‹ Saint JéromeChapitre 209 sur 387 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

de sorte qu'on y courait le double risque d'être englouti ou suffoqué. Il leur fallut bien du courage; mais la vue de la montagne de Nitrie, qu'ils avaient en perspective, soutenait leur force et les ranimait. Placée à peu près à mi-chemin entre Alexandrie et Memphis et détachée de la chaîne libyque, elle dominait toute la vallée. On apercevait de loin l'église qui couronnait son sommet, les cinquante monastères qui garnissaient ses flancs et son pied, et l'ancien bourg de Nitrie, habité par une population indigène. Cet ensemble formait la Ville du Seigneur ou des Saints. Les cinquante monastères étaient tous sous la môme règle cénobitique, et sous le gouvernement du même abbé. Ils dépendaient en outre de l'évêque d'Hermopolis la Petite, ville riveraine du Nil, à l'orient des collines libyques. On trouvait, soit dans le bourg de Nitrie, soit dans un endroit de la cité monastique, comme je le dirai plus loin, des boulangers, des bouchers, des pâtissiers, des marchands de vin, des médecins, en un mot tout ce qui était nécessaire soit aux étrangers de passage ou à demeure, soit aux cénobites malades ^

A douze milles environ de ce chef-lieu, plus au midi, et dans les nombreuses fissures de la chaîne libyque non moins que dans la vallée, s'étendait le quartier des Cellules : c'est ainsi qu'on nommait plus particulièrement les retraites des anachorètes. Là régnait la vie solitaire dans son isolement le plus farouche. Les cavernes naturelles, les cabanes de feuilles, les huttes souterraines qu'habitaient ces ermites étaient disposées de manière qu'ils ne pussent ni s'entendre ni même s'aper-

1. Pallad., Lausiac, c. 7, 14, 15U. — Riif., Vit. Patr., ii, c. 22. — Sozom., VI, 31.

244 SAINT JÉUOME.

cevoir les uns les autres* ; ils ne se recherchaient qu'en certaines circonstances et pour s'assister alors mutuellement. Les Cellules dépendaient de la Ville des Saints, et n'avaient pas d'autre église que la sienne. Enfin, à un jour et une nuit de marche, et probahlement sur l'aride terrasse qui séparait la vallée de Nitrie de celle du Fleuvesans-Eau, s'élevait un monastère en comparaison duquel les couvents de Nitrie étaient presque un Éden : le monastère de Scété, dont la seule vue faisait peser sur l'àme comme une tristesse mortelle. Il n'admettait que des vocations en quelque sorte désespérées. C'est de lui surtout qu'on pouvait dire ce mot d'un religieux de Nitrie à Mélanîe , qui dépassait le seuil d'un des couvents : u Arrêtez, madame; on entre ici, on n'en sort pas M n

L'hospitalité exercée dans la Ville des Saints ne manquait pas d'une certaine grâce à l'égard des visiteurs, et quand on savait que les arrivants étaient des gens de distinction ou des moines appartenant à d'autres pays, l'accueil redoublait d'empressement. Rufin nous dépeint dans les termes suivants celui qu'ils reçurent, Mélanie et lui, quand ils se présentèrent sur la montagne : a Aussitôt qu'on nous vit approcher, dit-il, et que ces saints reconnurent que nous étions des frères étrangers, ils s'élancèrent soudain au-devant de nous, comme un essaim d'abeilles. » C'étaient des religieux non reclus chargés du service extérieur, car les autres se tenaient enfermés dans des enceintes murées, gardées aussi soi-

1. Habitant locum desertum, et habens collas magno inter se intervallo disjuuctas, ut nuUus possit cognosci ab altero, nequo cito videri, nec vox audiri. Pallad., Lausiac, c. 42. — Sozom., vi, 31.

2. Janitor presbytcr, nullum pennittebat egredi , nequcm alium ingredi, praeterquam si qiiis vellet illic usque ad mortem permanere. Pallad., Lausiac, c. 6. — Ruf., Vit. Pair., ii, c. 20.

Page 1