L'ÉGLISE APRÈS LA HORT DE SAINT JEAN
pables. Toujours par là les dogmes humains périssent.
Ce que ses maîtres avaient seulement toléré, il était réservé à Carpocrate ' et à son fils Épiphane de l'ériger en système. Tous deux semblent s'être proposé d'introduire quelque lueur dans la théogonie, et de l'harmoniser avec les fables grecques; mais ce qui reste surtout de leur enseignement, c'est d'avoir l'ait de l'iniquité un moyen de salut. La raison en est que pour parvenir à l'éternelle béatitude, c'est-à-dire pour se libérer de la tyrannie des puissances créatrices, il faut avoir parcouru tout le cycle des actions possibles, crimes compris. Qu'une si monstrueuse doctrine ait été ouvertement enseignée par un maître de renom, dans une ville comme Alexandrie qui se targuait de continuer, sinon de renouveler, les pures spéculations platoniciennes, et joignait à une ambition si haute celle d'offrir, dans ses « Thérapeutes », un exemplaire approchant des vertus cénobitiques, on peut s'étonnera bon droit de ce scandale; mais ce qui émeut davantage, c'est qu'elle ait eu une femme pour interprète, et dans Rome même. S. Irénée nous rapporte qu'à prêcher de telles infamies, Marcellina y obtint grand succès 2. Nul doute que la plupart des
1 S. Irénée, i, 25; n, 31-32. — Philosoph., vu, 20. — Terfullien, De anima, 23-35. — Clém. d'Alex., Strom., m, 2.
2 « Marcellina quae Romain, siib Aniceto venit, ctim esset hujus doctrinae, multos exterminavit. » S. Irénée, Adversus Hxr., i, 25-6. Cf. W Duchesne, p. 161.
calomnies, qui salirent le Christianisme en l'associant à des récits d'attentats secrets, et contribuèrent, par la diffamation, à justifier ses persécuteurs, ne vinssent de cette source impure.
Il serait injuste néanmoins déjuger toute la Gnose alexandrine uniquement d'après ces défaillances. Basilide, Yalentin, Carpocrate lui-même furent des esprits distingués et brillants. S'ils s'égarèrent trop souvent dans de folles utopies; s'ils se ravalèrent, par logique ou par faiblesse, aux pires avilissements, ils n'en témoignent pas moins, en plusieurs de leurs conceptions, une profondeur, une force qui surprend, à côté de telles chimères. L'Egypte, qui les enfanta, en garda tout ensemble l'empreinte et l'estime. Les Pères en devaient faire état dans leurs œuvres philosophiques : Clément d'Alexandrie parle d'eux avec grands égards; il cite un de leurs disciples, Héracléon \ comme ayant autorité. Lui et Origène en tirent tout ce qui leur parait compatible avec l'enseignement de l'Église chrétienne. Sous celte influence, la ville d'Alexandre devint l'un des foyers les plus brillants de la théologie.
Mais quelle que put être la renommée d'une cité provinciale, Rome n'en gardait pas moins sa pri-
1 Héracléon, disciple de Yalentin, vécut au »• siècle. 11 écrivit des commentaires sur S. Jean et S. Luc, recueillis par Origène. Cf. S. Irénée, Adv. Hxr., iv, 4. — Strom., iv, ch. iv, 26. — — Eusèbe, Uist, eccl., V, x, 1.