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nous que le commérage était modéré. Augustin n'était que maladroit : le public n'était que clairvoyant. Mais à lui bientôt , pauvre jeune homme ! de prendre garde aux deux ou trois intérêts si brusquement froissés par lui dès son point de départ!
Nous pourrions suivre nos héros sous les ombrages du Gué-du-Loir , et dans le manoir rustique que visitèrent Ronsard et Henri IV ; mais les événements. -nous pressent trop pour nous permettre d'analyser scrupuleusement tout ce qu'il y a d'intime dans le développement des passions. Nous nous en tiendrons, autant que possible , aux faits matériels.
Cette promenade et celles qui suivirent furent d'heureux épisodes où l'amour naissant d'Augustin s'entoura de cette poésie , s'imprégna de ce parfum des bois, de cette fraîcheur des près, de cette tristesse des eaux , qui donnent tant de charme au souvenir, tant d'amertume aux regrets : car on ne saurait plus retourner dans la
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clairière ou dans la prairie , ni suivre de l'œil le flot monotone et voyageur , sans que le cœur se fonde de chagrin à ressaisir l'image vivante du passé.
Vers la fin , Rousseau et Gédéon se dispensèrent , sous plusieurs prétextes , de faire partie des expéditions. On pense bien que la médisance y trouva son compte ; et des propos de toute forme et de toute nature circulèrent bientôt, sans qu'Augustin, aveuglé sérieusement, s'occupât d'autre chose que de courir au terme enivrant de ses rêves. Quant à Saint-Jean , il commença dès-lors à veiller sur son ami , et souvent il fronçait le sourcil , quand Augustin et madame Gédéon s'en allaient de front , devant lui, au pas de leurs chevaux, et soubliant dans de longues causeries. Puis il recueillait avidement les bruits peu rassurants^qui couraient déjà dans la partie inférieure de la population , et plusieurs fois le mot scandale avait frappé son oreille.
Rousseau et Gédéon se répandaient dans la
haute société. Ensemble et activement ils se faisaient présenter et inviter dans les châteaux, dans les nobles maisons. Ils voyaient les personnes recommandables par l'âge, la position , le caractère. Du vieux magistrat au riche propriétaire, de la comtesse à la marquise, ils allaient , se faisant graves , posés , honorables , comme ceux qu'ils visitaient : précédés dans le pays par la publicité de leur ancienne mais singulière aventure, ils étaient non -seulement reçus avec empressement, mais prévenus souvent et écoutés avec une sorte de respect.
— Messieurs, leur disait un vieux conseiller retiré, dont l'opinion vénérable faisait loi dans le pays , vous arrivez chez nous avec deux bonnes recommandations; la première, celle d'une action que votre modestie ne vous empêchera pas de vous rappeler, sans que je la cite; la seconde , de connaître notre bon abbéLemaître et ce cher petit M. Lenoir, notre jeune ami.
— Monsieur, répondait Rousseau, le plus
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hypocrite des deux , nous vous savons gré de la première, comme venant de votre seule bienveillance , et nous apprécions la seconde , sans lavoir prévue : car nous ne savions pas que notre ancien camarade Augustin eût ici une réputation appuyée sur d'aussi nobles suffrages.
— Il la mérite, messieurs, il la mérite... Mais comment ne Pavez-vous pas amené? Ah I je devine : son travail, n'est-il pas vrai? c'est un jeune homme exemplaire... ou la santé du bonhomme Lemaîlre?...
— Pardon! mille pardons! interrompait Gédéon, moins adroit que son confrère; Augustin passe son temps à chevaucher dans les environs, en compagnie de son fidèle Achate , le lieutenant Saint-Jean , et de ma femme qui fait connaissance avec vos paysages.
— Ah! monsieur est marié? c'est juste, c'est juste! reprenait le doyen avec une certaine sévérité, puis affectant une sorte de gronderie familière, comme les vieillards sen permettent
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souvent , — ce n'est pas bien ! ce n est pas bien ! On est badaud en province, on jasera • entre bonnêtes gens la confiance est une cbose admirable, mais, mais... et le vieillard acbevait sa pensée en hochant la tête.
