LIVRE IV
compensation un second mariage peuf apporter à tant de maux ? »
L'effet produit par la réponse à Helvidius et par la lettre à Marcella sur la conversion de Blésille était encore dans toute sa force, quand Jérôme fit paraître le plus célèbre comme le plus agressif de ses ouvrages polémiques, la fameuse épître à Eustochium sur la garde de la virginité. C'était un traité destiné à confirmer cette pieuse fille dans le choix qu'elle avait fait du célibat religieux, en lui présentant sous des couleurs saisissantes les dangers et les vices du siècle; c'était surtout un cadre où Jérôme voulait peindre d'après nature les adversaires de sa personne, de ses idées et les ennemis de cette Église domestique que la haine essayait déjà de confondre avec lui. Tous ont leur place dans cette galerie : faux prêtres, faux moines, fausses vierges, fausses dévotes, hypocrites du monde, hypocrites du clergé, et leurs portraits sont tracés avec une vérité, une verve et souvent un comique merveilleux. On pourrait à l'aide de ces tableaux reconsti tuer toute la haute société romaine au iv^ siècle, principalement dans les rangs chrétiens. Ce fut un grand acte de courage, mais aussi d'imprudence. Dans son langage plein d'allusions bibliques, Jérôme annonçait déjà (( que la chaudière mystérieuse vue par Jérémie du côté de l'aquilon (chaudière des persécutions du monde contre les saints) commençait à chauffer contre lui^ » 11 ne se trompait pas; la lettre à Eustochium fit bouillir cette chaudière à gros bouillons et plus qu'il n'aurait voulu peut-être.
i. Ecce oUa illa, quse in Hieremia, post baculuin ceruitur, a facie Aquilonis cœpit ardere. Hieron., Prœf. Didijm. de Spirita sancto.
(( Chère Eustocliium, lui dit-il, ma fille, ma dame, ma compagne, ma sœur; ma fille par ton âge, ma dame par ton mérite, ma compagne par notre commune profession de servir Dieu, ma sœur par les liens de la charité i...
(( Fuis ces vierges qui sous l'enseigne de leur sainte profession attirent à leur suite, par des regards dérohés, un essaim de jeunes gens : elles méritent d'entendre à leurs oreilles ces paroles du prophète : u Vous avez le (( front d'une femme débauchée, et vous ne savez pas ce « que c'est que rougir. » N'avoir sur ses habits que quelque petit filet de pourpre, se coiffer négligemment afin de laisser pendre ses cheveux, porter des chaussures communes, des manches courtes et serrées, une écharpe couleur d'hyacinthe qui voltige sur les épaules au gré du vent, afî'ecter la nonchalance et la mollesse dans sa démarche, voilà en quoi consiste toute leur virginité. Qu'elles aient leurs admirateurs et s'attirent tant qu'il leur plaira les louanges de certaines gens, afin que sous le nom de vierges elles mettent à plus haut prix leur innocence! Nous ne cherchons pas l'estime de tout ce monde, et nous nous consolons de ne pas l'avoir.
« 11 y a aussi des vierges qui en ont pris le costume et l'état par répugnance prétendue pour la servitude du mariage : elles ont tort; « mieux vaut se marier que (( brûler, » l'apôtre l'a dit. Ces vierges et les veuves qui leur ressemblent circulent, oisives et curieuses, dans les maisons des matrones. Sans pudeur au front, sans retenue aux lèvres, elles laissent loin derrière elles les
1. Mi Eustochium, filia, domina, conserva, germana, aliiid enini œtatis, aliud meriti, aliud religionis, hoc caritatis nomen est. Hieron., Ep. 18.