LIVRE IV
« qui dorment du dernier sommeil; » si tu croyais ta « fille vivante, tu ne regretterais pas qu'elle eût rejoint « une meilleure patrie... »
Jérôme essaye ensuite par d'assez douces paroles de persuader la résignation à cette mère éplorée; mais peu à peu la voix du consolateur devient plus sévère : le prêtre reparaît impérieux et inflexible. Que Paula cesse donc de pleurer! son affliction excessive met son salut en péril, scandalise les infidèles, déshonore et l'Église et la profession monastique. Cette affliction sans mesure est un artifice du démon, qui, ne pouvant plus rien contre la fille victorieuse et triomphante, tourne sa rage contre la mère : pour arracher à Jésus-Christ cette âme désolée, il l'entraîne à une faute qui semhle se justifier dans sa cause môme; il cherche à rendre orpheline et délaissée cette douce vierge Eustochium, dont l'Age et la naissante piété ont besoin de l'appui maternel. « T'iinagines-tu, Paula, que ces cris de haine des païens n'aient pas causé autant de tristesse au Christ que de joie à Satan? Oui, c'est Satan qui, dans son ardent désir d'avoir ton âme, te présente l'appât d'une pieuse douleur. Il fait perpétuellement passer sous tes yeux l'image de ta fille, pour tuer la mère de celle qui l'a vaincu, et envahir la solitude de la sœur orpheline ^ Je ne dis pas cela pour t'elTrayer, et Dieu m'est témoin que je parle comme si j'étais debout devant son tribunal : écoute-moi donc. Ces larmes qui n'ont point de mesure, qui te conduisent au seuil de la mort, eh bien, elles sont détestables, elles sont pleines de sacrilège, plus pleines encore d'incré-
1. Sœvit nunc diabolus, et quia unam ceinit de tuis liberis triumphaiitem, obtritum se esse condolens, quserit in rémanente victoriam, quam in praieunte jam perdidit. Hieron., Ep. '22.
dulité. Tu pousses des cris perçants, comme si des flambeaux te brûlaient vivante; tu es homicide de toimême autant qu'il est en toi*. Mais à ces cris le clément Jésus accourt et te dit : « Pourquoi pleures-tu? la jeune (( fille n'est pas morte, elle dort! » ïute roules désespérée sur le sépulcre de ta fille, mais l'ange est là qui te gourmande et dit : « Ne cherche pas un vivant parmi les (( morts ^ ))
Revenue à la vie par les soins de Jérôme, Paula s'attacha à lui d'une affection de sœur. Ainsi commença près d'un cercueil cette noble amitié qui sut braver et le temps et les hommes; si sainte, que l'Église l'a consacrée dans la plus haute glorification qu'elle accorde à ses enfants; — si durable, qu'aujourd'hui encore, après quinze siècles, le sépulcre de Jérôme est uni au sépulcre de Paula.
Un second malheur suivit de près celui-ci. Blésille était morte au mois de novembre de l'année 384; le 11 décembre, ce fut le tour de Damase. Jérôme perdait en lui un protecteur et un père; la réforme, un partisan réservé, mais sûr. Siricius, qui le remplaça, après un intervalle de près d'un mois, sortait du clergé de Rome. Désireux de se concilier prêtres et diacres, il sacrifia Jérôme, à qui il retira la charge de secrétaire de la chancellerie pontificale. A ce prix sans doute le nouvel évêque obtint du corps ecclésiastique un concours zélé pour repousser Ursin, qui tentait une nouvelle compétition par les moyens à son usage. Quand on vit Jérôme
1. Quantum in te est, tui semper homicida es. Hieron., Ep. 22.
2. Scd ad talem clemens ingreditur Jésus et dicit : Qiiid ploras? non est rnortua puella, sed dormit... Te quoque, si ad sepulchrum filiae volueris volutari, angélus increpabit : Quid quœris viventem cum mortuis?... Hieron., ibid.