Alors Rousseau rentrait en scène et feignant de blâmer son ami :
— Au fait , Gédéon , tu as tort : c'est une folie. Tu n'es pas sûr d'Augustin , comme tu pourrais l'être de moi : c'est un jeune homme romanesque : il ne faut pas tenter le diable... un ménage est si vite troublé 1 . . . on peut parler de tout cela devant monsieur le conseiller, c'est le patriarche de la province ; tu dois écouter ses dignes avis... il peut arriver que...
Ici Ihomme respectable fait un petit signe de la main , comme pour imposer poliment silence , et change de conversation :
— Messieurs , l'abbé Lemaître est venu , il y a cinq ou six ans , dans le pays , avec ce cher M. Augustin , et tous deux s'y sont fait appré-
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cier bien vite comme les types des plus aimables qualités. Modèle du bon prêtre, M. Lemaître a rendu de grands services à la religion. Les pauvres le bénissent : car une forte partie de son bien qui est assez considérable...
— Pardon de vous interrompre encore , dit Rousseau d'un ton excessivement humble ; mais , il y a quelques années , l'abbé Lemaître était absolument sans fortune ; Augustin n'a pu hériter que des dettes de son père... Il est vrai que le gouvernement protège, avec raison et sagesse , la religion et ses ministres; puis le travail d'Augustin... d'ailleurs il n'y aurait que plus de mérite dans les charités de notre vieil ami...
— Cependant , réplique le conseiller , d'un air évidemment contrarié , on dit qu'il a acheté la Valetterie , et c'est une terre de quelque valeur...
— Ah! c'est différent ! pardon! c'est qu'alors ses affaires se seront améliorées.
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0 serpents! infûmes traîtres!... De là ils se rendaient chez la baronne de Tracy, femme d'infiniment d'esprit, et dont chaque mot, dit sous l'éventail, se répétait de bouche en bouche depuis Je salon du pair de France jusqu'à l'étude de l'huissier. Ils la trouvent en compagnie de la comtesse de Storal , bonne langue, écho habituel de madame de Tracy.
— Eh bonjour, messieurs!... Comment!
tous seuls encore!... Ah monsieur! (ceci s'adresse à Gédéon) je vous garderai rancune! vous deviez nous amener madame Gédéon : c'est mal ! c'est très-mal !
— Mon Dieu , madame , interompt Rousseau , je plaiderai pour mon ami... vous devez croire qu'un mari galant n'est pas toujours le maître au logis. Madame Gédéon a ordonné ; monsieur a obéi.
— Et serez-vous aussi, monsieur, l'avocat de madame?
— Sans doute, reprend bien vite cet adorable
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Rousseau ; les caisses qu'on attend de Paris ne veulent pas arriver ; tous les malins on maudit à tour de rôle les marchandes de modes et les fourgons ; on ne voudrait pas, madame , vous donner , au premier coup dœil , mauvaise opinion des Parisiennes ; enfin ; pour apaiser la mauvaise humeur , pour passer le temps , et en attendant le moment de visiter la ville et ses habitants, on visite les environs.
— Fort bien, monsieur, et quelle escorte avez-vous donnée à votre cliente ?
Ici Rousseau laisse la parole à Gédéon , dont il lance à propos la gaucherie, comme un escadron de grosse cavalerie.
— Ma femme, répond ce dernier, a voulu faire ses excursions à cheval. Alors je l'ai fait accompagner par Saint-Jean , qui se tient trèsbien...
— C'est votre domestique?...
— Du tout; c'est mon ami d'enfance...
— Ah !... et tout seul/...
— Pas précisément... nous lui avons adjoint, pour la forme , notre ancien camarade , Augustin Lenoir, que vous connaissez...
— Comment, pour la forme!... reprend assez rondement madame de Tracy.
— 0 mon Dieu , oui! réplique Gédéon , enchanté d'avoir à proférer celte grosse impertinence , et allongeant ses jambes en voulant sourire d'un air de fatuité.
— Mais, monsieur, insiste madame de Tracy après s'être pincé les lèvres , prenez garde... à... à la valeur des mots !...
—Oh! j'y prends garde! madame la baronne. Je connais Augustin depuis le collège , et Rousseau piut l'attester au besoin; je certifie qu il ny a pas de danger !
