CHAMBORD
Mais , lorsqu'après avoir touché la rive , Rousseau , Gédéon et sa femme eurent les premiers quitté le bateau, Saint-Jean n'attendit pas qu'Augustin mît pied à terre après eux , et donnant un violent coup d'aviron , il enleva le professeur de rhétorique.
Personne ne remarqua cet incident ou n'en
"2i6 SAINT-JEAN
devina l'intention , et l'esquif reprit la route de la Valetterie, ne portant plus, sur la rivière sombre et loin de l'île lumineuse , que les deux amis silencieux et agités.
Augustin n'avait pas même eu la pensée de demander à Saint -Jean l'explication de cette singulière atteinte portée à sa liberté individuelle , de cette fugue sans motif avoué, de cette violence enfin dont il était censé ignorer la cause. Saint-Jean semblait vouloir se dédommager de sa contrainte et du silence auquel le réduisait le silence de son ami , en ramant avec une vigueur et une activité peu communes, bien qu'on descendît le courant. Comme tous les gens impétueux et francs, une émotion contenue l'étouffait, et son agitation intérieure se soulageait par des actes physiques. Pourtant il en avait assez fait pour amener de la part d'Augustin au moins une question , et cette seule question eût entraîné peut-être une énergique explication ; mais, par un phénomène decon-
LE MATELOT. Ml
science assez ordinaire, Augustin ne se souvenait pas qu'il (levait au moins feindre l'ignorance.
Il y avait donc, dans sa réserve, de quoi étonner Saint-Jean : et sans doute qu'un soupçon frappa ce dernier, car, soit par cette raison, soit pour mettre un terme à cette scène de mutisme prolongé , il finit par dire à Augustin :
— C'est étonnant! comment diable vous trouviez-vous tous les quatre dans ce bateau?
C'était pour Augustin le moment d'un aveu magnanime, d'un abandon cordial ; mais il est assez naturel , quand on s'est caché pour faire une chose, d'hésiter pour la dire; aussi se bornat-il à répondre :
— Mon Dieu, c'est tout simple!... nous allions dans l'île... madame Gédéon avait accepté mon bras, et ces messieurs nous suivaient.
Puisque c'était tout simple, pourquoi donc avait-il trouvé tout simple aussi que Saint-Jean
248 SA1JNT-JËA1N
Temmenât comme un mari emmène sa femme , à minuit, le jour des noces?
Telle fut du moins la question que Saint-Jean se fit à lui-même , et de ce moment une barrière de méfiance, de froideur et de gêne s'éleva entre les deux amis.
Malgré tout il devenait urgent qu'Augustin
cessât de voir madame Gédéon. Par quel artifice
Saint-Jean , sans parler ouvertement à celui qui
semblait fuir ses conseils , le détournerait-il de
ces dangereuses relations? Une circonstance
fatale vint à son aide. Le lendemain même de
ce jour décisif, l'abbé Lemaître qui languissait
depuis quelque temps , tomba dans un état de
santé désespéré, et se coucha sur un lit de
douleur d'où il ne devait pas se relever. Dès le
premier instant , on comprit que le bon vieil
ami touchait au terme de sa longue et sainte
existence . et les deux jeunes gens, accablés de
tristesse , préoccupés d'un seul devoir , ne
quittèrent plus ni jour ni nuit le chevet du
malade. Cependant ils conservaient au tond de leur cœur la funeste réticence qui les tenait divisés sur un point délicat , et le solennel accident qu'ils prévoyaient avec trop de certitude entretenait une mauvaise pensée dans le cœur de chacun d'eux. Augustin , subjugué par l'égoïsme de la passion , ne frémissait pas d'entrevoir malgré lui dans l'agonie de son second père un autre malheur que la perte du digne homme , je veux dire un délai à la conclusion de ses espérances d'amour. Saint-Jean , plus entier à la violence de son chagrin, s'applaudissait néanmoins, avec une sombre ironie, de ce qui devenait un obstacle aux projets d'Augustin. Le regret de l'un n'était pas moins dénaturé que la satisfaction de l'autre.
Un jour on fit demander Saint-Jean pendant
qu'il était dans la chambre du malade. 11 sortit
et se trouva en présence de Charlemagne qui
l'aborda d'un air mystérieux et important , en
lui donnant une lettre :
m SAINT-JEAN
— C'est de la part de madame , dit à voix basse le domestique ordonnance.
— Une drôle de soubrette que tu fais ! observa Saint-Jean , en l'examinant fixement entre les deux yeux.
— A vrai dire , répliqua Charlemagne , en se redressant d'un air naturellement sot , je pourrais passer pour la soubrette : car Sophie et moi , nous ne faisons qu'un.
— Vous êtes fat , monsieur Charlemagne ! répondit le lieutenant avec froideur. Donnez.
Il prit le billet et lut ce qui suit, tout en continuant d'observer du coin de l'œil le messager immobile.
