendu Leucius, dont S. Ëpiphane (Hxres., li, 1) fait un disciple de S. Jean et que Photius (Cocl. 114) appelle Aeûy.-.o; Xapïvoç. Le catalogue gélasien abomine ces romans gnosliques : « Libri omnes quos fecit Leucius, discipulus Diaboli. » Les quelques fragments de ces Actes que nous possédons, publiés par Thilo et Tischendorf, ont été réunis par Zahn dans ses Acta Joannis, pp. 218-250.

2 Cette invention toute romanesque se trouve dans le plus important fragment des Actes que nous possédons (Codex Paris, graec. 520). Tischendorf, Acl. apocr., 272-27G.

3 Un autre écrit gnostique du siècle suivant, la Pistis Sophia, se contente simplement de rendre hommage à la virginité de l'Apôtre : « Salut à toi, Jean, vierge qui Irône dans le royaume de la lumière. » Pistis Sophia, éd. Schwarlze et Pettrmann, in lut., p. 45.

éprouver. Tertullien ' et, après lui, S. Jérôme2, ont donné de sa vertu une plus juste idée, en le rangeant au nombre de ces âmes, maîtresses d'elles-mêmes comme du corps qu'elles animent, victimes volontaires que le Seigneur appelle à une vie plus angélique qu'humaine : « Tous ne sont pas capables d'un

tel parti 11 y en a qui se sont sacrifiés pour le

royaume des cieux.... » « Que celui qui peut entendre cette parole l'entende 3. »

Ce qu'après Tertullien, les Pères des quatrième et cinquième siècles ont admis, dans ces romans gnostiques, c'est que Jean était demeuré vierge quand il reçut la vocation du Seigneur : qu'auparavant, comme tout fils d'Israël, il eût dessein de fonder une famille, rien de plus vraisemblable; mais dès que Jésus lui eut révélé l'excellence de la vie spirituelle, du monde mystique, dont il demeure le type et l'apôtre, il s'y donna avec cette prompte ardeur qui était le trait distinctif de son âme. N'ayant connu d'autre amour que Jésus, de tout son cœur il l'aima, et en juste retour plus que tous il fut aimé de lui. C'est à la virginité de cet amour qu'il doit d'avoir, comme l'aigle, familier du ciel et de la nue, plané à des hauteurs,

1 a Johannes Christi spado. » Tertullien, De Monogam., xvn.

2 a Talem fuisse eumichum, quem Jésus amavit plurimum evangelistam Joannem, ecclesiasticaj Iradunt historiée. » S. Jérôme, In Is., 15.

Malth., xix, 12.

où l'œil de l'homme n'atteint pas, jusqu'à soulever le voile de l'Infini ■ ; c'est à elle surtout qu'on impute le choix de Jésus, sur la croix, léguant au bien-aimé sa mère. Gomme il avait fallu un époux, il fallait un fils vierge, à la Vierge mère de Dieu 2.

Le ministère de S. Jean en Asie fut si prolongé et si fécond que les souvenirs en abondèrent. Malheureusement, ils ne nous sont parvenus que défigurés par les gnostiques, au point qu'il est presque impossible d'y démêler un fond de vérité. Citons, à litre d'exemple, et parce qu'elle a un caractère aimable, l'histoire de la perdrix que l'Apôtre aimait à caresser. Un chasseur, l'ayant trouvé dans ce délassement, s'étonna qu'un si saint homme y prît plaisir : « Et toi, lui demanda l'Apôtre, tiens-tu toujours bandé l'arc que tu as en main? » « Je le détends et le mets au repos, répondit le chasseur, afin qu'au moment opportun, la corde n'ayant rien perdu de son ressort, lance plus vigoureusement le trait. » « Il en est de même de notre esprit, repartit Jean, si

1 Cassien, Collât., xvi, 14. — S. August., In Joann. tract., cxxiv, 7. — S. Jérôme, lu Matth. Prxfat.; In Is., lib. XV, cap. lvi, vers. 4, 5 ; Advers. Jovin., i, '26. « Joannes vero nosler quasi aquila ad stiperna volât, et ad ipsum Patrem pervenit di-

cens : In principio crat Verbum Exposuit virginitas quod

nupliœ scire non potcranl. »

2 S. Epiphan., llxres., xxviu, 7. Pseudo-Césaire, Dial., m, 177. — S. Paulin de Noie, Ep. u. — S. Ambroise, De inst. virg., vin, 50, etc.