— Gédéon!... interrompt Rousseau d'iui air de reproche.
Madame de Tracy rougit légèrement et reprend avec sang-froid :
— Cela prouve beaucoup en faveur de M. Lenoir.
Puis on passe à d'autres sujets, et quand les amis sont partis , les deux dames se regardent un instant , et vont s'égayer aux dépens de la nouvelle victime offerte à leur malice , lorsqu'on annonce une visite de femme. Après les premiers compliments , madame de Tracy ne manque pas de faire tomber la conversation sur Augustin. Entre femmes , les propos sont souvent plus libres qu'on ne croit. Aussitôt que le nom du jeune homme est prononcé :
— Ah ! ... à propos de ce pauvre M. Lenoir . . . on dit une bien grande méchanceté!...
— Bah ! quoi donc ?
— Vous ne savez pas?... Du reste, ce sont des personnes dignes de foi , qui l'affirment , des camarades d'enfance...
— Et que dit-on?
— Oh ! bien peu de chose !
— Mais quoi encore ?
— Presque rien !... on dit que non.
Le mot fut compris, et eut un succès fou. Madame de Storal n'avait pas manqué de le commenter. La retenue de mœurs du pauvre Augustin fut cruellement interprétée. Les on dit que non furent à la mode pendant plus d'un mois.
— - Tiens ! se disaient entre eux les jeunes gens, ce pauvre Lenoir !
— Quoi donc? demandait un arriéré.
— Eh ! mon cher ! on dit que non !
Il ny eut pas jusqu'aux jeunes personnes qui ne se missent de la partie , et un soir , que , dans une réunion , Augustin , penché sur le fauteuil de mademoiselle Corneille, sa première inclination, lui disait :
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— Eh bien ! mademoiselle, prépare-t-on beaucoup de toilettes? Il faut être sous les armes; nous allons avoir bien des soirées, bien des fêles! ..
— Mais vous vous trompez... on dit que non, répliqua la modeste vierge.
Et toutes ces demoiselles de cacher un sourire dans leurs bouquets de bal.
Mais Augustin était trop préoccupé de la pensée enivrante qui régnait toujours au fond de son cœur, et ces signes, avant-coureurs d'un orage prochain, étaient trop faibles encore pour qu'il y prêtât beaucoup d'attention. Augustin se livrait , corps et âme, à sa folle mais sincère passion, que tant de choses lui disaient être partagée. C'est que c'était la première fois. Jamais sentiment aussi violent, aussi étrange , aussi romanesque, ne l'avait saisi au cœur.
Toujours, quand il abordait madame Gédéon, il commençait par en avoir peur; et puis la
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force et la pensée lui revenaient, el puis I espoir, et il ne pouvait la quitter. Lorsqu'une soirée ou autre chose les réunissait , vous eussiez d'abord ditqu'ils ne se connaissaient pas , ou qu'ils étaient brouillés; et un instant après, vous étiez surpris de les voir rapprochés dans la plus intime et la plus gracieuse causerie, incapables de faire un sacrifice de cinq minutes à ce monde, pour lequel tout à l'heure ils avaient la force de se bouder.
Souvent il allait chez elle. Rarement elle était seule : mais quand il la trouvait sans témoins, il leur arrivait de rester des heures entières sur le même canapé , et quand Augustin se relirait , elle disait : Déjà I Parfois, il la surprenait dans ses tendresses pour sa fille , douce et mélancolique enfant. Et vraiment c'était une chose attendrissante et adorable que cette nature prise ainsi sur le fait, que cette passion maternelle d'une femme qui n'avait que sa fille à aimer. Klle la prenait au hasard , la baisant çà et là ,
comme une folle , partout où cela se trouvait , sur le cou , sur la tête , sur ses vêlements , qu'importe? ou bien elle la posait sur sa bergère, se plaçant à deux genoux devant elle, comme pour la prier ; et puis , s'accoudant au bras du fauteuil, et la tête sur sa main, elle se prenait à la regarder pensive : et puis cette tête de femme rêveuse et passionnée s'abaissait lentement sur ce cou tendre et blanc , à côté de cette petite figure d'enfant, déjà sérieuse à se laisser aimer, déjà préoccupée comme si c'eût été une personne. Alors elle restait absorbée ainsi dans l'immobilité d'un seul et long baiser. Elle était là, les yeux fermés, son âme dans l'avenir, sa vie dans son enfant
Quand elle s'apercevait qu'il était là , elle se levait, prenant la petite dans ses bras, et la lui apportait souriante , en lui disant : Voulez-vous embrasser ma fille? Lui, prenait la petite main de Tentant et la baisait lentement, tout en regardant la mère, comme pour lui dire : Il me
semble que c'est vous. Et madame Gédéon reprenait cette même petite main , et la baisait vivement à la même place. Et pendant ce temps, ses yeux parlaient , et Ton pouvait lire leur expression suppliante : Vois comme je suis coupable , mais épargne-moi la honte de le dire.