» Tout va mal. Pourquoi ne vous voit-on plus, » vous au moins? On m'accable de soinsetde pré- » venances ; on fait devant moi le plus grand éloge » de vous et de celui que vous savez. J'attends
LE MATELOT j ,l
» \os conseils au moins par écrit. Vous pouvez » vous lier à Cliarlemagne , il est à nous.
» Blanche de S. M. »
Saint-Jean ayant terminé cette lecture , dit brusquement au soldat :
— Tu es à nous ?
— Comme le cuir au cheval ! . . . Écoutez , lieutenant, j' vas vous dire : on a du cœur ou on n7en a pas ; pour lors je n'aime pas qu'un capitaine qui n'est pas mon maître, s additionne au lieutenant qui est mon maître , pour me donner des ordres , et me camper à l'hôtel des haricots , dont je viens d'en avaler vingtquatre heures de sa part , au capitaine Rousseau : et on peut dire, à propos de ça, que le domestique du pékin est moins vexé que celui du militaire , en ce que le pékin vous met dehors, au heu que l'officier vous met dedans.
252 SAUNT-JEAN
— C'est bon ! interrompit Saint-Jean , coupant court à l'éloquence du cuirassier. Attendsmoi là.
Et passant dans sa chambre , il écrivit rapidement quelques lignes :
« Madame,
» Nous sommes accablés de chagrin ; notre » père va mourir. J'espère que celui que je sais » trouvera dans cet affreux malheur assez de
» distraction pour vous oublier, jusqu'à ce que » vous soyez loin de nous. Rien ne m'arrêtera » pour en arriver là. Puisque vous dites qu'on » vous entoure de prévenances, c'est que le mo- » ment approche où l'on veut se servir de vous, » c'est qu'on soupçonne la vérité, qu'on nous » a épiés peut-être... c'est égal , ne faites sem- » blant de rien. Soyez sûre qu'à l'époque où » Von voudra faire le grand voyage , époque où » Ton ne craindra rien , et où Von aura besoin
» d'argent comptant , il y aura un déficit dans » la caisse du régiment. Ayez seulement une » clef de la chambre et du bureau où sont les » registres , afin de m'averlir à temps. Je ré- » ponds de tout.
» SaïiNT-Jfain. »
Le lieutenant revint vers le soldat, et lui confiant cette lettre :
— Écoute, lui dit-il, j'en crois l'assurance qu'on me donne dans le billet que tu m'as remis, et je suis convaincu que tu es des nôtres ; mais souviens toi bien d'une chose : S'il arrive malheur, n'importe comment, je te couperai la figure à coups de cravache ! Décampe.
Charlemagne avait écouté cet avertissement avec la raideur impassible et soumise du domestique militaire. Il prit la lettre et disparut. Saint-Jean qui Lavait profondément observé , se dit en revenant près du cher malade :
— 11 n'y a pas de danger* C'est un homme
sur.
Six semaines environ s'étaient écoulées depuis la scène du bateau. Augustin et Saint-Jean, tout entiers à la tâche pénible que leur imposait leur dévouement filial , ne s'étaient montrés nulle part, et n'avaient donné même aux devoirs de leur état que le temps strictement nécessaire. Tant de soins, d empressement , d'attention, de piété , avaient été récompensés. Contre toute espérance , la santé de M. Lemaître s'était soutenue et même améliorée. Chacun de ceux qui l'entouraient commençait à entrevoir une chance heureuse , inattendue. Lui seul souriait
avec tristesse et refusait de croire aux chimères d'avenir dont le berçaient ses deux enfants :
— Oui , leur disait-il , je vivrai encore longtemps , bien longtemps... mais pas ici...
Et pendant cela , pendant que Saint-Jean et Augustin oubliaient le monde , le monde ne les oubliait pas. D'une source a mère et cachée , se répandaient doucement . à petit bruit , des propos malveillants , d'étranges révélations , de mystérieuses calomnies, qui devenaient visibles au moment où Ton ne pouvait plus remonter à leur origine.
Et malgré tout, comme le branle était donné, le inonde de la petite ville continuait à courir de fête en fête. Toute la population était en joie, les grands , parce qu'ils s'amusaient directement, les petits, parce qu'il leur en revenait profit ou crédit. Les mères paraient leurs filles et n'étaient pas jalouses les unes des autres. Il y avait de l'espoir pour tout le monde. Les jeunes
%m SAINT-JEAN
filles s'éveillaient, se dégageaient , se faisaient belles , douces , confiantes. Les mœurs s'amollissaient et se désempesaient. Une chaleur égale et pénétrante circulait peu à peu dans tous les membres de la société. C'était comme le symptôme de quelque grand phénomène.
En effet, d'inventions en inventions, de projets en réalités, de bals en promenades, de repas en banquets , de plaisirs en folies , on en vint à organiser une partie colossale , une migration gigantesque, une journée monstre. On en parla longtemps, on discuta, on imagina , on souscrivit à dix lieues à la ronde , et de cette commune élaboration , sortit au grand complet , bien arrêté dans ses dimensions , vaste , éclatant et chevaleresque , le plan d'une fête à Chambord.
