LE NUAGE GROSSIT
11 était huit heures du matin. Augustin dormait encore profondément, et cependant un gai soleil se jouait dans les rideaux ; les alouettes gazouillaient à perdre haleine, et tout annonçait une belle journée de printemps. Mais c'est que des réfleiions sérieuses et de longues pensées lavaient tenu éveillé bien avant dans la
16t> SAINT-JEAN
nuit; c'est quelles se continuaient dans ses rêves, quoique défigurées jusqu'au grotesque. Tout à coup il se sent tirer brusquement et se réveille à demi.
— Allons donc, empereur des paresseux!
Il fait grand jour! dit la voix de Saint-Jean.
Rousseau et Gédéon, en petite tenue, la cravache à la main , se tenaient derrière Saint- Jean.
— Ah! ah! c'est toi?... Déjà! répond Augustin , sans se donner la peine d'ouvrir les yeux.
— Tu es bien honnête !
— Mais c'est qu'il est indécent... d'éveiller les gens... au milieu de la nuit... dans le premier sommeil !
— Par exemple! Mais, malheureux! le soleil est déjà chaud !
— Mon ami!... je veux bien te croire sur
L| MATELOT. l£7
parole... Mais je suis lâché de te dire... que je nen crois rien !
— Allons! Il se rendort... Augustin!... Debout donc î
— Laisse-moi tranquille. . . Je tiens un rêve. . .
— Attends !
Et Saint-Jean releva lui-même Augustin sur son séant, tandis que Rousseau et Gédéon se retiraient dans l'embrasure de la fenêtre, en se souriant d'un air d'intelligence. Augustin retomba à demi couché sur l'oreiller, son foulard sur les yeux , et reprit :
— Tu m'ennuies joliment!... J'avais une illusion délicieuse... Je rêvais que j'épousais la femme du meunier... Mais voilà un inconvénient... il s'est trouvé... qu'elle était mariée... Qu'est-ce que je dis donc ?
— Quelle marmotte endiablée! s'écria Saint- Jean, sans rélléchir encore à la nature de cette confidence involontaire.
168 SA1JNT-JEAJN
— Ah oui ! continuait Augustin, dont les paroles s'embarrassaient de, plus en plus... C'est, ma foi, vrai!... tu me remets sur la voie... Le meunier paraissait vivement contrarié... Et il prétendait que c'était inconvenant!
— Je crois fichtre bien ! dit Saint-Jean ne pouvant s'empêcher de rire.
— Pourquoi ris-tu?... Cela est devenu tragique... J'étais dans mon droit... D'abord, situ ris , je dors !
Et l'effet suivit de près la menace.
— Nom d'un chien! s'écria le cuirassier. Puis, à part lui, Saint-Jean ajouta : Pourvu qu'il n'aille pas dire quelque bêtise au sujet de nos plans! Voilà deux particuliers qui se parlent bas... On dirait qu'ils attachent un sens à ce que l'autre a rêvé.
Alors , saisi d'une inspiration subite , Saint- Jean court au piano du professeur-artiste , et , de toute la force de son ignorance et de ses
LE MATLLO 1 . 1(W
doigts , il improvise le plus discordant sabbat dont on puisse punir en enfer les pécliés d'un musicien. Celaient des pétillements, des éclats perçants de petites notes, se roulant, senfuyant, épouvantables de fausseté, au travers d'un tonnerre de basses, hérissées de bémols sauvages et de dièzes déchirants.
Augustin bondit sur son lit. Cette lois il était bien éveillé, et aperçut les trois officiers réunis dans la chambre.
— Bonjour, messieurs! dit-il eu remplaçant une première grimace d'étonnement par un air de gaieté et de cordialité. Puis, s'adressant au musicien qui restait au piano, tout prêt à recommencer en cas de récidive : — Une belle idée que tu as eue là , toi ! Tu auras éveillé le père Lemaître.
— Fais-nous donc le plaisir de thabiller. 11 y a deux heures que l'abbé est levé. Pour le quart d'heure, il se promène dans le verger, au bord de l'eau, en compagnie d'une belle dame.
qui attend, comme nous, le grand lever de ton altesse.
— Comment cela?