nous ne lui donnons quelque relâche, il ne pourra, en cas de nécessité, déployer toute son énergie •. »

Nous trouvons dans les « Actes de Jean », révisés par le pseudo-Prochorus, une scène évidemment entée sur les mêmes souvenirs, bien que les détails et la conclusion diffèrent. Une perdrix, s'élant abattue près de Jean, se roule dans la poussière, et le saint vieillard suit avec intérêt ses ébats. Un prêtre survient et en prend scandale, se disant en lui-même : « Comment un si grand personnage peut-il s'occuper d'un tel spectacle? » Jean lisait dans son cœur : « Mon fils, lui dit-il, mieux vaudrait pour toi t'égayer de cet oiseau dans la poussière que de te souiller en de viles et honteuses actions. Qu'ai-je affaire de cette perdrix? Ce que je regarde en elle, c'est ton âme. » A ces mots, le prêtre voyant que l'apôtre du Christ pénètre sa conscience, se jette à ses pieds en criant : « Je le vois, bienheureux Jean, Dieu demeure en toi2. » Que conclure de cette diversité? sinon que le fait principal mérite seul quelque créance, à savoir que le saint vieillard prenait volontiers d'innocentes récréations et aimait, comme son divin Maître, à en tirer des leçons de sagesse 3.

Le fond de sa prédication n'en demeurait pas moins,

1 Cassien, Collât., xxiv, 21.

2 Pseudo-Prochorus dans les Acta Joannis de l'édit. Zahn, p. 190.

s Matth., VI, 26-30; TU, 16-20; xm, 3-8, 31, 32, etc.

comme nous l'ont montré ses Épîtres, l'amour de Jésus, et en lérnoignage de cet amour, la charité fraternelle. De plus en plus, la pratique de la foi chrétienne se réduisait pour lui à cette vertu. S. Jérôme raconte qu'aux derniers jours de sa vie, le vénérable apôtre, ne pouvant plus marcher, était porté à l'église par ses disciples. Là, incapable de longs discours, il se contentait d'adresser aux fidèles celte parole : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » Fatigués de l'entendre sans cesse, ceux qui l'entouraient s'en plaignirent : « Maître, pourquoi toujours dire la même chose? » Il leur fit cette réponse bien digne de S. Jean : « C'est le précepte du Seigneur : qu'on l'observe, c'en est assez '. »

L'œuvre, pour laquelle le fils de Zébédée avait survécu à ses frères d'apostolat, était terminée. Il restait au Sauveur de tenir sa promesse2, de revenir vers son bien-aimé, et, le prenant sur son cœur comme jadis à la Gène, de lui fermer les yeux. A cet égard, la tradition est unanime : la mort de Jean fut douce comme un sommeil. On aimerait à en connaître les détails; mais, sur ce fait, comme sur les précédents, tout ce que nous savons a passé par les gnostiques. A la vérité, leur narration des derniers jours de l'Apôtre est un des rares épisodes des Actes apocryphes qui nous soient parvenus intacts : il ne s'est

1 S. Jérôme, In Galat., vi, 10.

2 Joan., xxi, 22.

guère écoulé plus de trente ans entre la mort du saint vieillard et la rédaction des souvenirs qui s'y rapportent ; mais ce laps de temps a sufli aux faussaires pour leur travail d'invention. Le seul trait de vérité * que nous croyons y reconnaître est que, prévenu par Jésus de sa mort prochaine, Jean ût creuser une fosse, y jeta son manteau et s'y étendit : « Soyez avec moi, Seigneur », murmura-t-il; puis, s'adressant aux disciples qui, tout en larmes, l'entouraient : « Paix à vous tous, mes frères », et il s'endormit dans le repos qu'il leur souhaitait 8.

Le tombeau où se couchait ainsi le dernier des

1 II était trop tard au vi" siècle quand, sous les noms de Prochorus et de Méliton, on essaya d'épurer les Actes gnostiques. La première de ces recensions, attribuée à Prochorus, l'un des sept diacres (Act., vi, 5), dont on fait un disciple de S. Jean, a été publiée en grec par M. Zahn, avec une remarquable étude sur le pseudo-Prochorus (Acla Joannis, p. 3-165; III, lx). Sa conclusion est qu'il faut y voir un récit, d'origine syrienne, en grande partie légendaire, composé vers l'an 500. Quant au Pseudo- Mèliton, le nom dont se couvre l'auteur inconnu de celle seconde recension, est celui d'un évoque de Sardes, écrivain connu et fort vénéré de l'Église d'Asie à la fin du second siècle (Eusèbe, Uistor. ecclesiast., V, xxiv, 5). Cet abrégé des Actes primitifs parait avoir été rédigé dans l'Église occidentale, et à son usage. On en trouvera le texte lalin dans la Patrologie grecque de Aligne, t. V, pp. 1239-1250. Voir Dictionary of Christian Biography : Melito et Phochorus.

