LIVRE IV
nation pieuse. L'habit chez elles est changé, non la vanité et le luxe. A les voir étendues dans une riche litière, escortées d'eunuques et de valets, le teint rosé, la joue lisse et rebondie, on ne soupçonnerait pas qu elles ont perdu, on dirait qu'elles cherchent un mari\ Leurs maisons regorgent de flatteurs, leur table est un gala perpétuel. Les clercs eux-mêmes, qui devraient les instruire et leur imposer par la dignité du caractère, sont les premiers à leur faire la cour; ils les baisent au visage, et quand ils étendent la main vers elles, ce n'est pas pour leur donner la bénédiction, mais pour recevoir le salaire de leur honteuse complaisance-. Fières de voir des prêtres s'abaisser ainsi devant elles, ces femmes se gonflent d'orgueil, et parce que la liberté du veuvage leur convient mieux que l'obéissance sous un mari, on les appelle chastes et nonnes; puis après des dîners, qui ne leur laissent pas toujours leur raison, elles s'imaginent voir apparaître en songe les apôtres ^
« Évite, chère Eustochium, l'orgueil de l'humilité. Ayant renoncé à plaire en vêtements dorés, ne cherche pas à le faire en haillons; n'imite pas certaines femmes qui, dans l'assemblée des frères et des sœurs, choisissent
i. Prsecedit caveas basternarum ordo semivirorum : et rubentibus buccis, cutis farta distenditur, ut eas putes maritos non amisisse, sed quserere. Hieron., Ep. 18.
2. Clerici ipsi quos in magisterio esse oportuerat doctrinaî pariter et timoris, osculantur capita matronarum et extenta manu, ut benedicere eos putes velle, si nescias, pretia accipiunt salutandi. Hieron., tbid.
3. « Castiie vocantur et nonnse : post cœnam dubiam, Apostolos somniant. » Hieron., Ep. 18. Le mot nonna, qui signifie mère, était dès lors employé comme terme de respect pour les femmes; il était le corrélatif de papa, titre donné aux prêtres d'un rang supérieur et qui est devenu en Occident le titre exclusif de l'cvèque de Rome.
avec affectation Tescabeau le plus bas comme le plus convenable à leur indignité. Ne parle pas d'un ton de voix faible et languissant pour donner à entendre que les jeûnes font exténuée, et ne t'appuie pas sur les épaules de tes voisines, comme si tu allais défaillir. Oui, j'en connais bon nombre qui se composent un visage pour faire croire aux hommes qu'elles jeûnent. Aperçoivent- elles quelqu'un, elles gémissent, elles baissent la vue, elles se cachent la face, découvrant à peine un œil pour se conduire. Une robe d'un brun sale, une ceinture de cuir, des mains et des pieds malpropres, voilà leur affiche-, mais l'estomac, qu'on ne voit pas, est gorgé de viande'. A ces femmes hypocrites nous chanterons avec le prophète : a Dieu dispersera les ossements de ceux qui mettent leur profit dans le mensonge. » 11 y en a au contraire qui renient leur sexe, et rougissant de ce qu'elles sont nées femmes, s'habillent comme des hommes, se coupent les cheveux comme des hommes, et, marchant effrontément, étalent à tout venant leurs faces d'eunuques-. D'autres enfin se revêtent, en petites filles, d'étoffes de poil de chèvre et de grossiers cucuUes : innocentes personnes qui, désirant peut-être revenir à l'enfance, ne font que rivaliser de grâce avec les hiboux et les chouettes ^ »
A ces divers portraits de femmes attachées aux églises comme diaconesses, veuves ou vierges, Jérôme en ajoute
1. Vestis puUa, cingulum sacceum, et sordidis manibus pedibusque... venter solus, quia videri non potest, œstuat cibo. Hieron., Ep. 18.
2. Aliae, virili babitu, veste mutata, erubescunt esse feminae quod natse sunt, crinem amputant, et impudenter erigunt faciès eunucbinas. Hieron., ibid.
3. Sunt quse ciliciis vestiuntur, et cucuUis fabrefactis ; ut ad infantiam redeant, imitantur noctuas et bubones. Hieron., ibid.