A cette époque, Chambord appartenait au duc de Bordeaux. On regretta beaucoup d'avoir laissé passer la Saint-Henri , et de ne pouvoir donner à la fête un prétexte et un sens. Mais tout bien calculé , on réfléchit qu'il valait
mieux ne pas amener certaines divergences d'opinion sur le terrain du plaisir , et que la réunion n'en serait que plus nombreuse et plus homogène. Néanmoins le colonel écrivit en cour à ce sujet , et ne manqua pas d'insinuer que , dans l'esprit de la majorité des convives , la pensée d'un hommage au jeune prince était sous-entendue ; que, dans l'ivresse du banquet, en présence des lieux et des souvenirs , cet hommage pouvait être proclamé au bruit des toasts et des airs de circonstance , et qu'enfin estait une excellente occasion de réunir toutes les imaginations de la classe influente dans un même élan de chevalerie , de résumer tous les enthousiasmes dans un même cri de Vive le roi! Par ce moyen , le colonel , dont le dévouement d'ailleurs était connu , et que Ton protégeait , obtint tout ce qu'il voulut. On serait à même de disposer avec pleine liberté de l'immense local de Chambord , et, en vertu d'une main-levée expresse du ministère, le régiment tout entier pour-
<m SAINT-JEAN
rait être déplacé pour concourir à l'appareil de la solennité.
On peut juger de l'ivresse générale, de l'attente et des préparatifs. Convives, serviteurs ou soldats , plus de quinze cents individus devaient être réunis au somptueux château. On parlait d'un banquet magnifique dans la salle des gardes, d'un orchestre imposant, de promenades à cheval dans les grands bois , d'un bal prodigieux, du spectacle d'un régiment de cuirassiers paradant au soleil , et bivouaquant la nuit aux lampions, sur la place d'armes du maréchal de Saxe , tandis que la foule applaudirait sur les hautes terrasses du palais mauresque. De Blois , de Beaugency, d'Amboise , accourraient de joyeux renforts : Tours , la ville anglaise installée dans le jardin de la France, fournirait ses hôtes d'outre-mer et ses succulents comestibles : Chenonceaux, peutêtre, enverrait ses nobles habitants, succès-
seurs de Diane de Poitiers, et le vieux seigneur de Valençay aurait peut-être là des ambassadeurs.
Quant à nos deux amis , ils s'inquiétaient peu de tous ces symptômes de gala , quoique chacun d'eux eût une pensée en dehors de cette chambre de malade où ils demeuraient assidûment. A tour de rôle, ils s'occupaient des soins pieux que réclamait l'état de leur vieil ami, ou lui faisaient de saintes lectures dans ses moments de repos. Saint-Jean, le cuirassier, avec sa rude figure et ses moustaches païennes , se prêtait à cette dernière tâche , non sans un plaisant embarras et sans une maladresse touchante.
Mais voilà que, la veille même du grand jour, et au moment où déjà plusieurs départs s'effectuaient, les uns voulant coucher à Blois , d'autres dans des villages voisins de la grande résidence , tous pensant à se rapprocher du centre de la fête, Charlemagne fît une seconde apparition à la Valetterie. Celte lois il alla droit
à la chambre de M. Lemaître, et comme ce fut Augustin qui vint lui ouvrir, et qu'il aperçut Saint-Jean dans la chambre, il crut pouvoir confier à Augustin le billet qu'il apportait pour Saint-Jean , et disparut. Augustin , ayant lu 1 adresse, se tourna vers son ami , et, d'un air calme, en s'efforcant toutefois de dissimuler un amer sourire , il lui dit :
— Tiens : c'est pour toi.
Saint-Jean prit le billet , et comme c'était un homme qui ne savait guère dissimuler ses impressions , en le lisant il laissa voir une agitation visible, qui n'échappa pas à Augustin. Voici quel était le contenu de cette lettre :
» Hâtez-vous. Ce que vous aviez prévu est » arrivé ! Tout me porte à croire que c'est de- » main , à l'occasion de cette fête , et dans le » désordre du retour, qu'on saisira le moment
» d'un départ et d'une sorte d'enlèvement. On » se garde bien de me rien confier encore , et » sans doute , on ne lèvera le masque i\ mon » égard, que sur la route d'Espagne. On est » plus perfide que jamais; on se plaint de ne » plus voir vous ni votre ami. Mais moi j'es- » père qu'on vous verra au moment du danger. » C'est demain... demain! 6 Saint-Jean, ne » m'abandonnez pas !
* Blanche de S. M. »
À peine Saint-Jean avait-il terminé cette lecture que, sadressanttour à tour à M. Lemaître et au médecin , qui était présent, il leur dit avec un grand trouble :
— Mon père, mon bon vieux père! comment vous trouvez-vous? monsieur, pensezvous que son état soit meilleur ?
— II y a un mieux sensible, répondit de suite le docteur.
— En effet, dit M. Lemaître, je me sens mieux disposé qu'à l'ordinaire...
