L EGLISE APRES LA MORT DE S. JEAN
Le dernier apôtre de Jésus couché dans la tombe, ce dut être non seulement une affliction cruelle au cœur des disciples qui l'entouraient de leur pieuse tendresse; mais encore une tentation pour leur foi, car, malgré le déni du saint vieillard, beaucoup sans douie s'obstinaient à croire qu'il ne mourrait pas avant le « retour du Seigneur » et l'établissement du « royaume ». Et cependant le « royaume », chimère des Juifs qui, en dépit de la parole du Christ « qu'il n'est pas de ce monde », l'avaient toujours rêvé triomphant sur la terre; même les esprits prévenus pouvaient dès lors en reconnaître l'existence, par l'empire chaque jour croissant de la « Bonne Nouvelle » dans les âmes. L'opération de la grâce se découvrait à ses fruits. En face du monde païen, une autre société naissait, formée par quelques Juifs grossiers : pêcheurs, publicains, bateliers de Tibériade, sans art, sans ressources, que ni
leur origine ni leur éducation n'armait pour combattre les doctrines établies, et qui, néanmoins, les avait vaincues.
Cette lutte, vieille d'un siècle, et qui dure encore du nôtre, aucune traverse n'avait manqué pour la rendre désastreuse : baine tenace des compatriotes, méprisant orgueil de Rome, vexations des magistrats, tortures raffinées de Néron, terreur ou cruauté de Domitien. Nul bras ne s'était levé pour défendre les novateurs. « Les armes avec lesquelles nous combattons, dit S. Paul, ne sont pas celles de la chair*. » Bien plus, leur enseignement fondé sur la patience, la charité, le sacrifice, allait tout à rencontre des instincts innés à chaque homme, et des plus violents appétits de la nature. A travers tous les obstacles accumulés par les intérêts, les passions, l'attachement au vieux culte où la piété des ancêtres avait lié la fortune romaine, l'Évangile s'était fait jour. Le grain de sénevé avait grandi, poussant ses rameaux sur le monde. La « multitude nombreuse » dont parlait Tacite avec moins de pitié que de dédain, combien elle avait crû depuis Néron qui s'était flatté de la détruire 21
Ce n'était pas seulement dans les rangs du peuple, chez les petites gens, qu'elle trouvait des adeptes; nous l'avons vue gagner jusqu'aux marches du Palais,
1 JII Corintb., x, 3, 4.
2 « Plus afficimor, quotiens metimur ». Tertullien.
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en forcer le seuil, pénétrer d'abord parmi les officiers de moindre rang, puis s'élever davantage, aux côtés mémos, dans la famille de César. Il ne s'était pas écoulé trois vies d'homme depuis que le Christ avait été cloué sur un gibet, et déjà l'Église comptait plus de pasteurs et de sanctuaires qu'aucune philosophie n'avait eu de maîtres et d'écoles. Toutes les villes de l'Orient, de la Grèce, de l'Italie, possédaient quelque « fraternité » chrétienne. Comment ces communautés se régissaient-elles; quels étaient la hiérarchie, la forme du culte, l'état des croyances vers la fin du premier siècle? Bien que nous ayons déjà effleuré ces questions '. il paraît utile d'y revenir en jetant un rapide coup d'oeil sur l'économie des principales Églises.
Il entrait dans les desseins de Dieu que l'épiscopat ne prît consistance qu'à mesure que les Apôtres disparaissaient. Les chefs préposés aux diverses chrétientés devaient être leurs successeurs, non les élus de la congrégation, car il importait que leur pouvoir vînt de source apostolique, c'est-à-dire divine. Aux premiers temps avait suffi la prédication des missionnaires, délégués passant de ville en ville et y semant la bonne parole; ce fut le rôle des Douze et de leurs disciples; mais, avant de s'éteindre, ils avaient compris la nécessité d'une organisation stable pour l'Église, devenue société perma-
