LIVRE III
La lecture de ces deux pièces dut produire sur les Pères réunis à Rome l'effet de la foudre. Le concile n'avait plus de raison d'être : la mission que s'étaient attribuée si orgueilleusement les Occidentaux se trouvait terminée avant d'avoir commencé; les questions à juger étaient tranchées à l'avance, les droits contestés reconnus; enfin les hommes dénoncés comme indignes passaient au contraire à l'état de saints et vénérables personnages, couverts par les suffrages de tout l'Orient. Les Occidentaux étaient joués, et de plus ils avaient irrité l'empereur Théodose en censurant l'élection de Nectaire, sa créature : le très-religieux auguste, personnellement blessé, avait jeté son épée impériale dans la balance du côté de l'Orient. Descendu de ses hautaines prétentions, et d'assemblée œcuménique devenu simple assemblée de prélats latins , sans compétence hors du domaine occidental, le concile se tut et passa outre. Pourtant il n'abandonna point Paulin , qui était venu humblement se soumettre à la juridiction romaine ; un décret synodique le confirma dans la possession du siège d'Antioche et excommunia Flavien : c'était le moins qu'on pût faire ^
Débusqués des questions de discipUne, les Pères du concile se rejetèrent avec ardeur sur celles qui concer-
1. Sozom., VII, 11. — Voir également, au sujet de l'antagonisme des Églises d'Orient et d'Occident et du rôle joué par les évoques de Rome dans ces luttes religieuses, les volumes des Récits de l'Histoire romai)ie au v« siècle, intitulés Saisit Jean Chrysostome et VImpéralrice Eudoxie; — ISestorius et Eutychès,
naient le dogme : l'hérésie d'ApoUinaris s'offrit alors à leur discussion. Exclus en 375 de la communion romaine par le pape Damase \ les disciples du diocèse de Laodicée avaient appelé d'une telle sentence au concile; ils venaient s'y justifier par la bouche de quelques-uns de leurs théologiens les plus en renom. C'étaient des hommes subtils, exercés aux ruses de la parole , familiers avec les textes de l'Écriture, et habiles à les plier aux besoins de la controverse. Ils espéraient avoir bon marché des Occidentaux, dont la science et le talent de dialectique était de médiocre estime en Orient; mais ils avaient compté sans Jérôme, et surtout sans révoque Épiphane; celui-ci, en effet, avait fait le voyage de Salamine à Rome tout autant pour les combattre que pour défendre Paulin, son ami. Ce personnage devant occuper dans la suite de nos récits une place importante, nous nous arrêterons un moment ici pour dire ce qu'il était, et comment il avait acquis une autorité prépondérante dans l'exégèse des dogmes chrétiens.
Sorti d'une famille de Juifs convertis, assez riche en patrimoine, Épiphane était né dans la province romaine de Palestine, au village de Besandouc, non loin d'Hébron, l'antique domicile des patriarches ^ L'aiguillon de la vie solitaire s'était fait sentir à lui dès l'enfance, et il s'y était précipité avec la ferveur innée d'un essénien. Hilarion dans les montagnes de Judée, Pambon dans les plaines salées de Nitrie, furent ses premiers maîtres; il courut avec une sainte curiosité tous les déserts de l'Orient ^; puis, rentré dans son pays, il vendit son patri-