— Alors, reprit Saint-Jean, il faut que je parte , que je vous quitte pour vingt-quatre heures !
— Et où vas-tu? demanda Augustin d'une voix tremblante.
— A Chambord ! répondit brusquement Saint- Jean, et en même temps il sortit. Deux minutes après , il n'était plus dans la maison.
L'étonnement seul se peignit sur la figure de l'abbé; mais Augustin éprouva un frisson et une secousse terrible. Saint-Jean allait à Chambord ! donc Saint-Jean était aimé, donc Saint-Jean le trahissait. L'amour et l'amitié, ses croyances les plus saintes , ses espérances les plus chères, lui manquaient tout d'un coup. Un sombre désespoir, une anxiété cruelle , le dévorèrent à la fois ; et ce fut dès-lors avec un regret coupable et une mauvaise grâce visible qu'il de-
LE MATELOT. «tô
meura , comme un prisonnier, dans la chambre de son père malade.
Mais, à la fin du jour, soit que l'incident du départ de Saint-Jean eût causé quelque impression à l'abbé , soit que l'instant de repos qu'il avait éprouvé fût le calme qui précède l'orage , une crise particulière se déclara , et dès ce premier symptôme , l'inquiétude du médecin devint plus visible qu'elle n'avait encore été. En quelques minutes l'état du malade fut tel que le docteur dit à Augustin :
— Allons , monsieur, préparez tout votre courage : voici l'instant de faire notre devoir tous deux... D'ici à vingt-quatre heures je ne quitterai pas M. Lemaître.
— Et après? demanda le pauvre Augustin avec terreur.
Le docteur leva les yeux au ciel , et sans ajouter un mot, il se remit à examiner le malade ; puis, après dix minutes d une profonde
et silencieuse observation , il dit d'une voix lente et triste :
— Qu'on se borne à prévenir tous ses besoins, et à exécuter toutes ses volontés.
Augustin, pâle, excédé de la fatigue des veilles, agité par toutes les fièvres de l'âme, abattu par le dernier coup qu'il venait de recevoir, passa toute cette nuit au chevet de ce juste expirant.
A cinq heures du matin , M. Lemaîlre, s'éveillant comme d'un assoupissement , se mit à dire d'une voix faible et chagrine :
— Et Saint-Jean?... mon fils Saint-Jean?... est-ce qu'il n'est pas là?...
— Mon père , dit Augustin en dévorant ses larmes, vous le savez, il est allé à Chambord...
— Est-ce qu'il ne va pas bientôt revenir?
— Hélas ! il est parti pour vingt -quatre heures...
— Vingt-quatre heures!... répéta le vieil-
lard... vingt-quatre heures! il Jaut pourtant que je le voie!... 11 faut que je lui parle...
Et, se levant presque sur son séant, il insista de toute la force que peut avoir un mourant.
— Il faut que je parle à Saint-Jean !... il le faut... Qu'on aille le chercher!
Augustin regarda le docteur sans parler. Celui-ci comprit la question que renfermait ce regard , et dit à Augustin :
— Pourvu que vous soyez de retour avec lui dans la soirée, allez... mais allez vile!
Le pauvre jeune homme serra dans ses deux mains les mains du docteur; puis, sans réparer presque le désordre de sa toilette , la poitrine suffoquée, la respiration haletante, il jeta un regard d'adieu vers son père , qui déjà était retombé dans la somnolence des derniers moments, enfonça son chapeau, et sortit, tandis que le médecin lui répétait à voix basse :
26t> SAINT-JEAN
— Dans la soirée... je vous attends!... vite, mon enfant!
Augustin courut aux écuries du quartier, et se fit donner ce même arabe gris , qu'il avait monté dans des jours plus heureux. L'ardent cheval reconnut son jeune cavalier en hennissant de plaisir. Augustin sauta en selle, et partit.
Le jour naissait à peine. Il avait plu toute la nuit, et le ciel était encore tendu de pesants nuages. Augustin traversa les rues silencieuses, où retentissait le pas pressé de son cheval , et gagna l'arcade de THôtel-de-Ville ; puis il sortit par le vieux pont. La rivière passait, emportant l'odeur fraîche de la nuit , et Ton n'entendait encore autre chose que le frémissement des peu pliers et le tictac d'un moulin. Bientôt il eut monté le faubourg, gravi la côte, en laissant à sa droite la route de Tours, et à cinq heures et demie, il galopait en pleine route de Blois. Il avait treize lieues à faire : car Blois est à huit
LL MATKLOT. :><;7
licues de Vendôme , et il y a encore cinq {fraudes lieues de cette ville à Chambord. Mais, à cheval, on va vite.
Par ce même chemin avait passé, la veille au soir, un nombreux cortège. Chevaux de selle, calèches et tilburys y avaient roulé joyeusement, sans oublier les voitures de louage et les carrioles de famille: tout cela se suivant, s'atteignant, se dépassant, au milieu des éclats dune joie folle , des claquements de fouet des postillons, et du bruit des grelots de la poste. Quant au régiment , lorsque tout le monde partit, il était déjà arrivé.