1 Voir Saint Paul, t. I, ch. vin et t. II, ch. xi.
nente. Cette évolution n'est pas aisée à suivre dans les documents contemporains. Les premières épîtres de S. Paul ne mentionnent que deux degrés dans les fonctions du ministère '. La letlre aux Philippiens2, les Actes des Apôtres3 parlent également de « diacres et de prêtres », ou de « diacres et d'évêques », comme si les termes « prêtres » et « évêques » étaient synonymes. Nous avons toutefois adopté, dans la traduction de l'Apocalypse, le sentiment qui fait des « Anges des sept Églises d'Asie », les véritables évêques de ces communautés. Ce qui reste, en effet, hors de doute, c'est que, dès la moitié du second siècle, l'existence de l'Épiscopat, sous la forme qu'il a toujours eue depuis, est établie, au moins pour les grandes villes, par d'authentiques témoignages. Entre les prêtres, il y en a un qui tient le rang principal, occupe un siège à part, en signe de primauté, ordonne les autres ministres, à l'exemple des apôtres, et selon le rite admis A, enfin gouverne la communauté. En dehors de Jérusalem qui a eu, la première, un pasteur unique dans la personne de S. Jacques le Mineur, on trouve, à cette époque, des évêques à Rome, à Corinthe, à Smyrno, dans le Pont, en Crète
i I Corinlh., \u, 28. — Ephes., xiv, H.
- Philipp., i, 1.
3 Act., xiv, 23.
i C'est ainsi que S. Paul ordonne Timothce et Titus par l'imposition des mains (I Timoth., IV, 14). Ceux-ci ordonnent également des piètres dans diverses Églises (Tit., i, 5).
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et jusqu'en Gaule. Nombre d'Églises conservent la liste de leurs pasteurs, et remontent, par une chaîne ininterrompue, jusqu'à l'apôtre qui les a fondées. Hégésippe, auteur chrétien ', dont les écrits ont été recueillis par Eusèbe, nous a transmis plusieurs de ces précieux documents; S. Irénée en a fait autant pour Rome, Denys de Corinthe pour Athènes, Eusèbe. pour Antioche, Alexandrie et Jérusalem 2. Rien n'indique, dans les auteurs contemporains, que celte institution, déjà universellement répandue, ait un caractère de nouveauté. Cependant, elle n'allait à rien moins qu'à transformer une puissance collective en autorité individuelle; on a donc le droit de dire que c'eût été une véritable « révolution ». Or, comme cette « révolution » lésait des intérêts nombreux, respectables et appuyés sur une possession traditionnelle, au profit d'un magistère unique et sans précédents, qui donc aurait eu le pouvoir de l'imposer, et comment n'aurait-elle laissé aucun vestige?
La logique supplée donc, d'une façon très pertinente, au silence de certains écrits, sur les Églises occidentales3. En ce qui touche l'Asie, la ressource
1 Hégésippe semble d'origine juive. Il alla d'abord à Corinlhe, puis à Rome, où il séjourna sous les papes Anicet, Soter, Éleuthcre. Son œuvre principale est l'Histoire des hérésies.
2 Denys, évèque de Corinthe au second siècle, mort vers l'an 178, écrivit, sous Marc-Aurèle, un recueil des hérésies. Les Grecs l'honorent comme un martyr.
