LIVRE IV
Eli quoi donc! Jésus n'a-t-il pas pleuré Lazare, parce qu'il l'aimait^? Celui-là n'est pas un bon consolateur qui étouffe ses propres gémissements, qui ne sait pas pleurer et parler à la fois, et dont les entrailles ne ressentent pas les douleurs qu'il veut soulager. Oui, Paula, j'en alLeste Jésus, dont ta Blésille suit la trace, mêlée au chœur des saintes veuves; j'en prends à témoin les anges dont elle est maintenant la compagne; oui, père de celte fille par l'espj'it et son nourricier par la charité, je souffre tous les tourments que tu souffres, et je me prends parfois à dire : « Périsse le jour où je suis {( né"! » C]'ois-tu que je ne sente pas moi-même bouillonner parfois dans mon âme les flots de la révolte; que je ne me demande pas pourquoi des vieillards impies jouissent des biens du siècle, tandis que la jeunesse innocente, l'enfance sans péché, sont moissonnées dans leur fleur, pourquoi des enfants à la mamelle sont voués au démon, pourquoi la lèpre, pourquoi les convulsions fatales de l'épilepsie, tandis que des impies, des adultères, des homicides, des sacrilèges, vivent sous nos yeux, brillants de santé, et blasphèment Dieu^? Ces pensées m'assaillent, mais je les repousse avec ten'eur, car les jugements du Seigneur sont un abîme sans fond, et je m'écrie en frémissant : « Trésor de la sagesse et
1. Sed qaid agimus? Matris prohihituri lacrymas, ipsi plangimus. Contiteor affectus meos, totus liic liber fletibus scribitQr. Flevit et Jésus Lazaruni, quia amabat illum. Hieron., Ep. 22.
2. Tester, mi Paula, Jesum quem Blesilla nunc sequitur; tester sanctos angelos, quorum consortio fruitur : eadem me dolorum perpeti tornienta quœ pateris : patrem esse spiritu, nutricium caritate, et interdum dicere : Pereat aies illa, in qua natus sum. Hieron., ibid.
3. INumquid et in meam mentem, non hic saepius fluctus illiditur, quare senes impii saeculi divitiis perfruuntur? quare adolescentia rudis, et sine peccato pueritia, immature flore metitur?... Hieron., ibid.
« de la science de Dieu, que celui-là est insensé qui veut « connaître tes voies et scruter tes jugements!... » Je m'incline donc devant des volontés que j'adore, et si je verse des larmes, ce n'est pas que je pleure celle qui nous a quittés, je pleure sur nous, qui l'avons perdue...
(I Prends garde, Paula, que le Sauveur ne te dise : « De quoi t'irrites-tu? De ce que ta fille est devenue « mienne? Tu t'indignes de mon jugement; tes larmes u rebelles protestent contre moi et font injure à ton u Dieu d'avoir voulu la posséderM Tu sais ce que je (( pense de toi et de ceux qui te restent. Tu te refuses (( de la nourriture non par amour du jeûne, mais de la (( douleur. Cette abstinence-là, je la désavoue; ces « jeûnes-là, je les renie, ils sont mes ennemis. Je ne (( reçois pas dans mon sein une âme qui, malgré moi, (c s'est séparée de son corps. Laisse ces martyres insen- « ses à une orgueilleuse pbilosopliie, laisse-les aux (( Zenon, aux Gléombrote, aux Gaton- : mon esprit ne « descend que sur l'humble et le pacifique, et non sur « celui qui se révolte. Tu m'as promis obéissance; {( lorsque, revêtant l'iiabit religieux, tu t'es séparée des « autres matrones, tu as laissé là avec les vêtements du « monde ses sentiments et ses idées. Pleurer comme tu « fais, te désoler ainsi n'appartient qu'aux robes de (( soie^ Mon apôtre l'a dit en mon nom : « Ne vous « attristez pas comme des gentils sur ceux d'entre vous
1. Irasceris, Paula, quia tua filia, mea facta est filia? Indignaris de judicio meo, et rebellibus lacrymis facis injuriam possidenti? Hieron., Ep. 22.
2. Taies stulta philosopliia habeat martyres, liabeat Zenonem, Cleoiiibrotum, et Catonem... Hieron., ibid.
3. Mens ista quai plangit scricarum vestium est. Hieron., ibid.