La veille au soir, c'était une route brillante et animée. Ce matin, c'était une route triste, déserte , humide de pluie , bordée d'arbres mélancoliques, traversée par une brise d'orage, à peine éclairée par un jour douteux qui paraissait ne vouloir pas se lever, une route abandonnée, avec un cavalier sombre et pressé, qui semblait courir après cette fêle de la veille.
Hélas ! malgré la fatale mission qu'il allait remplir, Augustin avait pourtant le courage de penser que peut-être il verrait madame Gédéon ! et savez-vous ce qu'il pensait encore ? il pensait , qu'à ce rendez-vous d'un rival , car Saint-Jean , c'était son rival maintenant , il pensait qu'à ce rendez-vous, il allait, lui Augustin , faire intervenir un funeste, un terrible obstacle , une muette vengeance , une cruelle punition ; et puis encore , mais ceci était plus affreux , et puis encore , il pensait que tout cela était peut-être une erreur de sa part , que Saint-Jean était fidèle, et qu'alors, rendu bardi d'ailleurs par cette fièvre que donne le désespoir, lui Augustin , pourrait écbanger un aveu d'amour, un aveu rapide, mais brûlant, mais énergique et sacré, avec la marquise Blanche de Stella-Maïor...
A l'heure même où Augustin commençait à courir sur la route deBlois , la plus grande partie de la société, qui avait couché dans cette ville.
et peuplé ? cette nuit-là , ses brillants hôtels, se mettait en route. A cette heure, et malgré 1 averse de la nuit , malgré les menaces du temps et l'incertitude du petit jour, les voitures roulaient sur le beau pont de pierre qui traverse la Loire, ou faisaient crier leurs roues dans le sable humide des chemins de la Sologne.
La calèche aux chevaux gris de souris était des premières. On sait quelle en était la forme. C'était un cabriolet sur quatre roues, dont 1 avant-train supportait un siège assez large pour deux personnes, taudis que la partie de derrière , réservée pour deux autres personnes , comme place d'honneur, était recouverte dune élégante capotte. Restait sur l'arrière-train un siège destiné au cocher, lorsque le maître conduisait. Ce jour-là Rousseau et Gédéon occupaient le siège de devant, le dernier tenant les guides; madame Gédéon était seule dans la partie couverte, et le cocher se croisait les bras sur le siège de derrière. Comme on venait de s'en-
gager dans les chemins étroits et sablonneux qui serpentent entre les vignes de cette immense plaine qu'on appelle la Sologne, Charlemagne, en petite tenue, rejoignit la voiture au galop de son cheval. 11 s'approcha d'abord du siège de devant, et remit à Rousseau, qui avait les mains libres, un billet adressé collectivement aux deux amis. Rousseau lut le premier. C'était court. Voici ce que contenait ce billet :
« Sur Tinvitation du lieutenantSaint-Jean, les » quatre officiers soussignés prient M. le capi- » taine-trésorier Rousseau , et M. le lieutenant- » trésorier Gédéon, de vouloir bien se trouver à » deux heures précises dans la pièce dite le Cabi- » net de François Ier, au château de Chambord. »
Suivaient les noms des quatre signataires, dont deux étaient officiers supérieurs, et deux autres d'un grade inférieur; mais tous, à différents degrés, les plus anciens du régiment.
Lfc MATKLOÏ. J71
Housseau passa la lettre à Gédéon , en fredonnant à demi-voix :
— Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!
Et en appuyant avec intention sur le dernier mot.
Quant à Gédéon , après avoir lu rapidement de son côté, il dit aussi entre ses dents :
— Imbécile! va-t'y faire mordre, toi-même!
— Si ce petit niais-de professeur avait pu être de la partie , ajouta Rousseau , ce serait tout à fait amusant !
Pendant ce temps, Charlemagne, reculant un peu, avait remis à madame Gédéon un livre élégamment relié, en lui disant ;
— C'est un livre que madame a oublié ce matin, dans sa chambre, à l'hôtel d'Angleterre, et qui a été trouvé par la fille de service.
Madame Gédéon prit le livre des mains de Cbarlemagne, sans faire (J' observation ; et, Fou-
vrant à la page 480, elle lut ces mots, tracés en marge , au crayon :
« Énergie et résolution ! II y a de quoi se ca- » cher dans le château de Chambord. C'est à » deux heures que les femmes espagnoles s7en- » ferment dans l'obscurité; les lieux les plus » secrets sont les meilleurs. Le lièvre se cache » jusqu'au soir; et, pendant ce temps-là, les » chasseurs sont chassés par les gardes. »
Le plan de Saint-Jean était bien tracé.
A sept heures, Augustin était au Breuil. C'était bien marcher : le Breuil est un relai de poste, à moitié roule de Vendôme à Blois. A huit heures et demie, il descendait dans les rues escarpées de Blois , et, avant dix heures, il atteignait la porte, toujours ouverte dans le mur de clôture , du parc immense de Chambord , parc dans lequel tiendraient ensemble celui de Ram bouilletet celui de Versailles.
