‹ Saint-Jean, le matelotChapitre 7 sur 18 · H6 SAINT- JE AN · texte numérisé non relu

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siennes; quoiqu'il ne distinguât pas complètement ses traits , il était frappé de l'ensemble harmonieuxetpiquantquils présentaient à cette distance. Mais pourquoi son cœur avait-il battu? pourquoi lui semblait-il que les yeux de cette femme étaient fixés sur lui? Quel était ce magnétisme? y avait-il quelque chose pour lui dans ces boucles brunes et tombantes, dans cette pose toute remplie d'aisance et de coquetterie? Avaitil déjà vu quelque part cette forme incertaine et poétique , ce visage embelli par une douce pâleur , ce front pur , ces yeux qui devaient être noirs, et auxquels l'inquièle direction des sourcils semblait donner une expression céleste et mélancolique?

— Je ne connais pas celle-ci , dit-il vaguement.

— Celle qui est après l'imbécile ?... mais, farceur , c'est madame Gédéon.

Augustin le savait bien.

— Et voilà, continua Saint-Jean, son aimable

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mari, accompagné de Houssenu. tout à côté de nous. On dirait, Dieu me pardonne! qu il se permet de te regarder de travers !

— Mais, du tout, il me dit bonsoir.

Et Augustin rendit un salut d'amitié au lieutenant-trésorier, qui se trouvait placé debout, dans la direction même de ses précédents regards.

— C est que tu n'as pas vu Rousseau-le-Crabe lui pousser le coude, reprit Saint-Jean d'un air un peu sombre. Attends-moi ici. Puisqu il fait déjà l'insolent, je vais tannoncer à sa femme... mais, ajouta l'ancien matelot, comme par réflexion : — pas de bêtises, Augustin !

— Sois donc tranquille!

Saint-Jean se leva en caressant sa moustache, et se mit à marcher à travers la foule, dérangeant à droite et à gauche ceux ou celles qui le gênaient, avec l'aplomb particulier du Parisien qui n'a pas de place marquée dans un parterre.

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En passant près de Gédéon, il lui secoua rudement la main, et lui dit tout haut :

— - Bonsoir, mon vieux! je vais causer avec ta femme !

— Tu es bien aimable ! répliqua l'autre , d'assez mauvaise grâce.

Rousseau fredonnait en leur tournant le dos, comme pour examiner les jolies spectatrices qui l'entouraient. Quand Saint-Jean fut parvenu près de madame Gédéon, et se fut cavalièrement installé sur une chaise voisine, le lieutenant-trésorier se tourna vers son hypocrite ami, et lui frappant sur lépaule :

—Dis donc, Rousseau, sais-tu que le matelot commence à me chauffer les oreilles?...

— Prends plutôt garde au poëte, répliqua l'autre entre ses dents, et en désignant d'un regard oblique Augustin, qui les considérait sans méfiance.

Dans ce moment, l'orchestre militaire, qui

faisait si bien danser les chevaux, attaqua les premières mesures d'un quadrille de Colinet, choisi pour remplacer l'ouverture de Lucrèce Borgia; mais comme ce drame, avant de finir par un De profanais, commence par un bal, la contredanse pouvait passer.

Pendant toute la durée du premier acte, Augustin avait évité d'apercevoir les signes que lui faisait Saint-Jean, pour l'avertir qu'il pouvait se présenter quand bon lui semblerait. Augustin avait réfléchi en honnête homme, et n'ayant pas dans ses forces la confiance qu'il inspirait à son ami, il hésitait à faire les premiers pas dans une circonstance, que ses pressentiments lui disaient être solennelle et chargée d'orageuses conséquences. Cependant, quand le rideau se baissa, il ne put s'empêcher de répondre aux prévenances de 1 un de ses bons amis, nomme Despréaux, professeur comme lui, qui, le prenant familièrement sous le bras, le fit lever de la place qu'il occupait, cl lui dit :

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— Est-il sauvage , ce soir ! Il faut que les dames renvoient chercher! Allons, mon cher, venez donc, causer avec nous.