3 Nous faisons allusion aux arguments que l'on a prétendu tirer
d'alléguer ce silence échappe même entièrement à nos contradicteurs, car les Ëpîtres authentiques l de S. Ignace, adressées en 112-115 à S. Polycarpe et à cinq Églises asiatiques, Êphèse, Magnésie, Tralles, Philadelphie, Smyrne, nous montrent une hiérarchie régulière déjà constituée : l'évêque à la tête, et concentrant en soi la fraternité dont il a charge. Il est le Christ vivant au milieu d'elle : « Là où est l'Évêque, là est son Église, comme là où est Jésus- Christ, là est l'Église catholique2. Prêtres et diacres sont en sa main, « comme les cordes d'une lyre ». On ne saurait exprimer plus heureusement l'harmonie qui existait entre les membres et les chefs des fraternités; mais ce n'est pas seulement dans leur sein que régnait l'accord; le terme « d'Église catholique », qui apparaît ici, pour la première fois, dans la littérature chrétienne, nous indique assez qu'un lien étroit resserrait, dès ce temps, en un seul corps,
de la lettre de S. Clément, de Rome, du Pasteur d'Hermas, de la Seconde Clémentine, apocryphe, et de la lettre de S. Polycarpe aux Philippiens, lesquelles nomment seulement les a prêtres ». Ces objections sont ingénieusement réfutées par Ms' Duchesne (ch. vi), qui rappelle que, dans les écrits de S. Irénée, des papes même sont désignés par le terme de « prêtres », quoique leur primauté fût dès lors bien établie.
1 Sur l'authenticité des lettres de S. Ignace et lépilre de S. Polycarpe, qui leur portent témoignage, voir la dissertation 1res serrée de M«r Duchesne, l* cahier. Appendice au chapitre VI.
* S. Ignat., Ad Smyrn., 8.
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les diverses Églises particulières. Un tel témoignage joint au texte de la « Lettre aux chefs des sept Kglises », confirme ce qui a été dit plus haut1 du ministère de S. Jean parcourant les alentours d'Éphèse pour y établir des communautés et leur préposer des évêques. Ce rôle, qui était proprement celui des Apôtres, comment admettre qu'il ait été seul à le remplir? L'origine apostolique de l'Épiscopat, pour la plupart des grands sièges, appuyé d'ailleurs sur de sérieuses traditions, paraît donc hors de doute.
Quant aux cérémonies du culte primitif, on se souvient que nous les avons longuement étudiées2 d'après la Doctrine des Douze Apôtres, vénérable écrit, récemment mis au jour, bien qu'il fût connu et allégué dès les origines 3. C'est un vrai manuel de religion, comprenant, tout ensemble, des préceptes
1 Voir le eh. îx.
2 Saint Paul, t. I, ch. vm, Vie et culte des Églises primitives.
3 La diSax*) twv ôwSsxa 'A7io(n6).<i)v fut découverte et publiée en 1883 par M>r Bryennios, métropolite de Nicomédie, d'après un manuscrit grec trouvé au monastère de Jérusalem du Très-Saint Sépulcre, dans le quartier du Phanar, à Constantinople. Elle est citée dès la fin du i"r siècle dans le pseudépigraphe l'Ascension d'Fsale, et fut écrite à Jérusalem, car elle recommande la communauté des biens, qui n'a jamais été pratiquée ailleurs. Elle disparut au xiv* siècle. Cf. l'abbé Jacquier (Thèse de doctorat, Lyon, Vilte, 1891) qui la fait remonter à l'an 60, et Msr Baliffol, qui la croit plus ancienne encore (Études d'histoire et de théologie positive, p. 250). Consulter Funk, Zahn, Schaff, etc.
moraux pour la conduite de la vie et des prescriptions liturgiques destinées à régler les formes du culte. Rappelons au moins, que, comme la « Bonne Nouvelle » était sortie de la Judée, — « le salut vient des Juifs », disait Jésus à la Samarilaine, — de même les fraternités chrétiennes unies d'abord, puis séparées de la Synagogue, gardaient l'empreinte de cette origine. Rien d'étonnant que leurs assemblées hebdomadaires s'adonnassent aux exercices d'usage : lecture des livres sacrés, chant des psaumes, audition d'une homélie sur quelque texte. Toutefois, ce n'était pas seulement pour Jérusalem et la Syrie que ces exercices constituaient la liturgie chrétienne. S. Justin, qui vivait environ trente années l après la mort de S. Jean, nous donne, sur l'Église romaine, des détails en parfaite concordance avec les prescriptions de la « Doctrine des Apôtres ».