Un jour qu'il avait caressé la petite Maria plus qu'à l'ordinaire, celle-ci voulut absolument lui donner un témoignage de ses bonnes grâces, et, cherchant gravement autour delà chambre, elle finit par plonger sa main dans la corbeille de sa mère , élevée sur un guéridon , de l'air d'un pacha puisant dans son trésor pour faire l'aumône à un derviche. Puis elle la retira pleine d'une foule de bagatelles , qui retombaient Tune après l'autre , en vertu de ce proverbe : Qui trop embrasse mal étreinl.
Cependant il resta de cette profusion un collier de jais qui pendait avec son médaillon de I. «
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cristal, et qu'elle apporta victorieuse à Augustin, en lui disant :
— Pour toi !
Il lui dit : Merci et l'embrassa ; puis il
rendit le collier à la mère. Mais elle le suivait des yeux et tenait à sa générosité.
— Maman... maman... donnez! dit-elle. Et revenant à lui : — Pour toi! répéta sa voix sérieuse et déterminée.
Alors il examina ce collier, qui était simple , mais délicat et parfumé comme tout ce qui sort de la console d'une femme. Et puis il y avait dans le médaillon quelque chose qui ressemblait à une boucle de cheveux. 11 lui prit donc tout à coup une véritable envie de le garder , et il dit à madame Gédéon :
— Vous voyez bien qu'il faut en passer par là. Le voulez-vous aussi ?
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— Kn vérité, répondit-elle en riant, vous tenez à cette bagatelle?
— Plus que vous ne pensez.
— Mais vous riez sans doute î Cela vient d'une foire de village; c'est un bijou du Pont- Neuf , un clinquant sans la moindre valeur.
— Sans valeur l... Vous allez me forcer à vous faire un compliment.
— C'est-à-dire une chose qu'on ne pense pas, n'est-il pas vrai?/.. Par exemple, qu'il est sans prix puisqu'il vient de moi ?
— C'est parce que je le pense que je ne le dis pas Je vous en prie, laissez-le-moi!
— Mais c'est indigne de vous !
— Tenez, faisons un marché. Quand vous viendrez chez mon père , je vous donnerai à choisir dans tous mes tableaux. Mais laissez-lemoi !
— Enfant! dit-elle familièrement, avec sa tête penchée, et son sourire pensif,
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Puis elle baissa les yeux, et le marché fut conclu .
Ainsi se trahissait , par mille incidents , le penchant qui les entraînait l'un vers l'autre, en dépit des institutions et des principes qui les séparaient.
Tantôt c'était à l'église. Car ils aimaient tous deux cette douceur et ce calme des cérémonies religieuses , alors que l'encens répand sous les voûtes son odeur sacrée, et l'orgue ses accords sublimes, si bien que les objets, les sons et les parfums vous disent malgré vous : C'est ici le lieu le plus près du ciel , c'est ici qu'il faut prier. Là , souvent , à travers le chœur des fidèles , ils échangeaient des regards où se confondaient une ardeur profane et une pieuse émotion.
Tantôt c'était dans le monde. Quand il dansait avec elle, il s'oubliait à lui parler, à la regarder, à la toucher, dans cette chaleur enivrante de la
fête, dans cette foule, où Ton est pressé de femmes et bercé d'harmonie. Et puis aussi leurs mains ne savaient pas se quitter , et il leur arrivait de brouiller plus d'un quadrille. Les hommes riaient , les femmes ne disaient rien; les moins méchantes se pinçaient les lèvres, et celles qu'on laissait à leur place se vengeaient en observant mieux.