2 Ces détails se trouvent également dans les deux manuscrits de Paris et de Vienne qui nous conservent ce fragment des Actes primitifs, ainsi que dans les traductions syriaques et arméniennes. Zahn, Acta Joannis, p. 250.

apôtres acquit sur l'heure la même illustration qu'avaient, à Rome, les restes vénérés de S. Pierre et de S. Paul. De toutes les gloires d'Éphèse, qu'un des premiers successeurs de Jean, Polycrate, énumérait au pape Victor', celle-là est la première. Et cette vénération ne se restreignit pas en Asie, elle gagna toute la chrétienté, plus forte à travers les âges. Au temps du concile d'Éphèse, le pape Célestin, alléguant aux Pères une parole de S. Jean, leur rappelait qu'ils avaient sous les yeux les reliques de l'Apôtre et lui devaient leurs hommages2. Nous entendons, dans ce même concile, les évoques de Syrie se plaindre que, « venus de si loin, ils ne peuvent vénérer à leur gré les tombeaux des saints martyrs, notamment celui du trois fois bienheureux Jean, le théologien et l'évangéliste, qui a vécu si intimement avec le Seigneur3 ». Mais si la tradition s'est montrée aussi ferme qu'unanime sur ce point, que Jean mort à Éphèse y avait son tombeau, il n'en va pas de même pour les légendes qui naquirent autour du monument sacré. Là encore, les fantaisies gnostiques s'étaient vite donné carrière; nous en trouvons la première trace dans les « Actes de Jean » composés peu de temps après sa mort : « Les disciples, lisonsnous dans cette œuvre apocryphe, étant revenus le

1 Polycrate cité par Eusèbe (Hislor. eccles., lit». V, cap. xxiv). - Mansi, t. IV, p. I2S6.

3 ld., p. 1276.

lendemain au tombeau, ne trouvèrent plus l'Apôtre; ils n'aperçurent que ses sandales et la terre bouillonnante ' » au lieu où il s'était placé pour mourir.

Ce récit, déjà suspect à tous égards, fut diversement amplifié, dans le cours des âges, par la dévotion populaire. S. Augustin rapporte que, parmi les Eglises d'Afrique, le commun dire était que l'Apôtre, attendant la venue du Seigneur, reposait endormi dans sa tombe, et que son souffle y agitait doucement la terre 2. En Syrie, il était bruit d'un parfum qui coulait en ce lieu et qu'on y recueillait3; en Gaule, d'une manne sortant de son sépulcre, et qui, transportée au loin, opérait des miracles ''. Ce ne sont là que de mystiques imaginations, des symboles de ce qu'avait donné et laissait au monde le ministère du « bien-aimé de Jésus ». Dans ce concours de piété autour d'un tombeau, nos églises de France paraissent avoir été les mieux inspirées : la manne figure

1 Bpûoyaaav Trjv Turiyriv. Zahn conjecture avec raison qu'au lieu de mn^, il convient de lire "piv- Acta Joannis, p. 250, note 1, 23 et préface, cvm, cix.

8 S. Augustin, tr. CXXIV in Joan., 2.

3 Ephrem d'Antioche, cité par Pliolius, Cod. 229.

4 Pseudo-Méliton, Liber de Actibus Joannis, dans Migne, Patrologie grecque, t. V, p. 1250. — Abdias dans Fabricius, h, 586. — S. Grégoire de Tours, De glor. mari., 30. — Ménologe de Basile Porphyrogénèle, m, 8 mai. — Métaphrasle, dans la Patrologie grecque de Migne, t. CXVI, p. 704 et sq. Cf. Combefis, Auclor. noviss., i, 485 sq.

l'Eucharistie, suprême gage de l'amour divin; elle coule de la tombe de Jean, parce qu'il en fut l'apôtre, et que l'amour triomphe de la mort : « Fortis ut mors dilectio '. »

1 Cant., vi'i, r>.

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