— Nous avons pensé, mon cher Augustin, interrompit le capitaine Rousseau, que tu ne refuserais pas d'être notre guide dans les environs de ta ville , que Ton dit remplis de sites charmants et historiques. Madame Gédéon a eu l'idée d'organiser une cavalcade dont tu seras le chef, et de faire tous les matins une excursion dans le pays.
— Et les chevaux attendent! ditCharlemagne en poussant la porte.
■— C'est bon! répondit Gédéon, personnage peu communicatif , el qui gardait presque toujours une apparence sombre et maussade. Tu prendras la petite voiture de chasse, et tu nous suivras avec les provisions.
— Suffit! mon lieutenant.
Pendant ce temps, Augustin s'habillait rapidement. 11 n'y avait guère à reculer. Cependant il hasarda une objection :
— Messieurs, dit-il, tout cela est admirable; mais mes classes, à neuf heures du matin?
— Aujourd'hui, c'est dimanche, répliqua Saint-Jean. Nous avons encore les jeudis; les autres jours tu te lèveras plus tôt , chanoine! et les promenades seront plus courtes.
Augustin avait-terminé sa toilette, et, malgré ses résolutions , il ne pensa plus à éviter un rapprochement qu'il mit sur le compte de la lata lité , mais dont la pensée lui causait une joie involontaire.
— Allons ! dit-il en donnant le signal.
On trouva dans le verger M. Lemaitre et madame Gédéon, vêtue d'une amazone élégante. Rien n'est plus gai que ces sortes de parties , pour lesquelles on se réunit dès le matin , à l'heure où le soleil envoie de riantes couleurs au
flanc des vieux édifices, au profil des arbres, à la pente des collines ; alors que la fraîcheur est partout, dans l'air et dans la pensée; que tout est parfum, réveil, espérance, et que lïdéed'un plaisir vient s'ajouter à toutes ces causes de bonne humeur. Augustin fut accueilli par une joyeuse remontrance de l'abbé , et , pour toute réponse, l'embrassa vivement ; puis il se tourna vers madame Gédéon , qui prévint ses excuses , en lui disant la première :
— Monsieur, je vous gronderais bien, s'il ne fallait pas vous remercier; car vous êtes cause que j'ai fait connaissance avec monsieur l'abbé, qui, ajoula-t-elle en souriant, m'a dit beaucoup de mal de vous!
Le vieillard salua en remerciant d'un air demi-galant, demi-bonhomme. Augustin ne répondit pas; mais il recueillit avec une profonde émotion de bonheur ce même regard qu'il avait rencontré, à plusieurs reprises, la veille, pendant le deuxième acte de Lucrèce.
— Madame , dit-il enfin , si vous le trouvez bon , nous commencerons nos tournées par la Bonaventure-au-Gué. C'est à deux lieues ; il faut un peu de courage : mais la route est belle , et je vous promets une station qui vous dédommagera amplement des fatigues du voyage.
— Eh bien ! partons ! partons ! répondit vivement la jeune femme.
— Partons ! A cheval ! dit tout le monde.
Un arabe gris, aux allures fières et galantes, était préparé pour Augustin , qui se mit en tête de l'élégante caravane, et Ton fit ses adieux à l'abbé , debout dans sa douillette , sur le pas de la porte.
Pour aller prendre la route de la Bonaveuture, il fallait traverser la ville. Or, c'était un dimanche , et la matinée commençait à s'avancer. Les habitants circulaient déjà , parés et désœuvrés, ceux-ci se rendant aux offices, ceux-là faisant des préparatifs de départ pour les parties
de plaisir, d'autres causant en groupe au beau milieu des rues. Il y en avait, aux fenêtres ouvertes, qui respiraient le bon air du printemps et d'un jour d'oisiveté; il y en avait sur le seuil clés boutiques, sur les marches des cafés ; beaucoup revenaient déjà du champ de manœuvre , où le nouveau régiment avait été parader dès six heures du matin ; enfin , le passage de la brillante cavalcade devait faire événement, et ce fut ce qui arriva. A peine atteignait-elle les premiers tilleuls du Mail, que madame Letruc, marchande renforcée, commère s'il en fut, arrêtait les passants à la porte de son magasin.