De ce point il voyait déjà s'élever au loin les
milliers de tourelles et de cheminées qui surmontent les toils du palais. Augustin redoubla de vitesse, et bientôt, haletant, abîmé de fatigue, mais soutenu par la fièvre, il arrêta son cheval couvert d'écume, au milieu de la cohue d'équipages qui encombraient le Tourne-Bride.
11 descend. Une seule pensée le domine, un seul devoir est le sien : trouver Saint-Jean, lui dire deux mots, et repartir à franc étrier. Mais à peine a-t-il trouvé -un asile pour son cheval et fait quelques pas d'un air effaré, qu'une triple exclamation le force à tourner la tête , et il se voit entouré de trois personnes faciles à reconnaître. C'étaient Rousseau, Gédéon et sa femme !
— Ah! par exemple! c'est un coup du ciel ! Augustin ici !
— Parbleu! Gédéon, n'est-ce pas? nous le disions tout à l'heure... si Augustin était de la partie, ce serait tout à fait amusant !
— Mon Dieu! qifavez-vons donc? deman-
dait madame Gédéon , épouvantée à la fois de son apparition et de son état.
— Rien , reprenait celui-ci , sans voir ni entendre ; dites-moi seulement ouest Saint-Jean ?. . .
— Saint-Jean ! s'écria Rousseau avec la plus grande naïveté , est-ce qu'il est ici?
— Nous ne l'avons pas vu ! ajouta Gédéon ; est-ce qu'il devait venir ?
— Oh! non! il ne le devait pas! répondit le pauvre Augustin en jetant un regard sur madame Gédéon ; et cependant il y est , ou il va venir, et il faut que je le voie !
— Eh bien ! reste avec nous ! tu es bien sûr que s'il vient, il nous cherchera?...
— Oui... oui... c'est juste... Mais je ne puis...
— Allons, calme-toi donc, mon pauvre garçon! Es-tu fou? As-tu quelque chagrin? Que diable! tout le monde s'amuse aujourd'hui...
LE MATELOT. l>::>
— Est-ce que M. Lemaître n'est pas mieux portant? demanda madame Gédéon , touchée jusqu'aux larmes, et pénétrant la vérité.
— Oh! non, madame! Et c'est pour cela qu'il me faut Saint-Jean... Je viens le chercher...
— Le chercher? l'emmener? demanda-t-elle encore avec une inquiétude mal déguisée.
— Oui, madame! l'emmener de suite; on nous attend ce soir...
— Mais alors , reprit Rousseau , vous avez le temps. Dans une demi-heure on va se mettre à table : tout le monde se réunira et Saint-Jean deviendra visible. Ainsi , voyons ! c'est arrangé , tu restes avec nous , tu es notre guide dans le château , tu te places à table à côté de nous , tu déjeunes en deux temps et tu repars avec le matelot... D'abord madame Gédéon ne te quitte pas : vois dans ses yeux comme elle désire que tu restes. . .
27(i SAINT-JEAN
— Oh î oui , restez , dit madame Gédéon , d'un ton singulièrement suppliant... Vous pouvez bien prendre une heure de repos.
— Allons , ajouta Gédéon , donne le bras à ma femme , beau cavalier , et que ça finisse... Parbleu 1 le bonhomme Lemaître est encore vert; il en a encore pour longtemps à vivre, avant que tu sois son héritier... Allons, morbleu ! vive la joie ! et montre-nous le chemin.
Le cœur humain est faible , surtout en présence d'une vraie passion. Augustin, non pas vaincu mais entraîné , non pas persuadé mais séduit, resta, pour être, pendant une heure seulement, près de celle qu'il avait soupçonnée, et quïl aimait dans ce moment de délire avec plus d'ivresse que jamais. 0 Blanche î après une si longue absence, pendant une heure seulement, presser ton bras contre sa poitrine , te voir , te parler , te dire tout enfin , et puis partir... 0 Blanche! noyer sa pensée , pendant une heure , dans tes yeux noirs, humides , pleins
LE MATELOT. i>77
d'amour pour lui ! errer avec toi sous ces voûtes galantes, où s'entrelacent des chiffres d'amour,
où se dessinent des salamandres ! Une fois enfin-, car tu étais fidèle , épancher son cœur dans le tien, poser ta main sur son front brûlant, et puis te dire : je pars près de mon père mourant... J'ai pris du bonheur pour tout le poids de chagrin , pour toute la mesure de deuil qui m'attend !
Augustin se décida donc à rester , ne pensant pas qu'il pourrait s'oublier au-delà du temps prescrit , songeant d'ailleurs qu'il fallait rencontrer Saint-Jean , et puis aussi n'ayant pas des idées bien nettes ni bien suivies , dans le désordre où l'avaient mis lant de causes d'émotion , de fatigue et d'étourdissement. 11 offrit, tout tremblant , son bras à madame Gédéon, et, à travers la foule joyeuse des convives des spectateurs , des soldats , qui animaient et repeuplaient cette antique solitude, il ouvrit la marche vers le château.