Et Despréaux l'emmena, à travers les rangs de chaises, vers le groupe que formaient sa famille et ses connaissances. Or ce groupe se trouvait établi précisément derrière Saint-Jean et madame Gédéon, près de laquelle deux chaises étaient libres. Augustin, fort embarrassé de ce hasard, se voyait, en outre, forcé de passer devant celle qui lui inspirait déjà tant de crainte. Jl s'y décida donc, non pas sans une vive émotion, et avec l'intention bien arrêtée de n'échanger qu'une simple politesse en forme d'excuse avec cette dame, qu'après tout il ne connaissait pas. Mais comme il arrivait devant Saint-Jean, et que déjà il s'inclinait d'un air grave., ce dernier le prit par la main, et, l'arrêtant tout court, se chargea ex abrupto des frais de présentation.

— Voilà mon ami Augustin, dit-il à madame

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Gédéod; vous savez? te peut farceur, au chapeau ijiis. ..

Et comme Augustin, qui n'avait rien préparc, balbutiait à la hâte quelques formules insignifiantes :

— Allons donc 1 interrompit Saint-Jean, ne t'embarbouille pas dans des périphrases! madame Gédéon n'aime pas ça ; et puis elle te connaît depuis paler jusqu'à amen... n'est-ce pas, madame, que vous le connaissez?... Un bon diable, allez 1...

— Sans doute, reprit en souriant et avec une voix fort douce, madame Gédéon... M. Saint- Jean m'a conté toute son histoire, monsieur; celait me conter la vôtre, et jy ai vu trop de belles et honorables choses , pour ne pas vous dire sans périphrase que je fais votre connaissance avec plaisir, et que je vous regarde après lui comme un bon diable!

Ce mot fut hasardé avec une malice et une retenue, qui allèrent chacune à son adresse, la malice à Saint-Jean, la retenue à Augustin.

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— Cest bon! c'est bon! répliqua le premier en riant. Gare pour ceux qui n'aiment pas mes expressions ! J'ai sur le dos une cuirasse doublée d'un matelot... bon!

— Madame, dit à son tour Augustin, en regardant de côté le brave cuirassier, il me suffit à moi de vous deviner, pour reconnaître et vous dire sans détour, toujours après Saint-Jean, que vous êtes une bonne enfant!...

—Très-bien! fameux! s'écria Saint-Jean, avec une explosion de gaieté qui fut à peu près imitée par les deux interlocuteurs, voilà une connaissance joyeusement commencée !

Hélas!

Pendant ce temps, le bon Despréaux, qui marchait devant Augustin, s'était retourné en arrivant près des siens, et, le voyant en pleine conversation avec la belle étrangère, il avait souri en regardant sa femme et ses sœurs, qui baissèrent les yeux. Augustin causa encore deux

ou trois minutes et s'excusa bien vite pics «le madame Gédéoo, afin d'aborder la famille Despréaux; mais déjà, si quelqu'un eut été doué de grandes facultés acoustiques, il eut entendu dire, dans tous les groupes, et sans qu il y parût :

— Voilà M. Lenoir qui fait la cour à la belle fille de Ségovie!

Par un excès de discrétion, Augustin avait laissé une chaise vide entre lui et madame Gédéon, et tachait de suivre une conversation assez contrainte avec les Despréaux, lorsque le rideau se leva pour le second acte. Augustin eut alors le droit d'être seul avec lui-même. Quelle fut la nature des pensées qui l'entraînèrent doucement dans une invincible rêverie! Eh! mon Dieu! disons-le bien vite : hâtons-nous d'entrer en matière. Pourquoi n'être pas franc tout «le suite avec son lecteur? Oui, cequ il éprouvait, c'était cette émotion secrète, enivrante et mollement voluptueuse, qui saisit le cœur, l'en

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