Il pose d'abord que pour faire partie de l'Église, on doit recevoir le baptême, adhérer à la foi chrétienne et promettre d'observer ses lois morales2. Le baptême, dit-il, est la vraie circoncision, celle de l'esprit3. En nous appliquant les mérites de la mort du Christ, il remet nos péchés : c'est une renaissance qui fait passer l'âme, des ténèbres et des souillures
i S. Justin s'est converti entre 132 et 13G, il fut martyrisé sous Marc-Aurèle (Dialog., ch. i, § 217).
2 Apol.,l, 61, 93.
3 Dialog., ch. 43, § 201.
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du péché, à un état de sainteté et de lumière, « véritable illumination »*. Par le baptême, le nouveau converti entre dans la fraternité, prend part aux assemblées religieuses, aux exercices du culte, au plus excellent de tous, qui constitue proprement la différence entre les cérémonies de l'Église et celles de la Synagogue : l'Eucbaristie. Il voit le chef de la communauté recevoir le pain et le vin, rendre grâces au Père, au nom du Fils et du Saint-Esprit, hommage que le peuple ratiûe, en répondant « Amen », puis les diacres distribuent « les éléments bénis », et en portent aux absents. Nul n'a droit à cette sainte nourriture s'il n'est croyant et n'a reçu l'ablution de ses péchés dans le baptême, car ce n'est plus là du pain et du vin : « de même que Jésus-Christ sur la parole de Dieu, s'est incarné, a pris chair et sang pour notre salut, de même l'aliment consacré par la parole eucharistique que le Seigneur nous a apprise, et qui nourrit notre chair et notre sang, est la chair et le sang de Jésus incarné 2 ».
Il est impossible d'attester, en termes plus forts, l'unité de doctrine et de pratiques, entre Jérusalem l'Église Mère, et Rome la nouvelle métropole de la Foi3; unité qui va jusqu'à user du même langage,
1 <ï>u)7ifffAÔ;. Apol., i, 61, 74.
2 Apol., ibid.
3 On peut rapprocher avec fruit, sur le même sujet, la Lettre de Pline à Trajan (an 112) sur le culte chrétien en Asie; les
car, durant presque trois siècles, le grec sert d'organe aux deux liturgies'. En outre, quel témoignage plus exprès de la croyance au sacrifice eucharistique, dont nous venons d'apercevoir les linéaments essentiels, et qui ne tarde pas à se parfaire dans les cérémonies actuelles de la Messe, avec quelques additions qui n'en atteignent pas la substance2? En retour, l'importance attribuée par la « Doctrine des Apôtres » au rôle que jouaient les « prophètes » dans l'assemblée, nous permet de noter que ce rôle décroît à mesure que s'établit la hiérarchie épiscopale. On n'a pas oublié avec quelle sage réserve S. Paul s'efforçait de tempérer ces manifestations spontanées, qui échappaient à toute surveillance et pouvaient aisément engendrer le désordre3. Elles disparurent peu à peu; il n'en est plus question après S. Irénée. Comme ces
épitres de S. Ignace pour les usages d'Antioche; les apocryphes gnostiques, qui conservent de nombreuse-; traditions sur les rites, fêtes, etc.
1 Quand la liturgie romaine devient latine, elle conserve des termes grecs : « Kyrie eleison; agios ischyros, athanatos, Theos » (Office du Vendredi Saint). La plus ancienne épilaphc latine est de S. Corneille (an 252). La première Église parlant latin est celle d'Afrique, à qui nous devons une Bible en cette langue, cl probablement certaines parties de la Messe.
2 On ne saurait rien inférer de la « Doctrine des douze Apôtres » pour la question de « l'Agape », si vivement disculée aujourd'hui. Mf>'r Batiffol n'hésite pas a prétendre que cette coutume n'a jamais existé. Étude» d'histoire et de théologie, p. 279.
3 1 Corinth., xiv, 3, etc. Cf. i, Saint Paul, ses dernières années, ch. vin.