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toure de visions célestes, l'assoupit dans sa langueur, Tinonde de joies mystérieuses, et l'entraîne tout beureux, tout endormi, comme les naïades de la fable entraînèrent le jeune ami d'Hercule. Cette femme qui, depuis la veille, occupait malgré lui tant de place dans son imagination, il venait de la voir, de l'entendre, de lui parler, de subir son regard, de respirer l'air qui l'entourait... oh! je ne saurais vous dire ! Peut-être, aux yeux de bien d'autres, n'était-elle ni jolie, ni remarquable; mais, pour Augustin, elle fut tout à coup une divinité, une magique puissance, une expression adorable de ses rêves d'enfant. Puis encore, il y avait pour lui, ou si l'on aime mieux, contre lui, cette séduction irrésistible, ce prestige secret d'une femme admirée de loin et vue de près, lorsque la réalité surpasse en charme le fantôme de la pensée. Non, tout cela est insuffisant! 11 y avait ici toute une destinée de passion. Point d'analyse ni de préparation! C'était de l'amour, de l'amour caché au plus profond de l'âme, avec ses fatalités, ses
fascinations, son attrait brûlant de chose défendue; celait la honte dans l'ivresse, la joie dans le mal , la rougeur du Iront et le feu du regard, la main qui tremble et le cœur qui bat, la tète qui brûle, le sourire qui se fixe, toute lâmequi nage dans les yeux, toute la puissance de l'esprit qui s abîme dans l'espérance d un seul mot. Qu'était-ce que Valenline? qif était-ce qu'une compagne blonde et légitime? Pitié! à lui cette femme brune! à lui un éclair de ces yeux, une étreinte d-e ces bras, un baiser de cette bouche, une étincelle des damnés avec cette épouse d'un autre' à lui!... et puis, s'il le fallait, se raser la tète et se faire trappiste, avec un remords de l'enfer et une joie du ciel, pour remplir toute une vie, et peupler toute une solitude!
Deux mots sur madame Gédéon. Sa figure était pâle, quoique animée : ses traits étaient peu réguliers, mais leur ensemble et même leurs détails étaient piquants et voluptueux ; son front
découvert et d'une forme irréprochable; ses grands yeux noirs respirant l'intelligence, l'amour et la bonté; son sourire caressant jusqu'à l'agacerie, ses sourcils longs et inquiets, et puis je ne sais quelle pose de tète harmonieuse et inclinée, comme d'une jeune fille qui permet un baiser; une taille souple et un peu de faiblesse dans le haut du corps ; tout cela lui faisait une physionomie pleine de désir et d'abandon ; tout disait que le plus léger transport devait la rendre ravissante. Seulement, au premier abord, vous eussiez trouvé, dans son calme résigné jusqu'à l'insouciance, je ne sais quoi d'inattentif et de dédaigneux ; mais son premier regard vous désarmait. Quelque chose l'occupait intérieurement, et le commun de la vie, le réveil des objets extérieurs lui faisaient une violence continuelle.
Placé comme il l'était, Augustin ne pouvait plus voir le visage de madame Gédéon. Le gracieux profil de la jeune femme était caché par la passe avancée de son chapeau : mais plusieurs
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lois déjà, et, des deux côtés, sans doute, par le plus pur des hasards, Augustin et madame Gédéon sétaient tournés ensemble I un vers l'autre, et avaient échangé un rapide regard. L'attention de tous deux, peut-être, mais à coup sûr celle du jeune homme, n'était guère à ce qui se passait sur la scène, lorsqu'un incident remarquable la força bien de s'y tourner. Le deuxième acte est, comme on sait, celui où Gennaro fait, à coups de poignard, un funeste calembour. 11 s agissait de détacher 1 initiale du mot Borgia, appliqué eu relief sur un décor de côté, qui figure, au moyen dune porte d'allée, l'entrée principale du palais des ducs de Ferrare. Déjà l'acteur élait monté sans encombre sur la borne angulaire ; il s'y tenait fort bien, et le plus difficile était fait. Restait seulement à déchausser le B artificiel scellé dans la planche au moyen de deux clous. Mais le malheur voulut que la lettre fatale eût été fixée par une main trop vigoureuse au fronton postiihe de l'édifice. L'aventurier décontenancé s'épui-
sait en coups de poignard, suait sang et eau, et demandait tout bas une paire de tenailles à son voisin Orsini. L'action se ralentissait, des chuchottements, des murmures, des rires étouffés commençaient à se faire entendre dans rassemblée, lorsqu'un personnage bien connu sortit tout à coup de la coulisse à droite : ce n'était ni Lucrèce, ni don Alphonse ; c'était Berry, gros garçon , cordonnier de son état et factotum de la petite ville ; Berry , qui avait l'entreprise des chaises de la promenade ; Berry, qui portait les circulaires de toute espèce, brocantait, plaçait des numéros de loterie, vendait de la marée . montrait à nager, et mouchait les chandelles du théâtre , quand on se servait du théâtre. Berry entra, en veste bleue, son tablier devant lui, sa casquette de loutre à la main, et dit à Gennaro :
— Prètez-moi donc voir un peu vot' couteau, vous! j'vas vous démancher ça !