Le château!... savez-yous qu'à se trouver seulement en face de cette merveille incommensurable , oubliée dans un désert par des architectes géans , il y a de quoi être pris d'un immense orgueil national? Savez-vous, qu à part toute considération politique, il y a dans cet aspect de quoi exalter l'imagination la plus pacifique ? à voir toute cette puissance et toute cette fierté chevaleresque qui se dressent devant vous , c'est avec respect et humilité que vous évoquez le passé , c'est avec chaleur et poésie que vous êtes contraint d'épancher le torrent de vos pensées , de votre admiration , de vos souvenirs.
Simple et même sévère dans sa partie inférieure , sans un ornement , sans un fleuron de pierre , massif d'abord , grandiose dans ses lignes , fort dans sa structure , le bâtiment s'élève et peu à peu s'égaie et se festonne , l'édifice monte toujours et se charge de luxe, le palais se termine et se couronne d'une richesse
LE M ATI. LOI. 370
mouïe , (Lune myriade de sculptures. Ou dirait de loin un jeu d'échecs colossal tout dressé au milieu des airs ; on dirait une idole égyptienne , assise quelque part avec ses jambes grossières, son corps brut, et sa tête soutenant une corniche précieuse. On dirait, si vous voulez , une fille rustique qui s'arrête au milieu des champs, avec des pieds nus, un vêtement modeste, et, sur sa tête, une corbeille de fleurs.
Marchez et voyez! les sensations se succèdent et s'écrasent l'une l'autre. Traversez le fossé sur ce pont moderne* Entrez : voici les salles des gardes; elles passent , immenses , parle travers de tout l'édifice, et se coupent, comme les deux bras d'une croix gigantesque , au pied du merveilleux escalier qui s'élève comme une tour dans le vide , entre ces quatre espaces. Ne vous arrêtez pas, et venez dans l'intérieur des cours. Et maintenant regardez !
C'est LAlhambra !
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En bas , voici les cours qui plongent sous les portiques , les portiques qui regardent les cours ; et partout des cordons d'arcades sombres qui se donnent la main ; comme les vomitoires d'un théâtre antique , et des lignes de cariatides allégoriques , semées à profusion entre les cintres, pour porter les corniches ; les armoiries et les trophées. C'est comme le coïysée d'un peuple roi , dont la race éteinte ne vient plus briser sa voix mâle dans les échos d airain. Et partout des galeries ouvertes , avec des balustres de dentelle , courant horizontales sur les façades , s'arrondissant aux tours , montant en spirales aux escaliers. Tout esta jour , tout est évidé , tout est transparent , dans cette Bastille de sultanes, où Ton pouvait, d'un bout à l'autre , s'envoyer un regard d'amour , un geste , un baiser , qui traversait les murs ; où 1 on peut voir aujourd'hui le vide sous les porches, où circulent en liberté , avec le souffle des hivers , la ruine et le néant.
Plus haut, et en parcourant l'intérieur,
voici les cheminées chargées de blasons , les salamandres aux voûtes , les devises dans les cartouches ; les balcons , les colonnades , les coupoles, et puis enfin le monstrueux degré, dont parle la grande Mademoiselle, et que décrit le père Du Cerceau , cet escalier double , central , isolé, qui monte en tournant jusqu'au dernieriaîte ; celtecolonne vertébrale d'un corps démembré ;
Double rampe, où l'histoire , Auprès de la victoire , En secret sut marcher ; Hélice dérisoire , Ou le siècle et sa gloire Montaient sans se toucher.
Mais c'est au soin met ; c'est sur les combles , qu'il l'ait beau voir le dernier effort de l'invention, de la prodigalité, de la magnificence. Cette couronne symbolique de créneaux et d'amour ; ce peuple de statues , cette foule en pierre ,
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qu'on prendrait pour un chœur de bacchantes, cette fête de sculptures , cette débauche , cette, orgie , cette éruption de chefs-d'œuvre.
Il y a des nichées de chérubins , des touffes de reliefs, des monceaux de guirlandes, d'écussons , de coquilles , jetés et comme pétris autour des fines aiguilles de tourelles , au flanc des féodales cheminées , aux jambes des campanilles , aux dômes des clochetons et des belvédères , à la crête pointue des lucarnes ; et, comme un prodige dans ce prodige , comme un excès dans cet excès, il y a, au milieu de tout cela , le donjon qui s élance en replis somptueux , avec un dernier escalier tout a jour ; le donjon tout écrasé de luxe , tout rayonnant d'allégories , portant jusqu'aux nues des croissants et des salamandres , et terminé par une fleur de lis d'or gigantesque.