Une fois ainsi , c'était au bal. Quoique passionnée pour la danse, elle se reposait souvent; on ne savait pourquoi. Alors elle s'asseyait presqu'invisible dans les plis de quelque longue draperie. La lumière n'arrivait là que brisée dans des reflets rouges ou bleus , selon qu'elle traversait l'écarlate ou l'azur des rideaux. C'était une lumière moelleuse et dorée , un jour de mystère et de gaze, le jour qu'il doit faire dans un nuage, au coucher du soleil.
Elle était là. Lui était à côté, bien près, trop
près peut-être mais ces instruments faisaient
tant de bruit!... Le movcn de s'entendre au
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milieu de tout ce chaos de musique, de danse, de bourdonnements joyeux î... Il fallait bien se pencher l'un sur l'autre , s'écouter des yeux , autant que des oreilles , et s'exposer à la méisance pour échapper à la curiosité. Et n'aimez-vous pas comme moi cette causerie intime et resserrée, où les cœurs sont si près qu'ils se touchent , où les haleines se confondent, où les lèvres sont si rapprochées que les paroles ressemblent à des baisers , où les regards sont si profonds , si pénétrants , qu'ils semblent dire : /oici mon âme, voyons la tienne !
La conversation durait depuis longtemps, et cependant il leur semblait n'avoir rien dit encore, tant il faut de paroles à ceux dont le cœur n'en dit qu'une seule , mais dont la bouche ne prononce pas encore ce mot du cœur. Et ce mot , il était suspendu à leurs lèvres , et cette pensée unique, surabondante , elle se trahissait dans leur pose et dans leurs yeux, et plus ils parlaient , plus le sens de leurs discours se
conformait au secret de leur unie ; et si l'aveu fatal eût fini par échapper à tous deux , qui peut dire à quel point ils eussent respecté la foule qui les entourait , et maîtrisé leurs transports ? mais au moment où , seuls , au milieu de cette foule , n'entendant plus , ne voyant plus rien , ils allaient se perdre , deux voix viennent les éveiller de ce rêve :
— Madame Gédéon ne peut se dispenser de nous accorder cette contredanse, dit en sappuyant familièrement sur sa chaise , un grand et superbe jeune homme étalant son torquato , et balançant son binocle d'or.
— Allons, philosophe, il faut danser! dit un autre joyeux compère, en prenant Augustin par le bras.
Et quand ils eurent fait quelques pas ensemble :
— Ah ! ça, lui dit le même individu , est-ce que tu as perdu la tête?
— Pas encore.
— Alors , tu ne sais ce que tu fais ?
— Si je pouvais seulement savoir ce que tu veux dire?
— Ah ! tu veux savoir ?... Eh bien, regarde cette figure-là... là bas.
— Où donc?
— Je te dis là bas , près de la porte, comme Othello , lorsqu'il entre chez Desdémone... derrière cette dame de satin , à côté de la jeune personne qui a une passe-rose dans ses cheveux... y es-tu?
— Eh bien ! c'est le vainqueur des Madianites , dit Augustin en essayant de rire.
— Mauvais ! très-mauvais ! c'est Gédéon..... et il est là depuis une demi-heure , et il n'y avait ni dame , ni demoiselle , attendu qu'on dansait; et il voyait à découvert... le zèle avec
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lequel tu distrais sa femme pendant les contredanses.
— Que veux-tu dire?... Je t'assure que nous parlions de choses froides et positives.
— C'est bien mon opinion. Aussi j'ai dit à Jersan : Voilà Lenoir qui cause mathématiques avec madame Gédéon ; mais il faudrait rompre ses démonstrations , parce que d'abord ils pourraient faire des fautes de calcul , et qu'ensuite il y a là près de-la porte une solution qu'ils n'attendent pas , et qui serait contradictoire avec l'énoncé de la proposition... Nous t'avons donc rendu un service d'ami... Maintenant fais-moi le plaisir d'aller engager cette petite blonde qui te regarde de côté. Elle n'a pas de cavalier.
— Laisse - moi donc tranquille, avec ta blonde !
— C'est clair! tu pourrais dire comme le Misanthrope :