‹ Saint JéromeChapitre 147 sur 387 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Les cris de triomphe sur la gaérisoii de Blésille étaient prématurés : Blésille n'était point guérie, et l'effort suprême qui avait suspendu pour quelque temps le cours de la maladie acheva d'épuiser ses forces. Quatre mois après, on la vit retomher dans sa première langueur, et la fièvre la saisit de nouveau. Sa marche redevint chancelante : sa tête affaissée, déjà couverte de la pâleur de la mort, avait peine à se soulever, et ses mains cherchaient encore l'Évangile ou quelque livre des prophètes, quand déjà ses yeux ne pouvaient plus lire. Elle rentra dans son lit pour n'en plus sortir; l'arrêt cette fois était irrévocable. Blésille vit apparaître la mort sans regret ni frayeur; son éclair de foi extatique avait illuminé pour elle les sombres abords du tombeau. Près de rendre l'àme, elle dit à ses proches rangés en cercle autour de son lit : u Priez le Seigneur Jésus qu'il me pardonne, parce que je n'ai pu accomplir ce que j'avais résolue ))

Quand on hii eut fermé les yeux, ses parents s'emparèrent de son corps qu'ils firent ensevelir, comme il convenait à une personne de sa qualité, et un voile broché d'or fut étendu sur son cercueil : contraste frappant entre ces funèbres splendeurs et l'humilité à laquelle Blésille avait voulu consacrer sa vie. On lui

1. « Orate Dominum Jesum, ut mihi ignoscat, quia implere non potui quod volebam. » Hieron., Ep. 22.

célébra des obsèques magnifiques, où toute la ville de Rome se porta, par intérêt pour un sort si malheureux, non moins que par curiosité. Ce qu'il y avait de plus illustre dans le patriciat précédait le cercueil; une foule immense Fescortait ou l'attendait au passage. Un incident douloureux vint interrompre tout à coup f ordre de la cérémonie. Paula, qui, d'après fusage romain, accompagnait les restes de sa fille vers le monument de ses ancêtres, donnait les signes d'un véritable égarement. Tantôt elle poussait des cris plaintifs, tantôt elle s'arrêtait étouffée par les sanglots et hors d'état de se soutenir; elle s'évanouit enfin, et on fut obligé de la remporter chez elle comme morte. Cette vue émut profondément le peuple qui commençait à s'agiter. « Voyezvous cette mère? disaient les uns : elle se lamente de ce que sa fille, qu'on a tuée à force de jeûnes, ne lui a pas donné de petits-fils par un second mariage. Ne chasserat-on pas de la ville la race exécrable des moines ? Ne les lapidera-t-on pas? Ne les jettera-t-on pas dans le Tibre ^? » — « Ils ont séduit cette matrone misérable, disaient les autres; ils l'ont forcée à se faire moinesse, et une preuve qu'elle ne le voulait pas, c'est qu'elle pleure ses enfants, comme jamais païenne n'a pleuré les siens. » Jérôme était là, et l'on peut croire que ses amis le firent prudemment esquiver : sa vie était en péril, si la populace l'eût reconnu.

Les jours qui suivirent ne furent pas meilleurs pour Paula; elle poussait sans interruption des cris prolongés

1. « Dolet filiani jejuniis interfectam, quod non vel de secundo ejus matrimonio tenuerit nepotes. Quousque genus detestabile monachorum non urbe pellitur? non lapidibus obruitur? non prsecipitatur in fluctus? » Hieron., Ep. 22.

LIVIIE IV. 1G7

qu'on eût pris pour des hurlements. En vain promenaitelle alternativement le signe de la croix sur sa bouche et sur sa poitrine comme pour éteindre un foyer caché qui la dévorait : le désespoir restait le maître ; son calme, quand elle en éprouvait, n'était qu'une faiblesse voisine de la mort. Elle refusa toute nourriture pendant plusieurs jours. Ses proches insistaient pour la voir, elle les écartait : Jérôme seul avait accès près d'elle, parce qu'il avait apprécié et aimé sa fille. Cependant à peine l'écoutait-elle; sa vue renouvelait les douleurs de la mère plutôt qu'elle ne les adoucissait. Dans cette situation désespérante, Jérôme imagina d'écrire une lettre où serait résumé tout ce qu'un chrétien peut offrir de consolations à une mère clirétienne, tâche douloureuse pour lui-môme : en effet n'avait-il pas été le père spirituel de cette infortunée dont il allait tenter de combattre le souvenir?

Ce n'était pas la première fois qu'en semblables maiheurs, des hommes d'un grand génie avaient essayé d'opposer aux instincts emportés de la nature les armes de la philosophie et de l'expérience. Gicéron l'avait fait pour lui-même, après la mort de sa fille TuUia; mais dans son livre, qui ne nous est point resté, Torateur illustre, éprouvé par les calamités de la vie publique, convaincu par son propre exemple de la mutabilité des choses de la terre, pouvait trouver des arguments à son usage, qui n'auraient point touché un cœur maternel. Sénèque fit davantage en composant pour Marcia, cette fille du stoïcien Grémutius Gordus, l'héroïque victime des tyrans, et mère d'un fils enlevé par une mort naturelle, une épître consolatoire que l'on compte parmi ses chefs-d'œuvre. Stoïcien lui-même, il a pj^esque une reUgion^à la disposition de son àme, pour y puiser des

paroles de soulagement et des forces. Sans se borner à d'impuissantes considérations sur l'ordre fatal de la nature ou à des similitudes qui n'abusent personne, le philosophe, en un magnifique tableau, représente à Marcia son père, ce grand Romain, accueillant son petit-fils dans la patrie des âmes justes, et lui faisant contempler, à ses côtés, le spectacle merveilleux de l'univers, jusqu'à ce que l'ensemble des êtres rentré au sein de Dieu en ressorte de nouveau, pour vivre et mourir encore, à travers des transformations infinies ^ Mais comme cette religion, imposante devant la pensée, est peu accessible aux tendresses de l'âme ! Comme ce Dieu des stoïciens, impersonnel, impassible, insaisissable à l'imagination, est un consolateur timide et froid ! On est tenté de plaindre les mères païennes, à qui la plus sublime des philosophies ne fournissait pas de remèdes plus énergiques contre les suggestions du désespoir. Bien autres étaient ceux que le christianisme offrait à Jérôme, et dont il se servit avec une habileté de cœur égale à son éloquence.

11 commence par rappeler à Paula tout ce qu'il y avait de distinctions dans sa fille, cette jeune femme de vingt ans « qui, pleine d'une foi si fervente, avait levé l'étendard du crucifié; » il énumère avec complaisance et la finesse gracieuse de son esprit, et retendue de son intelligence, et la sûreté de sa mémoire, sa piété enfin et les touchants détails de sa mort; puis, s'arrétant tout à coup :

« Que fais-je ici? s'écrie-t-il; je veux arrêter les

larmes d'une mère, et voilà que je pleure! Oui, je confesse ma douleur, ce livre sera écrit avec mes larmes.

Page 1