— Eh ! bonjour donc , monsieur Larue ! vous allez promener votre caniche? Dieu! que celte bête-là est drôle ! et comme elle va à l'eau l J'ai vu trois polissons qui le faisaient nager l'autre jour ; ils l'ont éreinté, ma parole d'honneur I Avez-vous vu la cavalcade?... Hein? J'espère que M. Lenoir commence de bonne heure!
Qui est-ce qui est le mari? Savez-vous?
le matelot. iir,
— Ma foi, non ! Ce n'est pas moi, toujours! Je m'en prive!
— Pardi! monsieur Larue, vous avez mieux que ça ! Moi , je crois que c'est le petit gros , qui a l'air bon enfant, ou bien le grand blond , avec ses moustaches ; non, c'est plutôt le grand brun. A-t-il Pair sournois, celui-là! Si c'est le mari, y aura du grabuge un de ces jours!
— On dit justement que c'est celui-là, madame Letruc. C'est le lieutenant-trésorier, il s'appelle Gédéon.
— Pauv7 petit monsieur Lenoir! qu'il se tienne bien! c'est pas mam'zelle Corneille qui prendra son parti! En v'ià une qui doit bisquer ! On dit que c'est déjà au su de tout le monde, qu'hier soir, au spectacle, M. Lenoir a causé tout le temps avec sa dame du régiment , qui lui faisait des yeux ! . . .
— Bah ! est-ce que vous croyez que made moiselle Corneille?...
— Pardi 1 Mais d'où sortez-vous donc j monsieur Larue? Tous ces messieurs de la société le disent bien, que , cet hiver, au bal, M. Lenoir n'a fait qu'afficher mademoiselle Corneille. Après tout, ça n'était pas bête! soixante-treize mille francs en mariage , monsieur Larue 1 et beaucoup de linge... Tenez , la voilà justement qui vient là-bas : elle va à la messe avec sa bonne ; cachez-vous là derrière ma porte ? vous allez voir.
En effet , mademoiselle Corneille passe bientôt , le voile baissé , les yeux baissés :
— Bonjour, mam'zelle Corneille! j'espère que mes gants vous gantent bien ! Vous allez à la messe? Comment se porte votre maman? Avez-vous rencontré la cavalcade?
— Quelle cavalcade , madame?
— Ah! vous ne l'avez pas vue? C'est d'un effet charmant î Quatre messieurs à cheval, avec une dame... M. Lenoir en est.
— Ah l et qui encore ?
— Trois officiers! La dame est bien jolie. C'est la femme du grand brun , M. Gédéon , lieutenant-trésorier.
— Que voulez-vous? on peut bien s'amuser!
— N'est-ce pas? quand on est riche!
— Moi , si jetais riche, reprend fort doucement mademoiselle Corneille, je ne monterais pas à cheval , d'abord ! Ensuite je n'y monterais pas avec un pantalon de calicot bordé de dentelle à dix sous !
— Tiens 1 vous l'avez donc vue? Je croyais que vous m'aviez dit...
— Je n'ai rien dit, répond mademoiselle Corneille en rougissant beaucoup et en saluant fort sèchement madame Letruc , qui fait un signe d'intelligence au jeune homme caché dans sa boutique.
Et madame Letruc n'est pas la seule qui jase, et il n'en faut pas davantage pour occuper toute la partie commerçante, c'est-à-dire espionnante î. 12
et bavardante dune petite vilie. En province, il faut cacher ses plaisirs quand ils*sont élégants ; en province , on n'aime pas ceux qui affectent la forme extérieure, qui recherchent l'effet public de leurs jouissances ou de leur bien-être. C'est que, connaissant mieux chaque individu, la masse est plus à même de saisir le sentiment d'orgueil qui se trahit toujours dans ce genre de démonstration , et surtout d'apprécier les droits de chacun à l'étalage ou aux délassements. Lequel blâmer, de l'étranger, qui fait parade de l'indépendance et des mœurs de la grande ville, ou de l'indigène qui se formalise de cette critique en action, de cette satire agressive opposée sans provocation aux habitudes simples , aux principes tenaces dont il se fait une seconde nature? — Ni lun ni l'autre, en vérité, si l'abus de l'attaque et de la défense ne forçait à blâmer l'un et l'autre.
Pour cette fois cependant, Augustin ne méritait pas les rigueurs de l'opinion : aussi voyons-