A ce coup de théâtre , on peut juger de l'explosion d'allégresse qui éclata dans toute la salle.
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— Bravo, Berry! bravo! criait-on de lodfl tbti
Berry, sans s intimider, avait pris le poignard du lilsde Lucrèce, puis, le tirant par mui pourpoint, l'avait fait descendre, aux acclamations des spectateurs, et, montant sur la borne à son tour, en deux coups avait fait sauter le B dans l'orchestre , sur le nez respectable d'un vieux joueur de clarinette :
— Bravo! bravo , "Berry ! crièrent encore les jeunes jjens de la ville; et les officiers nouveaux venus , faisant rapidement connaissance avec le personnage, répétaient par imitation : Bravo, Berry! Et c'était un trépignement, une joie folle, tandis que les Vénitiens emplumés se regardaient sur le théâtre et ne savaient trop s il y avait de quoi rire pour eux.
Berry fut modeste dans son triomphe , il
rendit le poignard à (iennaro, remit sn casquette, et s'avança près de la rampe, les maii dans ses poches , en disant au public :
— C'était-i pas bien difficile?... deux méchants clous du Bon-Dieu que j'avais tapés avec la semelle de mon soulier?. . . Allons, mes vieux, finissez vot1 comédie!... Excusez pour vot' nez , père Foucault!...
Et Berry rentra dans sa coulisse, accompagné de trois salves d'applaudissements frénétiques.
Il y avait eu nécessairement tumulte et brouhaha pendant cette diversion au lugubre intérêt de la pièce. Saint-Jean était au comble du bonheur ; il s'agitait sur sa chaise , battait des mains et faisait plus de bruit que tout le monde. Pendant ce temps, par un mouvement bien naturel et qui devait être peu remarqué , Augustin et madame Gédéon s'étaient tout à fait tournés l'un vers l'autre : le rire est expansif; il est permis en riant de donner bien de l'abandon au regard; mais, delà préoccupation générale , qui laissa le jeune professeur et la jeune femme se communiquer leur gaieté, il résulta que cet épanchement mutuel, quel qu'il fût, se pro-
longea davantage, et, malgré eux, changea de nature : je veux dire que leurs yeux, après avoir échangé une impression plaisante, ne se détournèrent pas pour se cacher une émotion sérieuse qui revenait les dominer, et que, tandis que la foule riait autour deux, ils finirent par ne plus rire ni l'un ni l'autre. Sans trop savoir pourquoi, mais poussé par une force invincihle et favorisé par l'inattention de ses voisins , Augustin se leva à demi, et allait passer sur la chaise qui le séparait de madame Gédéoil, lorsqu'il sentit cette chaise dérangée par une autre main, et, tournant la têle, il vitGedéon, debout avec sa taille d'athlète , qui lui dit sèchement , en s'emparaut de cette place :
— Pardon , je n'ai que deux mots à dire à ma femme.
Cette circonstance, légère en apparence, terrifia Augustin , qui se rassit fort embarrassa. 11 n'avait pas vu que le lieutenant l'observait depuis le commencement de l'acte, et qu'à la
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faveur du désordre, il s'était glissé derrière lui, au moment, où, sans but comme sans réflexion, il se rapprochait de sa belle voisine.
Ainsi déjà , malgré ses craintes , ses précautions , et son indolence naturelle , qui était encore dans ce cas une garantie de salut , Augustin s'était vu , dans l'intervalle dune demiheure, rapproché de celle qu'il redoutait , épris violemment, trahi par ses regards et en contact avec le mari. Il frémit en voyant le chemin qu'il venait de faire, et résolut d'ensevelir son secret dans son cœur, et, s'il se pouvait , d'oublier les impressions de cette funeste soirée.
Il se leva donc , à la fin de l'acte , et alla reprendre sa première place. Ce fut une maladresse, car au même instant on se dit partout à l'oreille :
— 11 a eu peur du mari !
Saint-Jean, étonné, eut beau lui faire signe de revenir et hausser les épaules : Augustin n'y fit attention que pour lui donner à entendre ,
par un geste assez maussade, une réponse de ee genre :
— Tu m'ennuies! j'aime mieux être tranquille.
Gédéon ne quitta plus sa femme ; mais le voisinage de Saint-Jean lempècha d'exprimer le fond de sa pensée : ce lut elle qui , obsédée sans doule de cette assiduité conjugale, se leva dans le courant du troisième acte, et témoigna le désir de se retirer-. Tous deux sortirent de la salle , au moment où la fille des papes disait au duc, son époux :
— Que c'est donc bon de s'aimer comme nous nous aimons !