A tout ce spectacle inouï , le premier besoin qu'on éprouve c est de repeupler par la pensée ce magique héritage d un siècle évanoui. Malgré
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boi . on rend a 1 édifice tous ses »i»uvenii> tout son service royal de plaisir et de guerre. Accoudé aux balustrades des terrasses, l'âme rêveuse, le regard fixe , la pensée rajeunie de quatre siècles, on aime à se représenter toute la fantasmagorie , qui passait et repassait dans ce décor féerique : on aime à rendre au colosse son existence brillante , visible par tous ses pores : ici les varlets, les ecuyers , les fringants équipages, les cimiers, et les hallebardes, dans les cours et dans les" salles d'honneur : plus loin les soyeuses comtesses , les bouffons , les princes, les barons et les ducs, dont le flot ruisselle et tourbillonne , des combles aux perrons; les seigneurs vêtus de velours et d hermine , avec leurs panaches blancs, se promenant dans les cloîtres; le bruit des voix bourdonnant dans lesvoùtes et résonnant avec le bruit des armes; les portes dorées qui s ouvrent à deux battants, et le murmure qui roule et se prolonge dans la multitude, quand les huissiers de service lui jettent ce mot puissant : le roi!...
La nuit , le soldat en vedette sur les hautes terrasses, rêvant à la clarté de la lune qui étincelle sur son bouclier, et croyant voir, parmi les nuages rapides que promène le vent des nuits, la meute infernale de Thibaut-le-Tricheur, ce damné comte de Blois , lancée sur une ombre aux abois , des plaines de Montfrault aux forêts de Bury.
Et l'ombre royale qui se glisse aux passages secrets , et le chevalier jaloux qui descend d'un pas lourd dans la vis de l'escalier , pour aller attendre sur un seuil inviolable et sacré la certitude... d'un collier de la Toison-d'Or.
Le matin , le son des cors et le signal des chasses dans tous les échos du manoir; les piqueurs qui tiennent les haquenées blanches , et les dames qui arrivent en devisant de galanterie avec les cavaliers.
Allons, mes gentilshommes! la vie est courte, il faut la traiter sans façon , comme vons faisiez de la mort, à Marignan et à Pavie! Allons! les
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meutes soul prèles ! Par les cornes du diable ! qu'on arpente les forêts ; que les genêts fougueux fassent voler le sable du parc sous leur joyeux galop ; puis qu'on se mette à table dans les grandes salles , que les pages debout versent l'amour aux convives avec les flammes de Tliydromel. Buvez, messieurs, buvez avec les dames de la cour! buvez à la fille de Saint- Vallier! buvez et prolongez l'orgie à la lueur des flambeaux... afin qu'un jour, envoyant sur le faîte du monument désert tous ces groupes immobiles, toute cette population de granit, toute celte nécropole, on puisse croire que Dieu vous a tous pétrifiés aux salles du festin , pour vous dresser de sa puissante main au milieu des airs , comme un souvenir et comme une leçon !
Mais revenons à nos personnages. Ces tableaux , ces souvenirs , ces pensées , auxquels nous venons de vous entraîner , ils en ont subi de leur côté le rapide effet. Et lorsque les fanfares du régiment annoncèrent le
moment de se réunir pour le banquet , Augustin, ravi dans un monde d'enchantements, Augustin, dont le cœur battait d'amour, d'orgueil et de poésie, sous la main de sa noble marquise , et au milieu de cet appareil royal , ne songeait plus qu'à prendre part, comme les autres , à cette fête somptueuse , à ce bonheur d'un jour.
J'ai dit d'un jour : pour lui , c'était d'une heure. Car le sentiment de son triste devoir n'était pas éteint au fond de son cœur ; mais Saint-Jean continuait à être introuvable, et puis ne fallait-il pas qu'Augustin, avant de partir, eût trouvé le moment d'un adieu à celle dont le regard et l'émotion lui disaient, ce jour-là, plus de choses que jamais. Un quart d'heure de têteà-tête, une explication, un aveu formel, n'étaientils pas devenus pour lui, et pour elle sans doute, la plus impérieuse des nécessités.
Et toute cette exaltation n'était encore que le prélude de ce qui allait arriver.
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Augustin et Blanche , toujours en compagnie de Rousseau et de Gédéon, qui ne les perdaient pas de vue, entrèrent dans la salle du banquet. On avait choisi pour dresser la table, remplacement du premier étage qui correspond aux salles des gardes du rez-de-chaussée. C'était immense , éblouissant. Trois des bras de la croix, dont le grand escalier formait le centre , étaient remplis par les tables surchargées de cristaux, d'argenterie et de fleurs : le quatrième était réservé pour le corps de musique militaire, renforcé d'un orchestre civil deux fois plus nombreux encore. Des guirlandes, des lustres , des drapeaux, des tentures blanches garnissaient les plafonds et les murs ; un grand nombre de soldats vêtus de leur cuirasse , le casque en tète , le sabre nu sur l'épaule , étaient dispersée au milieu de cet appareil guerrier.
Aussitôt que tout le monde fut réuni et eut pris place autour des tables , ce fut un éclatant spectacle que celui de toutes ces femmes eu